Les rencontres de football entre l'Arménie et la Turquie transcendent le simple cadre sportif. Elles s'inscrivent dans une histoire complexe, marquée par des différends territoriaux, des tragédies et des espoirs de réconciliation. Cet article explore les enjeux politiques et historiques qui sous-tendent ces matchs, en retraçant les moments clés de cette relation particulière.

Des Relations Diplomatiques Tendues
Les deux pays n’ont en effet pas de relations diplomatiques, une situation qui s’explique déjà par un différend territorial qui trouve son origine au début du XXe siècle. En 1920, la guerre arméno-turque éclate, et la Turquie la remporte, ce qui a pour conséquence que l’Arménie doit céder 60% de son territoire. Malheureusement, à la chute du bloc soviétique, bien que la Turquie reconnaisse le nouvel État arménien, les deux pays ne pourront pas se mettre à la table des négociations.
Un autre événement survient et sera au cœur de leurs relations diplomatiques pour de nombreuses années : la guerre du Haut-Karabagh. Les nouveaux États arménien et azerbaïdjanais revendiquent chacun la souveraineté de ce territoire. La Turquie prend parti dans ce conflit, puisqu’en 1993, elle ferme notamment ses frontières avec l’Arménie par soutien à l’Azerbaïdjan. La Turquie et l’Arménie n’ont depuis pas développé de relations diplomatiques, notamment parce que le pouvoir turc est un soutien de l’Azerbaïdjan et que la Turquie nie l’existence d’un génocide arménien durant la Première Guerre mondiale.
L’Arménie défend en effet que durant cette guerre, l’Empire ottoman a mis en place le meurtre de masse d’environ 1 million d’Arméniens. La Turquie, même si elle admet que de nombreux Arméniens ont été tués, rejette ce chiffre et nie ce génocide, durant une période où l’État turc s’est construit.
Les points de discorde
- Le Karabagh: Soutien turc à l'Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabagh.
- Le génocide arménien: Non-reconnaissance par la Turquie du génocide arménien de 1915.
Les questions territoriales et la reconnaissance internationale du génocide arménien sont donc au centre des différends entre l’Arménie et la Turquie.
La "Diplomatie du Football" : Une Lueur d'Espoir
Pourtant, le président de l’Arménie de l’époque, Serge Sarkissian, profite de cette occasion pour enclencher une reprise diplomatique avec la Turquie. Il invite son homologue turc Abdullah Gül à assister au match entre les deux équipes, le 6 septembre 2008, en terres arméniennes. Ce dernier accepte et devient ainsi le premier chef d’État turc à se rendre en Arménie. Une première étape dans le dégel des relations arméno-turques.
Le contexte fait néanmoins que le match se déroule dans une ambiance électrique. Au stade Hrazdan d’Erevan, c’est près de 5000 policiers qui sont déployés. Cette « diplomatie du football » est néanmoins saluée par la communauté internationale et permet de préparer le terrain pour la suite. Elle se matérialise en 2009 avec la signature des protocoles de Zurich qui lancent le processus de normalisation des relations entre les deux pays.
En 2023, le football s’invite une nouvelle fois à la table des négociations et place l’Arménie et la Turquie dans le même groupe de qualifications. Si l’UEFA n’a pas interdit de rencontre entre les deux équipes nationales, comme c’est le cas pour raison politique pour des matchs comme Kosovo-Serbie ou Gibraltar-Espagne, ce match reste tout de même à haut risque. Pour preuve, même si l’ensemble des 12 850 billets ont été vendus, les supporters extérieurs, donc turcs, ont été interdits pour éviter d’éventuels débordements.
Sur le terrain diplomatique, difficile de revoir la même scène qu’en 2008, aucun officiel turc n’ayant fait aux dernières nouvelles le déplacement. Erdoğan s’appuyant sur un électorat ultranationaliste, l’homme fort de la Turquie ne va pas rouvrir ce complexe dossier diplomatique à l’approche d’enjeux électoraux importants, et se mettre à dos un précieux allié économique et énergétique comme l’Azerbaïdjan.
Seuls pour l’instant les tragiques séismes qui ont touché la Turquie et la Syrie ont permis un tournant dans les relations entre Ankara et Erevan. Un point de passage a en effet été ouvert en février dernier sur la frontière arméno-turque, fermée depuis 30 ans, afin que l’Arménie vienne en aide aux sinistrés.
Reprise progressive du dialogue entre la Turquie et l'Arménie • FRANCE 24
Le Match de 2008 à Erevan : Un Événement Historique
La politique était bien au menu de ce match à haut risque entre l’Arménie et la Turquie. Un match comptant pour la qualification au Mondial 2010. L’équipe turque l’a emporté 2 à 0 sur l'Arménie. Mais la rencontre a surtout été l'occasion d'une première prise de contact entre deux états, sans relations diplomatiques, mais ouverts à la reprise d'un dialogue.
Le président Abdullah Gül a invité son homologue arménien, Serge Sarkissian, à assister en octobre 2009 au match retour en Turquie. Avant et pendant le match, les suporters arméniens se sont ralliés pour protester contre la venue du président Turc Abdullah Gul, à Erevan, le 6 septembre 2008.

Drapeau arménien sur les épaules, Goriun parle sans hésitation. Pour lui, les choses sont claires : « Sur un plan politique, disons que c’est un premier pas… mais n’oublions pas notre grande douleur, n’oublions pas non plus que finalement, le premier pas vient de nous ». A la recherche de leurs places, des supporters turcs égarés expliquent que pour eux, seule compte l’amitié entre les deux pays.
Tigran, la quarantaine, se cantonne à quelques mots convenus : il n’est là que pour le football. L’hymne arménien est chanté par tous les supporters du stade - mais les tribunes sont loin d'être toutes occupées. Le moindre mouvement d’un joueur arménien vers le camp turc est encouragé par des hurlements. Mais rien n’y fait. La Turquie, au cours de la deuxième mi-temps, marque deux buts. Zéro pour l'Arménie.
Bannières et Messages
Lors du coup d’envoi à 21 heures, les bannières, pourtant interdites, ont bien été dépliées, chacune faisant directement référence au génocide. « Réparation » sur l’une, « Reconnaissance » sur l’autre et « Restitution » sur une troisième : le tryptique de ce que souhaient les Arméniens. Le génocide est là, bien présent, au milieu des gradins.
Personne n’attendait vraiment qu’Abdullah Gül aille s’agenouiller au mémorial du génocide, qui, ironie de l'histoire, domine le stade. Pas plus qu’on ne pronostiquait de déclarations fracassantes du coté arménien sur une solution au Karabagh.
Perspectives et Défis Futurs
Entre les deux pays, le chemin à accomplir reste très long. Pour Varoujan, un Arménien du Liban qui vit entre la France et l’Arménie, « ce match est une sorte de geste de bonne volonté. Le football est devenu un prétexte, et tout ce qu’on peut dire, c’est que le président Sarkissian a eu le courage de lancer cette invitation au président Gül pour assister à la rencontre, et que le président Gül a eu le courage de l’accepter ».
Un de ses collègues, lui aussi du Liban, est beaucoup plus nuancé : pour lui, à travers cette visite, c’est plus la Turquie que l’Arménie qui a marqué un point diplomatique. Coté ministère des Affaires étrangères arménien, un officiel estime, en apparté, que cette rencontre « ouvre la possibilité de dialoguer sur la possibilité d'ouvrir des relations diplomatiques entre les deux pays ». Elles sont, aujourd'hui, inexistantes.
Les obstacles persistants
- Non règlement du conflit du Karabagh
- La mémoire arménienne face au génocide
- Absence de relations entre les populations depuis près de cent ans
Plus concrètement, derrière la ferveur patriotique, une idée fixe revient: celle de l'ouverture de la frontière commune. Voulue par beaucoup, coté arménien comme turc, décriée par d'autres - certains estiment que les Arméniens ne seraient « pas économiquement prêts ». Coté turc, on objecte le non règlement du conflit du Karabagh entre l'Arménie et l'Azerbaidjan, dans lequel Ankara soutient Bakou. Cette question là semble la plus urgente. La plus lourde est celle de la mémoire arménienne face au génocide.
Les modalités d'un rapprochement diplomatique entre les deux pays restent inconnues, tant dans ses modalités politiques qu’au niveau des relations entre des populations qui n’ont plus aucun lien depuis bientôt cent ans.