Le choc Espagne-Italie : Histoire d'une rivalité séculaire

Ce soir, l’Italie et l’Espagne s’opposent dans un très attendu choc latin aux racines séculaires. Histoire, disons-nous ? Incontestablement. Choc entre l’Espagne et l’Italie, deux sélections historiques du football mondial, dans le cadre des éliminatoires pour la Coupe du monde 2018.

À l'occasion de la demi-finale de l'Euro, l'Espagne et l'Italie s'affrontent, ce mardi (21h), pour la 38ème fois de leur histoire. Retour sur une rivalité vieille de 100 ans. L'Italie et l'Espagne, deux mastodontes du football européen qui se retrouvent pour un choc au sommet en demi-finale de l'Euro 2020.

Inattendues à ce stade de la compétition, l'Italie et l'Espagne opposent leur fraîcheur et leur style de jeu décomplexé ce mardi 6 juillet, à 21 h à Londres, convoitant la finale de l'Euro pour parachever leurs retrouvailles avec le firmament du football européen.

Analyse de l'Espagne 2-1 France I L'intelligence tactique espagnole à son sommet

Les débuts d'une rivalité

Premier match entre les deux nations lors des JO 1920, Espagne - Italie 2-0. Depuis 1920 et le leur premier match, les débats sont très serrés, l'Italie a remporté 10 rencontres, contre 12 pour l'Espagne, pour 15 matchs nuls. Ce mardi 6 juillet, la formation de Roberto Mancini pourrait revenir à une longueur de son rival historique.

Après trente cinq confrontations directes, l’Italie mène aux points. La Nazionale l’a emporté onze fois contre dix pour l’Espagne et quatorze matches nuls. Mais ces deux rivaux, habitués à se croiser lors des compétitions majeures, s’affrontent pour la première fois lors d’une phase de qualification.

D’ailleurs la dernière rencontre entre la Nazionale et la Furia Roja remonte à trois petits mois. L’Espagne doit encore ruminer sa défaite en 8e de finale de l’Euro 2016 (2-0). Un résultat permettant à l’Italie de s’offrir le double tenant du titre mais aussi et surtout de stopper la série de quatre matches sans victoire en matches officiels contre le champion du monde 2010 et relancer une rivalité vieille de 82 ans.

En effet, l’histoire d’amour entre les deux pays débute dans la belle ville de Florence lors de la Coupe du monde 1934. 1934, stade Giovanni-Berta à Florence, quart de finale de la deuxième Coupe du monde de l’histoire. La première confrontation en tournoi majeur de ces deux nations débouche le 31 mai sur un match nul après prolongation (1-1).

C’est certes déjà la onzième confrontation directe mais elle lance vraiment le début de la rivalité entre l’Italie et l’Espagne. Opposées en quart de finale, la Squadra Azzurra et la Roja font match nul et ne parviennent pas à se départager après les prolongations (1-1). Les deux équipes se retrouvent le lendemain pour un match d’appui et Giuseppe Meazza marque l’unique but de la rencontre mettant fin au rêve de la Roja (1-0). Cette rencontre coïncide avec le début d’une série en faveur de l’Italie qui neuf jours plus tard décroche son premier sacre mondial.

Presqu’un siècle après les faits, le récit parvenu jusqu’à nous n’est-il pas romancé ? La victoire de l’Italie relève-t-elle du scandale ou s’agit-il d’une réécriture a posteriori, nourrie par l’antifascisme de l’après-guerre ?

De nombreux articles contemporains s’indignent de l’ambiance délétère régnant à Florence et chargent l’arbitre belge du premier match, Monsieur Louis Baert. Il aurait toléré une agressivité hors normes, notamment celle de l’Italo-Argentin Luis Monti, validé l’égalisation azzurra bien qu’entachée d’une faute sur Zamora et refusé un but valable du basque Lafuente en fin de rencontre.

Pour tenter de nous forger une opinion, nous avons consulté les articles parus du 31 mai au 2 juin 1934 dans La Stampa, ABC, El Mundo Deportivo et L’Auto. Pourquoi la seule Stampa contre deux journaux ibériques ? Et bien parce que la presse italienne, muselée par le pouvoir fasciste, ne présente pas la diversité d’opinion qu’autorise la Deuxième République espagnole dans les années 1930.

ABC est une publication madrilène, conservatrice et antirépublicaine alors qu’El Mundo Deportivo, bulletin sportif barcelonais, épouse les idéaux républicains. La nationalité de L’Auto, l’ancêtre de L’Equipe, suffit-elle à considérer le journal de Desgrange comme un témoin neutre ? Pas tout à fait dans la mesure où le quotidien est alors proche de La Gazzetta dello Sport et de La Nuova Italia.

Au premier tour de la compétition mondiale, l’Italie et l’Espagne s’imposent sans frayeur face à la très faible sélection étatsunienne et au Brésil. En quart de finale, les deux nations se retrouvent à Florence, dans le majestueux stade Giovanni-Berta, un modèle d’architecture fasciste (l’actuel Artemio-Franchi).

Le matin du match, La Stampa publie la photo d’un grand drapeau flottant au sommet de la Tour Marathon et toisant fièrement l’enceinte de béton. Le journal titre sobrement « Les Azzurri contre les Espagnols à Florence », se gardant de tout pari quant aux chances des uns et des autres.

Le lendemain, la une de La Stampa rend sèchement compte du résultat du match (1-1 après prolongations) et privilégie le Giro d’Italia dominé par Learco Guerra, le cycliste favori du régime. Libéré par l’abandon de son vieux rival peu sensible aux thèses fascistes, Alfredo Binda, « la Locomotive humaine » se dirige vers son seul succès dans un grand Tour et monopolise l’attention des lecteurs.

En page 4 seulement, il revient à Vittorio Pozzo, le commissaire technique de l’Italie, de relater en détail les faits saillants d’Italie-Espagne. Vittorio Pozzo travaille pour La Stampa des années 1920 à la fin des années 1960, peu avant sa mort, et cumule longtemps les responsabilités de commissaire technique de l’Italie avec celles de journaliste sportif.

D’emblée, Pozzo adopte un ton emphatique : « ce fut la plus furieuse bataille vue en match international, une lutte sans quartier, un combat où tous les coups étaient permis, un combat à mort entre les deux plus typiques équipes latines du tournoi. » Plus loin, il ajoute « du point de vue du spectacle, la rencontre fut d’une beauté sans pareille. »

Pozzo n’élude pas les conditions de l’égalisation des siens, « le but italien présente également quelques irrégularités dues à des fautes commises de part et d’autre lors des mêlées qui en sont à l’origine », précisant dans la foulée que la Nazionale aurait dû par ailleurs bénéficier d’un pénalty pour une faute de Ciriaco. Il fait encore l’éloge de l’Espagne et de Zamora dont La Stampa reprend les mots de fin de match : « l’équipe italienne nous a nettement dominé en classe (…).

Le 2 juin, la journée de repos du Giro offre un large espace à la victoire italienne 1-0 dans le match d’appui. Dans ses deux articles, Pozzo ne mentionne aucun fait susceptible de remettre en question l’équité sportive, ce qu’il fait à longueur d’année dans La Stampa quand sa plume aiguisée dissèque sans concession les matchs de Serie A, le jeu trop souvent fruste des équipes italiennes et les excès du public (cf.

A l’aube du match, le chroniqueur Juan Deportista s’extasie sur l’importante colonie espagnole présente en soutien de la Roja et tout particulièrement de sa star, El Divino Zamora. Le scénario du premier choc évacue définitivement cette hypothèse. Après le nul 1-1, Deportista reconnaît la domination italienne mais affirme qu’avec un autre arbitre, l’Espagne aurait pu gagner.

D’ailleurs, à propos de Monsieur Baert, il s’étonne de la rareté de ses interventions au cours d’une rencontre où « la brutalité prit à certains moments des proportions alarmantes. » Et il précise « en dépit de tout, l’arbitre n’a rien vu et les Italiens ont obtenu l’égalisation en bloquant Zamora et en le poussant pour qu’il ne puisse pas dégager le ballon du poing. »

Admiratif de la résistance de ses compatriotes, il conclut que « même la partialité d’un arbitre, déterminé à empêcher le triomphe des meilleurs, était inutile. » Il exonère toutefois Monsieur Baert de la responsabilité du but espagnol annulé, un de ses juges de ligne ayant manifestement confirmé un hors-jeu de Lafuente.

Le sélectionneur de la Roja, Amadeo García de Salazar, ne s’offusque pas ce fait de jeu litigieux et se contente du match nul : « mes garçons ont très bien joué. Je suis satisfait du résultat.

A l’issue du second duel perdu 1-0, Juan Deportista affiche plus sévèrement son dépit et relève que « tout le match s’est déroulé sous la pression de la violence sportive et du scandale public à laquelle les Espagnols ont résisté héroïquement », en mentionnant les blessures successives de Bosch, Chacho, Quincoces, Zabalo et Ventolrá.

Son collègue Jacinto Miquelarena est à peine plus mesuré et retient la dignité des belligérants au coup de sifflet final : « les joueurs se rassemblent au centre du terrain et les Italiens effectuent le salut fasciste.

Dans leurs papiers, les deux journalistes, ne s’attardent pas sur l’influence du régime italien dans le déroulé de ce quart de finale de Coupe du monde. L’article du lendemain confirme les pressentiments de Torrens Font : « sans le but annulé par l’arbitre, sans que l’on sache pourquoi, l’Espagne aurait éliminé hier l’équipe bleue dans les plus difficiles circonstances qui soient et aurait contredit toutes les prévisions garantissant la victoire italienne dans cette IIe Coupe du monde.

Le 2 juin, quand les jeux sont faits, Fina intitule son article « Vae victis ! », « malheur aux vaincus ».

Dans L’Auto du 1er juin, un article intitulé « une partie d’une violence inouïe » attire l’œil du lecteur. Rédigé par l’ancien capitaine de l’équipe de France, Lucien Gamblin, le papier relate la détestable victoire autrichienne sur la Hongrie au Stadio Littoriale de Bologne.

Pefferkorn évoque avant tout « une lutte qu’au fond nous pensions inégale » et s’extasie à propos de Ciriaco et Quincoces, « les deux arrières espagnols qui étaient en quelque sorte des héros inspirés des dieux, que la grandeur même de leur tâche exaltait leur vertu, plutôt, qu’elle ne l’entamait. »

Le journaliste ne mentionne qu’elliptiquement la brutalité des débats (il recense malgré tout la blessure d’Iraragorri par Monti, « les deux pieds en avant ») et ne questionne aucune des décisions de Monsieur Baert dont il ne cite jamais le nom.

Se peut-il que Maurice Pefferkorn fasse preuve de partialité ? Dans l’édition du 2 juin, la tonalité des écrits évolue. Pefferkorn a-t-il ajusté son appréciation au contact de ses confrères après son premier article ? La présence à ses côtés de Gamblin, bien plus intéressé par la qualité du football que par les considérations politiques, modifie-t-elle son regard sur le scénario du match d’appui ?

Dans sa chronique, il n’hésite pas à charger « Monsieur Mercet, l’arbitre suisse qui dirigea cette seconde rencontre, et qui sembla admettre dès le début que tout était permis aux Italiens. » Pour étayer sa saillie, il mentionne une faute sur Zamora lors du but de Meazza et la blessure de Chacho provoquée par Monti.

Gamblin complète le tableau par des attaques tous azimuts : « Monti, s’il fut toujours en vue, c’est parce qu’il joua à la perfection le rôle du boucher », « René Mercet paraissait être fréquemment le douzième homme de l’Italie » et enfin, « l’éducation du public italien est à refaire entièrement ».

La lecture des comptes-rendus et notamment le revirement de L’Auto entre les deux rencontres laisse peu de doutes quant à l’impunité dont ont bénéficié les Italiens, Doble ancho Monti en particulier. Il semble également évident qu’avec plus de justesse et de précision de la part de ses attaquants, la Nazionale aurait gagné le premier match tant sa domination fut manifeste. Contrée par la furia roja, elle l’aurait cependant probablement perdu dans un contexte politique moins favorable.

Pourtant, même après le sacre mondial des Transalpins, Pefferkorn survole les questions diplomatiques entourant l’épreuve. Un coup d’œil dans les rubriques sportives de quelques journaux français à grand tirage, très occupés par le projet de réforme électorale et les soubresauts de l’affaire Stavisky, ne nous apprend rien de plus.

La réticence des journaux nationaux à critiquer les conditions dans lesquelles se déroule la Coupe du monde et la prise d’otage de l’épreuve par Mussolini coïncide avec les dispositions diplomatiques de la France vis-à-vis de l’Italie. La seule voix véritablement dissonante est celle de Jean Eskenazi dans Paris-Soir, une publication s’affranchissant souvent des positions trop partisanes.

Après la qualification italienne contre l’Espagne, Eskenazi ose évoquer l’influence de Mussolini quand il écrit « M. Mercet se conduisit beaucoup plus en courtisan du Roi Soleil qu’en chevalier du sifflet ».

Au lendemain du sacre mondial de la Nazionale contre la Tchécoslovaquie, dans ces mêmes colonnes, il manie la métaphore et imprime définitivement ce que fut cette IIe Coupe du monde : « L’Italie a gagné parce qu’il fallait qu’elle gagne. Les spectateurs impartiaux ne comprenaient pas très bien le fol enthousiasme qui suivit la remise de la Coupe (…). Que diriez-vous de quelqu’un qui s’achèterait un objet d’art, inviterait quelques amis chez lui et ensuite se l’offrirait en grande pompe ?

Coupe du Monde 1994 : L'apogée de la rivalité

La rivalité Espagne-Italie atteint son apogée lors de la Coupe du monde 1994 aux États-Unis. Mais dans le temps additionnel, Luis Enrique s’écroule brusquement dans la surface. L’actuel sélectionneur de l’Espagne confiera des années plus tard qu’il avait alors crié "Vendetta ! Vendetta !" à ses équipiers pour qu’ils le vengent.

Bernabeu, Anfiled et les 10 stades qui génèrent le plus de revenus. Tenu en échec à l’Euro 1980 par la Nazionale (0-0), la Roja s’incline huit ans plus tard face à l’Italie de Carlo Ancelotti lors de l’Euro 1988 (1-0) et est éliminée dès la phase de poules.

C'est en 1994 que la rivalité entre l’Italie et l’Espagne atteint son apogée. À Boston, lors de la Coupe du monde, Roberto Baggio crucifie la Roja à deux minutes de la fin d’un quart de finale très disputé (2-1). Une nouvelle fois, l’Espagne est poussée vers la sortie par l’Italie. La fois de trop.

Roberto Baggio

L'ère de la domination espagnole

Néanmoins, ces vingt dernières années, la tendance s’est largement inversée. L’Italie a été l’une des principales victimes de l’hégémonie espagnole en Europe. La Squadra Azzurra a buté sur un Iker Casillas en état de grâce en 2008.

L’Espagne a battu l’Italie en quart de finale de l’Euro aux tirs au but (0-0, 4-2 t.a.b), la première victoire depuis 74 ans en match officiel contre son rival. Deux ans après le sacre mondial des Italiens en 2006 en Allemagne, les deux rivaux se retrouvent encore une fois en quarts de finale d’une grande compétition internationale.

Mais cette fois, l’Espagne brise son plafond de verre et met fin à 88 ans de disette face à l’Italie dans un tournoi officiel. En 2012, l’Espagne est au zénith du football mondial, après son sacre à l’Euro 2008 et au Mondial 2010. Et son règne continue : après un nul 1-1 en poule dès la première journée à Gdansk (Pologne), les deux "meilleurs ennemis" se retrouvent le 1er juillet, en finale à Kiev.

L'Euro 2016 et la revanche italienne

Quatre ans après cet échec en finale, les Italiens veulent leur revanche. À l’Euro 2016 en France, Espagne et Italie se retrouvent en 8es de finale. Le 27 juin au Stade de France, l’Espagne, méconnaissable, encaisse son premier but dans un match à élimination directe d’un Euro depuis 2000.

Plus qu'une rivalité sportive

Plus qu’une rivalité sportive, le match entre l’Italie et l’Espagne est également une guerre culturelle. D’un côté, la Roja et son jeu basé sur la possession de balle largement inspirée par le tiki-taka et de l’autre côté la Nazionale réputée pour être une équipe défensive mais très habile en contre-attaque.

Les deux équipes ont changé de sélectionneur cet été, mais pour le reste, tout est pareil. La rivalité entre l’Italie et l’Espagne n’est pas loin de son sommet. Le hasard fait souvent bien les choses. Le 25 juillet 2015 à Saint-Pétersbourg, Oliver Bierhoff a eu la main lourde en plaçant l’Espagne dans le groupe G en compagnie de l’Italie. Un sacré clin d’œil du destin puisqu’un de ces deux cadors du football mondial n’ira pas en Russie ou devra passer par la case barrage pour disputer la prochaine Coupe du monde.

Messi, Ronaldo, Pelé et les meilleurs buteurs des 20 meilleures sélections internationalesEn plus de l’enjeu, cette double confrontation entre la Roja et la Squadra Azzurra aura un parfum historique.

Compétition Nombre de rencontres Victoires de l'Italie Victoires de l'Espagne Matchs nuls
Coupe du Monde 2 1 0 1
Championnat d'Europe 7 1 3 3
Qualifications Euro/Mondial 4 1 1 2
Autres compétitions 2 1 1 0
Matchs amicaux 22 7 7 8
Total 37 11 12 14

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