Casablanca (Dar-el-Baïdaa en arabe), métropole célèbre pour sa Grande Mosquée et son film éponyme mondialement connu, est devenue une place forte du football marocain grâce à ses deux clubs historiques : le Raja et le Wydad.
Ces deux clubs réunissent à eux deux 28 titres nationaux. Tous deux enfantés de la Cité Blanche, tout semble éloigner le Wydad et le Raja. De leurs origines à leurs Ultras, le Derby de Casablanca divise-t-il seulement ?


Les Racines du Football Casablancais
Casablanca se modernise tout comme le Maroc sous l’impulsion du Général Lyautey ainsi que le sport avec la création des premiers clubs de football et d’une ligue même si la structure officielle est sous le giron du pouvoir français. Déjà présent sur le sol marocain, notamment avec la création en 1902 à Casablanca du Club athlétique marocain, le football se développe avec le protectorat français.
La Ligue du Maroc de football, organisée par la Fédération française de football, permettait la rencontre des équipes de football marocaines pour toutes les catégories d'âge. Laissant aux indigènes les rues comme seul terrain de jeu, des équipes de quartier se forment.
C'est dans ce cadre qu'émergent des joueurs de grande qualité, tels que Larbi Ben Barek. Le franco-marocain fut sélectionné dans l'équipe marocaine, recruté par l'Olympique de Marseille en 1938 et fit partie de la sélection en équipe de France entre 1938 et 1954.
À l'occasion de la qualification du Maroc pour la Coupe du monde 1994, RFO consacrait un long reportage au football marocain. Dans l'extrait ci-dessous, le WAC, le Wydad Athletic Club, basé à Casablanca, ville qui abritait un quart des 16 clubs de National 1, intéressait le journaliste.
La Naissance du Wydad Athletic Club
Le Wydad a fondé son club omnisport en 1937. Le club le plus ancien est Wydad Athletic Club, né le 8 mai 1937, et omnisports à sa fondation. Il s'appelle ainsi car le jour de la création du club, l'un des quatre fondateurs, Haj Mohamed Benjelloun, était arrivé en retard à la réunion.
Wydad signifie « amour » en arabe et tire sa référence d’un film du même nom où joue la grande chanteuse égyptienne Oum Khaltoum. Il était allé au cinéma voir un film avec la grande chanteuse égyptienne Oum Kalsoum. Il avait été subjugué par le chant de Oum Kalsoum et le film s'appelait : "Wydad", c'est-à-dire : "amour". Le nom du club est donc : Wydad "Amour" Athletic Club.
À l'époque du protectorat français, il était interdit aux Marocains de venir nager dans les piscines près du port de Casablanca. En créant ce nouveau club majoritairement musulman, le WAC demandait au résident général français, le général Nogues, que les Marocains puissent aller nager dans les piscines. Ils furent entendu.
Le WAC était majoritairement musulman, mais il y avait dans ce club des Français et des Juifs. Sur douze membres du bureau, les musulmans étaient six. Puisqu'ils ont obtenu le droit d'aller dans les piscines du centre-ville, le WAC a créé un club de water-polo en 1937, puis un club de basket en 1938 et une équipe de football en 1939. La section football est créée en 1939 avec l’aide du Père Jégo à la demande des joueurs indigènes de Derb Loubila qui voulaient se structurer.
Depuis sa création, le Wydad Casablanca incarne la résistance et l’insoumission face aux colons français et s’érige en véritable symbole du nationalisme marocain. Le club remportera 4 fois la Ligue du Maroc avec un jeu efficace et rigoureux nourri des connaissances du football européen du Père Jégo.
L'Émergence du Raja Club Athletic
Le club rival est le Raja Club Athletic, fondé le 20 mars 1949. Le Raja ("l'Espoir") joue en vert et blanc et il est plus soutenu par les quartiers populaire que Wydad. Ce club a été créé par des syndicats de l'Union Marocaine du Travail, du quartier de Derb Sultan. Pour fonder le RCA, les membres se sont réunis dans le café Al Watan à Derb Sultan.
Contrairement à son rival, lors de ses premières années, le Raja n’est certes pas le club le plus étincelant du Championnat. Pourtant, c’est les Aigles verts qui rencontrent le plus de ferveur dans les quartiers populaires casaoui. Parce que le Raja, ce n’est pas qu’une équipe de football: c’est l’équipe des opprimés, de “ceux” qu’on met de côté, de ceux qu’on appelle “les pauvres” des quartiers excentrés.
Souvent oubliée, cette histoire apporte pourtant un éclairage primordial à la construction identitaire des supporters d’aujourd’hui. Il faut remonter en 1949, lorsque la capitale économique est mise à mal par le colon français. Contrairement à ce qui est souvent dit, c’est un groupe du Mouvement national marocain, luttant pour l’indépendance, qui initie en premier la création du Raja Club Athletic, comme vecteur d’émancipation du peuple. Et ce n’est qu’en 1962 que le club est repris par les syndicalistes marocains, issus du quartier Derb Sultan, berceau de la résistance casaoui.
Le RCA est plus à gauche, fondé par des syndicalistes, et très sensible au problème de la Palestine. Les supporters du Raja ont souvent dans le stade des drapeau palestiniens.

Le Père Jégo : Figure Centrale des Deux Clubs
Mohamed Ben Lahcen Affani, de père commerçant, naît dans le protectorat français de Tunisie en 1900. Mohamed "Ben Lahcen" Affani est né en 1900 en Tunisie et il est mort en 1970. Issu d'une famille de riches commerçants qui se sont installés dans Casablanca, le "Père Jégo" est un polyglotte qui parlait sept langues : l'arabe, le berbère, le français, l'espagnol, le portugais et l'anglais.
Le jeune Mohamed accompagnera son père lors de voyages, ce qui lui permis de s’enrichir culturellement et de devenir polyglotte à l’âge de 17 ans. Il a fait ses études à l'école Juive de Casablanca avant d'aller travailler dans une banque à Paris dans les années vingt. C'est là qu'il découvre le football !
De succès scolaires en grandes écoles, sa destinée semblait toute tracée en tant que cadre dans le secteur bancaire. Il tente de commencer une carrière de footballeur dans un pays où il découvre cette passion du ballon rond. Il devient donc journaliste sportif et écrit dans "le Petit Casablancais". Mais sa passion est la plus forte et il devient l'entraîneur de Wydad.
Fin de carrière et début d’une autre, il devient recruteur et commence en parallèle une carrière de journaliste sportif dans les années 1930 où il rejoint Le Petit Marocain, un quotidien francophone de Casablanca mais aussi Radio Maroc (la radio nationale) en tant que commentateur sportif. Père Jégo est le premier journaliste sportif du Maroc, dans ses papiers, il parle tactique, fond de jeu et intelligence de jeu, chose inédite dans la presse maghrébine.
En 1949, il ira interviewer Larbi Ben Barek, star du football de l’époque qui a évolué à l’OM et à l’Atletico de Madrid entre autres. Sans complaisance, il ira titiller la « Perle Noire » sur des questions sensibles telles que la politique de l’époque, ses sélections en équipe de France et le fait qu’il ait chanté la Marseillaise à gorge déployée alors qu’il est né à Casablanca.
On découvre alors un Père Jégo nationaliste dans un Maroc encore sous protectorat français. Il va être cinq fois champion avec les rouges et blancs et permet au WAC d'avoir un style de jeu typiquement britannique, fait de rigueur, de physique et d'efficacité.
En lançant les hostilités “Le Wydad a agi et le Raja va réagir”, le Père Jego retourne sa veste et passe chez l’ennemi en 1952. Tout allait bien, en 1952, quand "le Père Jégo" se fâche avec les dirigeants du WAC, sans que l'on sache vraiment la cause. Et en 1953, il rejoint le Raja !
Afin d’avaler son amertume et sa colère de l’épisode wydadi, il se rend chaque jour dans le quartier de Derb Sultan dans un café pour y jouer aux dames. À peine arrivé, il change totalement le style de jeu du Raja et fait jouer son équipe à la sud-américaine : un jeu technique. Le "Père Jégo" avait découvert ce style en Amérique du Sud, lors de l'un de ses nombreux voyages consacrés au football ; il se déplaçait dans le monde entier.
Lorsqu'on lui demandait quel club il préférait, le "Père Jégo" répondait : "Mon coeur va vers le Wydad, mais le Raja symbolise la solidité de mon caractère".
Une délégation d’un petit club de quartier à la recherche d’un entraîneur se rend donc au Café Raja afin de solliciter le Père Jégo à reprendre l’équipe, il donne son accord et devient l’entraîneur de la modeste formation d’Al Fath-Al Bidaoui (présidée par un Algérien). Plus tard renommée Raja Club Athletic, l’équipe peine à concurrencer le Wydad mais marquera les supporters qui viennent en masse pour la voir développer du beau football.
Le Père Jégo se retire et sa fin de vie se fera seul et sans le sou. Le Père Jégo aura marqué à tout jamais le sport et le football marocain par son empreinte. Décoré par le Roi Mohammed V. Père Jégo ne se sépare jamais de son tarbouche (chapeau rouge).
Le Derby de Casablanca : Plus Qu'un Match, une Passion
Les derbies ont commencé lors de l'indépendance du Maroc avec la première rencontre en 1956 et la victoire de Raja, 1-0. Le Wydad prit sa revanche en 1957, 3-0. Depuis, il y a eu 127 matches en championnat, 35 victoires pour le Raja, 61 matches nuls et 31 succès pour le WAC. En Coupe, les résultats sont aussi relativement équilibrés : 14 derbies, 6 pour le Raja, 3 nuls et 5 pour le WAC.
Il était un foot. C'est l'un des derbies les plus spectaculaires au monde : Wydad Athletic Club contre Raja Club Athletic à Casablanca. Un match qui anime toute la ville en amont des rencontres et qui impose de choisir son camp : rouge et blanc (Wydad) ou alors vert et blanc (Raja) ?
Au Maroc, lors du match Wydad-Raja, la vie s'arrête. Ce n'est plus la peine de travailler, d'étudier ou de penser à autre chose. C'est d'abord la fête du football, et surtout la démesure.
Mais à Casablanca, le spectacle est parfois plus impressionnant dans les tribunes que sur le terrain ; les ultras font tout pour gagner le match des supporters. Fumigènes, banderoles, chants, "tifo" le plus spectaculaire... Tout pour gagner la rencontre dans les tribunes. Des images qui tourneront ensuite sur les réseaux sociaux du monde entier.
Malheureusement, après le match, les plus violents des ultras, s'affrontent régulièrement à coup de pierres : violences, affrontements, blessés et arrestations terminent souvent la journée de derby entre Wydad et Raja. Heureusement, ces affrontements concernent une minorité et l'on retient plutôt l'imagination des supporters dans les tribunes : un "show" pour 70 000 spectateurs et de très nombreux téléspectateurs.
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Les Ultras : Une Culture à Part
Ainsi, au match sur le terrain entre les deux équipes, se superpose celui dans les virages entre les Ultras respectifs. Tout a commencé en 2003, avec les supporters du Celtic Glasgow, qui, pourtant à des milliers de kilomètres, partageaient un point commun avec ceux du Raja: la couleur verte.
La Curva Sud du Stade Mohammed V, la Magana, n’attendait alors plus que ses premiers Ultras Rajaouis pour animer ses gradins. C’est ainsi qu’en 2005, les Ultras Green Boys 05 voient le jour, avec pour vœux de suivre partout et en toutes circonstances leur équipe. Mais la guerre des virages commence fort puisqu’au sein des Green Boys, les dissensions personnelles et idéologiques se font vite sentir - des chants aux messages -, donnant lieu à la création en 2006 des Ultras Eagles 05 puis des Green Gladiators (aujourd’hui dissous).
Ainsi, dans le sillage de leurs confrères tunisiens et algériens - notamment leurs confrères Ultras du Wifak Stiff -, les trois groupes s’initient à la culture Ultras. Organisés par quartiers de Casa, chaque noyau dur est affecté à des tâches.
Aujourd’hui, un seul capo, Squadra, des Green Boys, mène à la baguette les deux groupes Rajaouis sur un commun accord après les incidents de 2016. En quelques années, les Rouges comme les Verts ont fait preuve d’une incroyable créativité sur la scène internationale Ultras quant à la réalisation des tifos, du tifo Room 101 au dragon Shenron.
Les Green Boys réalisent pour la première fois en 2010 trois tifos au cours d’une rencontre dont deux animations réunies dans un tifo double face, une troisième mondiale. Et cette guerre du plus “spectaculaire” continue sur les murs de la ville blanche, où des fresques témoignent de la ferveur que suscite les deux grandes équipes.
Pourtant, il n’y pas plus d’Ultras que de supporters “lambdas” dans le virage. Si ces derniers s’estiment à 50%, à la différence du public occidental, les Ultras contrôlent les tribunes et les supporters rallient très facilement les chants lancés - femmes comprises même si elles n’ont toujours pas de passe-droit pour rejoindre les Ultras.
Têtes brûlées un jour, têtes brûlées toujours, même si les tribunes se sont assagies suite au drame en 2016 de deux morts puis deux ans d’interdiction officielle, le sang chaud continue à couler dans les veines des Ultras Rajaouis.
Tableau des Statistiques Clés du Derby de Casablanca
Voici un tableau récapitulatif des statistiques clés du derby de Casablanca :
| Compétition | Nombre de Matchs | Victoires Raja | Matchs Nuls | Victoires Wydad |
|---|---|---|---|---|
| Championnat | 127 | 35 | 61 | 31 |
| Coupe | 14 | 6 | 3 | 5 |
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