Volley-ball et homosexualité : un sujet encore tabou ?

Le monde du sport, et en particulier le volley-ball, est-il un milieu ouvert à l'homosexualité ? Si des progrès ont été faits, le sujet reste encore sensible et tabou. Cet article explore différentes facettes de cette question, à travers des témoignages de joueurs et des exemples marquants.

Le coming out : un acte de courage

Les sportifs professionnels « out » sont une espèce rare. Très rare. Alors quand un volleyeur comme Ramon R. Martinez Gion, 28 ans, est joueur de Volley professionnel à Toulouse, c’est un detail loin d'être anodin dans un monde où le sujet est encore tabou. C’est aussi l’un des trop rares sportifs masculins ouvertement homosexuels à officier en France.

Cet immense (1m97 pour 85 kilos) joueur hollandais d'origine espagnole a rejoint les Spacer’s de Toulouse en août 2018. L'attaquant à la gueule d’ange nous explique avoir compris qu'il était gay la première fois qu'il est tombé amoureux, "vers 10 ou 11 ans". Et tout s’est très vite enchaîné. À 12 ans, il commence le Volley. À 16 ans, il fait son coming-out à sa mère. À 18 ans, il devient professionnel. Selon lui, son homosexualité "n'a jamais été un sujet".

Comparé à tou.te.s ces athlètes LGBT+ qui doivent se cacher, son histoire tiendrait presque du miracle. En France, il est aujourd’hui l'un des rares sportifs pro masculins à être ouvertement gay. Alors forcément, TÊTU a voulu connaitre son secret pour être si à l'aise dans ses baskets.

Pour Ramon R. Martinez Gion, son orientation sexuelle n'a jamais été quelque chose de tabou pour lui. Il n'a jamais lutté contre qui il est. D'un point de vue sportif, lorsque vous évoluez dans une équipe - donc dans les sports collectifs - à un niveau professionnel, vous côtoyez vos coéquipiers toute la journée. À Toulouse, on s'entraîne deux fois par jour et on se voit le soir. Cela aurait été très compliqué pour lui de le cacher aux autres.

Le plus important dans les sports collectifs, c'est l'esprit d'équipe. Et ça se construit tous ensemble. Pour ça, chacun doit s'ouvrir aux autres. Tous les coéquipiers doivent se connaître sportivement et personnellement. On n'est pas que des workaholics ("accro au travail", ndlr). On doit littéralement se battre ensemble contre les équipes adverses, et ce pendant toute une saison. Donc autant bien se connaître.

Il n'a pas voulu faire son coming-out de façon solennelle. Il l'a fait à chaque fois de manière simple, sans préparation. Par exemple, un jour, ils se rendaient à un match en bus et il a allumé Grindr. Et c'était vraiment génial. Il y en avait pour plusieurs heures de trajet. Il s'ennuyait profondément et il est allé sur Grindr... Comme il n'a aucun problème avec ça, il ne l'a pas fait en cachant son smartphone, ou en zieutant à droite à gauche pour voir si l'on l'observe. Son voisin a juste été un peu curieux. L'application leur a permis d'embrayer sur une conversation très inspirante. Son coéquipier lui a posé des tas de questions sur son homosexualité. Notamment comment il avait compris qu'il était gay, ou l'état de ses relations avec sa famille... Grindr lui a permis de faire son coming-out d'une manière vraiment légère et sympa.

Il voulait jouer dans un club dans lequel il pourrait être out. Il a donc dit à son agent de voir avec les différentes équipes si le fait qu'il soit gay leur posait un problème. L'entretien s'est super bien passé. Le coach lui a dit en toute franchise que c'était la première fois que l'on portait à sa connaissance ce type d'information. Il lui a ensuite assuré qu'il pouvait compter sur son soutien et sur celui de l'équipe. Cela lui a fait chaud au coeur.

Il a commencé aux Pays-Bas, son pays d'origine. C'est un état très ouvert dans lequel les sportifs professionnels peuvent être homosexuels sans craindre que cela nuise à leur carrière. Il était totalement out. Ensuite, il a joué en Belgique. Puis il a joué en Turquie, et là-bas, c'était totalement différent. Le pays est assez religieux, et les LGBT+ y sont mal vus. Il n'a pas fait état de sa vie privée au sein de ce club turc, car il se disait que cela pourrait nuire à sa carrière. Heureusement, un ami très proche jouait aussi dans son équipe.

Il entend souvent que les sportifs LGBT+ ne font pas leur coming-out par peur. Cela tient plus du fait que lorsque vous êtes un sportif professionnel et homosexuel, il faut s'attendre à se sentir seul. Et pour le coup ne pas avoir peur de la solitude. Le monde du sport est, comme le monde en général, complètement hétéronormé. Dans son club, les mecs parlent de leurs petites amies ou de leurs femmes. Surtout, la chance qu'il a, c'est de faire du volley.

C'est certain que le monde du football est plus terrifiant pour les sportifs LGBT+. Il y a beaucoup plus d'argent en jeu. L'homosexualité y est encore très taboue et attire l'attention des médias. Si vous êtes un footballeur professionnel, vous devez certainement y réfléchir à deux fois avant de faire votre coming-out. Personne ne veut faire la une des journaux pour ça. Au volleyball, ce genre de situation ne pourrait pas avoir lieu. Le seul problème que vous pourriez avoir en tant qu'homosexuel serait de jouer dans un pays comme le Qatar ou l'Egypte. Tout simplement parce que l'homosexualité n'y est pas acceptée.

"Lorsqu'on parle d'homosexualité, on prend en exemple des chanteurs ou des acteurs. Le plus important est avant tout de s'accepter soi-même. Ainsi, on s'ouvre plus facilement aux autres. C'est ce que m'a appris ma propre expérience. C'est parce que je m'accepte que j'ai pu m'ouvrir aux autres. Quand j'étais jeune, je cherchais des exemples. Des athlètes LGBT+. Mais je me suis vite rendu compte qu'il y avait très peu, voire pas du tout, de sportifs pro auxquels je pouvais m'identifier.

Des jeunes homos qui, comme lui, n'arrivent pas à trouver un sportif qui pourrait être une source d'inspiration, il y en a beaucoup. Le sport est un des derniers bastions homophobes. De nombreux sportifs de haut niveau cachent encore leur orientation et souffrent en silence.

Le milieu de terrain de West Ham est le troisième footballeur professionnel à en faire la couverture, mais comme les deux autres avant lui - David Beckham et le Suédois Freddie Ljungberg -, il est hétéro et marié. Si le joueur anglais, sélectionné une fois en équipe nationale, a accepté de coucher sa plastique avantageuse sur papier glacé, c’est pour encourager le monde du football à lever le tabou: «Je suis sûr qu’il y a beaucoup de footballeurs gays, mais de là à ce qu’ils décident de faire véritablement leur coming out, c’est une autre histoire [ …] Ce n’est pas quelque chose qui choquerait.

Dans le football en particulier et tout le milieu du sport en général, l’homosexualité reste un sujet sensible, presque ignoré. Aux Jeux Olympiques de Londres l’an dernier, seuls 23 athlètes, sur plus de 10’500, étaient ouvertement homosexuels.

Certains vont jusqu’à dire: «Aux yeux de tout le monde, je suis un sportif connu, reconnu, “normal”. Si jamais je dis que je suis homosexuel, ça ne pose pas de problème tant que je suis performant. A l’homophobie du public, ouverte ou latente, s’ajoute la pression des coéquipiers, des dirigeants et des partenaires commerciaux. Pour beaucoup d’athlètes homosexuels, un coming out serait un «suicide professionnel» tant les sponsors cherchent à véhiculer à travers le sport masculin des valeurs de virilité et de puissance.

Le destin tragique de Justin Fashanu, premier footballeur pro à avoir publiquement reconnu son homosexualité, au début des années 1990, est un triste garde-fou. Rejeté par une partie des autres joueurs, pris pour cible par le public, il s’est donné la mort, en mai 1998, quelques semaines après avoir été accusé d’agression sexuelle par un adolescent américain.

Parmi les sportifs sortis du placard ces dernières années, Gareth Thomas est celui qui a provoqué la plus grosse onde de choc. Le rugbyman international était encore en activité à l’époque et son charisme et son palmarès, dans un sport collectif majeur, en ont fait un ambassadeur. «Je me suis battu pendant vingt ans contre ma sexualité, raconte-t-il. Je détestais l’homme que je voyais dans le miroir chaque matin. J’avais tellement de colère en moi que la seule façon de l’évacuer était de blesser quelqu’un d’autre et le rugby me donnait l’occasion de le faire légalement.

Un autre «gros bras» a évoqué son homosexualité l’automne dernier: Orlando Cruz, boxeur pro de 31 ans. Le Portoricain souhaite être «un exemple» pour tous les jeunes intéressés par la boxe, un des sports les plus «machos» qui soient. Le poids-plume a gagné à la fin de l’année 2012 son premier combat depuis son coming out.

En France, pour une question de «principes», le Créteil Bébel, club musulman de la banlieue parisienne, avait refusé d’affronter le Paris Football Gay à l’automne 2009. L’affaire avait fait tellement de bruit à l’époque que Rama Yade, alors secrétaire d’Etat aux Sports, avait initié un plan ambitieux de lutte contre l’homophobie dans le sport.

Cette inertie des pouvoirs publics se retrouve chez les instances dirigeantes du milieu sportif, souvent davantage disposées à sanctionner au cas par cas des comportements homophobes plutôt que de mettre en place un travail de prévention et de sensibilisation plus contraignant.

L'exemple de Clarivett Yllescas

Clarivett Yllescas, la centrale péruvienne du VCMB, a fait son « coming out » sur Instagram il y a deux ans. Pour simplement vivre son amour au grand jour et soutenir, à sa manière, les minorités sexuelles. « Je ne suis pas dans la revendication, juste dans l’acceptation des différences, explique la jeune femme de 27 ans. Mon message ne va pas plus loin que ‘’Soyez libres et heureux.

Un message qui porte, depuis la France où elle vit depuis maintenant deux ans, alors que le Pérou a, en début d’année, élu seize représentants du Frepap (Front populaire agricole) au Congrès de la République. Aujourd’hui, l’homosexualité est légale au Pérou mais les discriminations envers la communauté LGBT y sont toujours bien présentes.

« Clarivett est une fille tranquille, plutôt timide, mais très suivie sur les réseaux sociaux, raconte son coach Thibaut Gosselin. Avec Paty, sa copine, elles font partie des gens qui comptent au Pérou. Parce que le volley-ball est un sport très populaire là-bas mais aussi parce qu’elles ne se cachent pas.

Le couple cumule aujourd’hui 57 000 abonnés sur Instagram (33 500 sur le compte de Clarivett), poste des photos de la vie de tous les jours, et reçoit régulièrement des messages de soutien venus d’Amérique latine. Le Pérou, Clarivett n’y est malheureusement pas retournée cet été. « Les frontières étaient fermées à cause du virus, raconte la native de Lima. Alors je suis restée à Marcq et pris quelques vacances à Madrid. Le VCMB ne s’en porte que mieux !

« J’ai découvert Clarivett sur vidéo il y a un peu plus de deux ans, se souvient Thibaut Gosselin. Humainement géniale, c’est une fille athlétique, intelligente qui s’est vite adaptée à notre façon de travailler. Clarivett Yllescas, ravie d’évoluer en France, a entamé sa troisième saison sous les couleurs marcquoises.

L'équipe féminine turque : un modèle d'émancipation

Le 3 septembre dernier, la Turquie devenait championne d’Europe pour la première fois de son histoire, à Bruxelles, en dominant la Serbie (3-2) en finale de l’Eurovolley 2023. Propulsée sur la scène médiatique par ses récents succès, l’équipe féminine de volley représente bien plus qu’un collectif, mais bien un modèle d’émancipation féminine. Pour l’historien Dogan Gürpinar, elle a fait « brièvement fusionner libération des femmes et fierté nationale ».

La capitaine Eda Erdem a, d’ailleurs, dédié la victoire au public et à Mustafa Kemal Atatürk, ancien président turc qui a aidé les femmes à s’imposer dans la république : « À l’occasion du 100e anniversaire de notre république, nous avons d’abord remporté la Ligue des Nations, puis sommes devenues championnes d’Europe. Nous avons écrit une belle histoire. Avec les félicitations du président Erdogan, sur son compte X, on aurait pu naïvement penser que la vague de joie couvre l’ensemble de la population.

Selon le chroniqueur Mehmet Yakup Yılmaz sur le portail T24, « cette victoire a permis aux personnes qui voient leur mode de vie menacé et qui désespèrent des partis d’opposition de pouvoir à nouveau crier haut et fort qu’elles existent ». La joueuse aux tempes rasées a également été clouée au pilori sur les réseaux sociaux pour avoir défendu les droits des LGBTQI + et après que celle-ci a posté sur Instagram une photo d’elle et de sa compagne. Au même moment, Ebrar Karakurt partageait à ses plus de deux millions d’abonnés sur Instagram et X une photo la montrant bras grands ouverts face à une foule de supporteurs. « Voici comment j’embrasse tout le monde.

« La polarisation de la société a atteint une telle ampleur que tout le monde trouve des prétextes pour s’écharper, et l’art et le sport ne font pas exception », analyse à l’AFP Ozer Sencar, fondateur et directeur de l’Institut de sondages MetroPOLL.

Star du rugby, il fait son coming-out face à la haine des supporters (Gareth Thomas)

Initiatives et associations

Les deux associations suisses LOS et Pink Cross avaient fait de 2008 leur année des gays et lesbiennes dans le sport. «Un thème qui a son importance, explique la secrétaire générale de Pink Cross, Alicia Parel. C’est malheureux à dire, mais il est presque banal aujourd’hui de traiter les adversaires de «tapettes» ou de «pédés». Ce n’est pas forcément dirigé contre une personne en particulier, mais contre un groupe en général, dont on nie la virilité.»

Un constat qui pousse certains sportifs homos à se regrouper pour pratiquer leur discipline sans avoir à cacher leurs préférences sexuelles. C’est le cas au Laus’Angeles BBC, club amateur de basket fondé en 2007 à Lausanne par Steve Mamin. «On était une poignée au départ à vouloir faire du sport avec d’autres personnes de même orientation», explique ce dernier. Aujourd’hui, ils sont près d’une vingtaine, dont quelques hétéros, à jouer chaque week-end dans un championnat corporatif mixte romand. «On a eu un seul petit souci cette saison, mais dans l’ensemble les autres équipes nous ont très bien accueillis.

L’offre sportive LGBT est encore assez maigre en Suisse romande: en plus du basket, deux clubs de volley-ball et deux autres de natation existent à Lausanne et Genève.

De nombreuses fédérations ont désormais pris conscience de l’importance de la lutte contre le racisme dans le sport, mais elles tardent à s’attaquer au problème de l’homophobie, quand elles ne le nient pas purement et simplement. Au lendemain de l’attribution du Mondial de football 2022 au Qatar, où l’homosexualité est pénalisée, le président de la FIFA, Sepp Blatter, avait ainsi conseillé aux supporters gays qui feront le déplacement de «s’abstenir de toute activité sexuelle».

La situation en Suisse

Très peu de sportifs suisses de haut niveau ont évoqué publiquement leur homosexualité. La joueuse de tennis française Amélie Mauresmo n’avait pas encore vingt ans quand elle s’est qualifiée pour la finale de l’Open d’Australie, en 1999, quelques semaines après avoir parlé de son homosexualité. Lors d’une conférence de presse d’avant-match, sa future adversaire, Martina Hingis, l’avait alors qualifiée de «moitié d’homme».

La Suisse n’est pas épargnée par le problème et le nombre de ses sportifs de haut niveau ouvertement homosexuels se compte d’ailleurs sur quelques doigts. La plus connue est sans doute Barbara Ganz, quatre fois vice-championne du monde de cyclisme dans les années 1980 et engagée depuis sa retraite sportive pour la défense des droits LGBT. Plus récemment, Laurent Paccaud, judoka en Ligue Nationale A, a fait son coming out, «la moins mauvaise des solutions qui s’offrait à (lui)».

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