Le Bouclier de Brennus : Histoire d'un Emblème du Rugby Français

Le Bouclier de Brennus, affectueusement surnommé le « bout de bois », est l'objet le plus convoité du rugby français depuis 1892. Ce trophée atypique, à mi-chemin entre une coupe et une œuvre d'art, est entré dans la légende et est envié par de nombreuses disciplines. Depuis 1892, ce bout de bois est l'objet le plus convoité du rugby français. Comme pour la forme de son ballon, le rugby possède un trophée à l'allure particulièrement atypique.

Les fans du ballon ovale connaissent bien le nom de ce bouclier qui fait, chaque saison, l’objet d’une compétition acharnée entre les clubs du Top 14 (l’élite du rugby tricolore). Afin d’élargir le public du Top 14, le championnat de France de rugby de première division, la Ligue nationale de rugby a tout d’abord voulu mettre en avant les valeurs de respect et de convivialité de son sport. Dans un second temps, elle a utilisé une icône de l’ovalie comme catalyseur émotionnel.

C'est bien simple, le bouclier se nomme ainsi car il porte le nom de son créateur. Un certain Charles Brennus, athlète et graveur parisien qui, sous les conseils avisés du célèbre Pierre de Coubertin, avait été choisi pour réaliser ce trophée inédit. Une commande qui est survenue avant la première finale de l'histoire qui opposa le Racing Club de France au Stade Français Paris en 1892.

Rugby tous les vainqueurs du Bouclier de Brennus

Origine du Nom et Création

Le nom officiel, le bouclier de Brennus, ne vient pas du chef gaulois Brennus qui envahit Rome en 390 avant Jésus-Christ. Pourtant, bien avant d’être un trophée de rugby - qui porte en réalité le nom de son sculpteur - Brennus (ou Brennos) fut le nom d’un chef de guerre Gaulois. Et quel chef, puisque ce dernier réussit à mener ses troupes jusqu’à Rome, cité qu’il mit à sac au début du IVème siècle av. J.-C !

De cet épisode tragique, les Romains gardèrent une rancœur aussi épidermique qu’inextinguible envers les Celtes. On connait la suite, des siècles plus tard : Vercingétorix, Alésia et la Guerre des Gaules. L’histoire de Brennus - héros pour les Sénons, fléau pour les Latins - reste toutefois mal connue puisque les différentes sources romaines qui relatent son histoire se contredisent et ont l’inexactitude de l’histoire écrite par des vaincus : minimisation des pertes, glorification des actes de résistance et diabolisation des envahisseurs.

À vrai dire, on ne sait même pas si Brennus était vraiment le nom du chef des Gaulois : c’est dire le peu d’informations à notre disposition ! La langue gauloise connait en effet le substantif brenn qui signifie… chef de guerre. Imaginez donc la scène : les guerriers gaulois, gonflés d’orgueil par leur éclatante victoire, la moustache encore empanachée d’adrénaline, déclarent aux vaincus venus pour négocier : « OK, on vous amène notre chef (brenn) », et les Romains, impressionnés, forcément impressionnés, de répondre au colosse victorieux qui s’avance vers eux « Bonjour Monsieur Chef ! ».

L’image prête à sourire, mais elle n’est pas sans parallèle dans l’histoire romaine. En veut-on un exemple ? Lorsque les légions de Crassus affrontèrent les Parthes au cours de la désastreuse bataille de Carrhes, ces derniers étaient commandés par un redoutable général que les sources latines appellent Suréna. Or ce que, là encore, les Romains prirent pour un nom propre signifie en persan ancien… général. Derechef, Monsieur Chef si l’on veut… On peut donc ajouter le général Général à la liste des tautologies romaines.

Une autre hypothèse, moins grotesque, serait celle de l’antonomase, autrement dit le phénomène par lequel un nom propre devient un nom commun. Brennus aurait été une telle figure d’autorité dans la mémoire gauloise qu’après sa mort, son nom serait devenu un titre. Cette hypothèse nous rappelle d’ailleurs l’histoire d’un autre grand manitou, romain celui-là, le divin Jules.

Il rend hommage à Charles Brennus, graveur-médailleur-ciseleur, qui créa en 1895 un des premiers clubs de France, le Sporting Club Universitaire de France (SCUF). Comme pour les Jeux olympiques, le Baron Pierre de Coubertin a joué un rôle important dans ce trophée. Alors secrétaire de la fédération multisports qui gérait notamment le rugby, il a eu l’idée en 1892 de faire un trophée pour le vainqueur de la première finale du championnat de France. Et il confie la tâche à Charles Brennus, dont le métier est graveur-médailleur-ciseleur. C’est ainsi que naît ce bouclier, remporté pour la première fois par le Racing Club de France.

Charles Brennus et le SCUF

Charles Brennus est né à Châteaudun en 1859 d'un père tailleur d'habits et d'une mère couturière. À première vue, difficile de trouver un point commun entre le bouclier de Brennus et la ville de Châteaudun. Et pourtant, il existe bel et bien un lien entre Châteaudun et le trophée qui récompense le champion de France de rugby chaque saison. Il part s'installer à Paris et ouvre un atelier de graveur ciseleur dans le 3ᵉ arrondissement. Car le sport est l'une de ses grandes passions.

Il pratique le cyclisme, le cross-country, l'athlétisme, mais c'est le rugby qui le passionne le plus. "Il croyait en ses valeurs éducatives, à la richesse de ce sport", affirme Michel Merckel, historien du sport. En 1892, son destin bascule définitivement. Il s'associe avec le baron Pierre de Coubertin, futur créateur des Jeux olympiques modernes. Pour marquer le coup, tous les deux décident de créer un trophée. Pierre de Coubertin se charge de le dessiner, Charles Brennus de le fabriquer : le bouclier de Brennus est né.

Mais l'histoire entre Charles Brennus et le rugby ne s'arrête pas là. En 1914, la Première Guerre mondiale débute, beaucoup de jeunes rugbymen des plus grands clubs et de l'équipe de France meurent au combat. Inquiet, Charles Brennus a l'idée en 1916 de rencontrer le général William Birdwood, commandant de l’armée de Nouvelle-Zélande, alliée de la France. Il lui propose de monter une équipe composée de soldats néo-zélandais pour une tournée dans tout l’Hexagone. Ils vont susciter une telle passion et un tel engouement que les clubs vont de nouveau se remplir de jeunes devenus admirateurs des All Blacks et qui veulent jouer comme eux. Par la suite, Charles Brennus participera à la fondation de la Fédération française de rugby en 1920.

Une équipe l'a soulevé sans jamais l'avoir gagné, il s'agit du Scuf. Fondé par Charles Brennus, ce club est le plus intimement lié avec le mythique objet. Entré dans l'histoire, le bouclier est désormais indissociable du fameux Charles Brennus.

Montée cet été en Fédérale 2 après un très long passage à vide, la section rugby du club universitaire du nord de Paris cultive depuis bientôt 130 ans les valeurs d’amateurisme et de mixité inculquées par son célèbre créateur.

La lumière est enfin revenue pour le Scuf. Oubliées, les heures sombres du milieu des années 1990, lorsque la section rugby était redescendue au niveau régional.

Description et Dimensions

Il s’agit bien d’un bouclier symbolique d’1 mètre de haut, 75 centimètres de large et 2,5 centimètres d’épaisseur, composé d’un disque de cuivre de 52 centimètres de diamètre, fixé sur une planche de bois. Telles sont les mensurations impressionnantes de l'objet le plus convoité du rugby français.

Périples et Restauration

Le bouclier de Brennus a beau être vénéré, il n'empêche que le trophée en a beaucoup bavé. En effet, il a dû résister de nombreuses fois aux soirées arrosées, aux coups des supporters mais aussi... à la noyade. Que ce soit dans les piscines du Parc des Princes, les jacuzzis du Stade de France ou dans la Rade de Toulon.

Comme le rappelait le demi de mêlée du RCT Aubin Hueber sur le site du nouvelobs, lui qui en 1992 s'est employé avec ses coéquipiers à repêcher l'objet : La ville était à feu et à sang. En fin de soirée, dans l'euphorie et la liesse générale, le bouclier a fini dans la Rade de Toulon.

Car à travers les années, le trophée en a connu de toutes les couleurs. Notamment en 1995. Après leur victoire, les joueurs de Castres l'emportent avec eux toute la nuit et finissent par faire tomber le précieux bouclier, qui se casse. Paniqués, ils cherchent alors de la colle à bois, en vain. En 2004, l’original est retiré et placé au musée du rugby à Marcoussis, en Essonne. Pour le préserver et surtout parce qu’en retapant l’original, on a fini par se rendre compte d’une erreur. Chaque année, on grave sur la plaque du Bouclier le nom de l’équipe vainqueur. Et on s’est aperçu qu’il manquait une ligne : un des titres de Perpignan a été oublié.

Passé de main en main, saison après saison, le bouclier de Brennus est depuis les années 90 restauré à chaque édition. La faute aux multiples périples vécus par l'objet qui a été la victime des fêtes et célébrations les plus folles. Décidemment, les Toulousains sont des experts dans l'art du collage, comme le relatait l’ébéniste en charge de la restauration annuelle du bouclier.

Le RCT a bien failli ne pas recevoir son trophée en 2014. Et pour cause, dans l'une de ses nombreuses aventures traversées, on a cru un instant que le bouclier avait été volé... Il faut alors imaginer la stupéfaction frapper les joueurs et dirigeants de Castres, à l'époque détenteurs du précieux objet, qui durant trois jours ont mené l'enquête pour le retrouver.

Un vénérable trophée que l'imagination des joueurs a de nombreuses fois mis à mal. Il a servi de planche de surf ou de bouclier Arverne pour transporter un joueur un peu fatigué. Il a souffert comme une "galette calzone". On l'appelait l'enjoliveur, se remémorait l'ex-ailier du Stade toulousain Émile Ntamack.

D'ailleurs, si des idées de célébrations vont probablement parcourir l'esprit des Clermontois ou des Toulonnais, son poids peut rapidement les remmener à la raison. Au Parc des Princes, quand on m'a passé le Brennus pour le lever, j'ai vraiment été surpris par son poids. Après le match tu es relâché et là, tout à coup, il faut soulever cet énorme bouclier...

Toulouse et le Bouclier

Toulouse champion... Détenteur du titre de champion de France à 19 reprises, le Stade toulousain est le club qui a le plus cohabité avec le bouclier. C'est donc un lien particulier qui s'est tissé et quelques fois au grand dam du trophée, souvent chahuté.

Comme en 1995 où après l'avoir fendu lors d'une fête, les Rouge et Noir ont tenté désespérément de le recoller, comme le racontait le président René Bouscatel dans les colonnes de la Dépêche du Midi en 2011. Un rafistolage à base de mie de pain et de ficelle a été tenté pour pouvoir le présenter et le restituer correctement...

31 mars 1912 : 15 000 Toulousains acclament aux Ponts-Jumeaux leurs 15 champions. Au terme d'une saison sans défaite, ils ont battu le prestigieux Racing club de France. C'est pour le Stade toulousain le premier bouclier de Brennus ; 19 autres suivront, faisant des « Rouge et noir » l'équipe la mieux titrée de France et d'Europe. Un début ? Non, car depuis vingt ans le rugby s'est implanté dans la Ville rose comme un jeu d'étudiants, puis comme un spectacle populaire, enfin comme un sport participant de l'identité des quartiers et de la cité.

Économie du Sport et Valeur Symbolique

Depuis sa création en 1892, le Bouclier de Brennus est le symbole absolu de la suprématie rugbystique en France. Mais c’est aussi un acteur silencieux d’une économie florissante autour du rugby professionnel.

Dans un contexte où les grandes villes rivalisent pour accueillir des évènements sportifs majeurs, la LNR montre qu’une stratégie de décentralisation maîtrisée peut conjuguer spectacle, rentabilité et ancrage local.

Ce que révèle cette finale à Marseille, c’est la capacité du rugby à irriguer économiquement un territoire, bien au-delà des frontières sportives.

L’enjeu économique ne se limite pas à la billetterie. Hôtels, restaurants, transports, commerces : tout l’écosystème touristique local bénéficie d’un tel événement.

Sa valeur financière reste modeste - quelques milliers d’euros selon les experts - mais sa valeur patrimoniale est inestimable. Il est le témoin de plus d’un siècle d’histoire, gravé des noms de tous les clubs sacrés depuis 1892.

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