Rugby et Peinture : Quand l'Art Rencontre le Sport

Le rugby, sport de contact et de passion, a inspiré de nombreux artistes à travers les époques. Des corps enchevêtrés aux scènes de jeu dynamiques, le rugby offre un terrain fertile pour l'expression artistique. Découvrons comment des peintres tels que Marine Assoumov et Henri Rousseau ont capturé l'essence de ce sport dans leurs œuvres.

Positions au rugby

Marine Assoumov : Une Exploration des Corps et des Couleurs

Corps à corps, c’est le titre d'une série de peintures à l'huile, de lavis et de collages sur le rugby que Marine Assoumov a réalisée. Ce voyage initiatique à l’intérieur du rugby a produit des centaines de peintures, tableaux et collages et a commencé en 1996 à l’occasion de la création d’une fresque sur le rugby pour la mairie d’Auterive (Haute Garonne).

La thématique du rugby est si riche que le peintre craint de ne jamais l’épuiser. Après la peinture plus abstraite des déconstructions et des paysages intérieurs, Marine Assoumov revient à la figure humaine. Le rugby lui fournit le prétexte de peindre des corps d’hommes, seuls ou enchevêtrés, échappant à la facilité du nu. Pour l’artiste, les joueurs de rugby ont avant tout un intérêt plastique où le rythme, le mouvement, la composition et la couleur ont toujours la meilleure part.

Portraits en pied, visages en gros plan ou grappes de joueurs aux corps majestueux, étirés tels des figures byzantines. Les mains énormes, griffues et avides, sont toujours prêtes à saisir ballon, joueur, ou regard du spectateur. La tête, ovoïde et lisse comme le ballon, n’est plus qu’un masque où s’inscrit comiquement la ligne des sourcils ou l’arête du nez. Embrassement des corps, embrasement des couleurs qui éclatent comme souvent chez cet artiste … Où commence, où finit le joueur ? Inextricable imbroglio où vient s’égarer l’œil du visiteur, pour son plus grand plaisir…

Une fois de plus, dans ses séries figuratives, Marine Assoumov franchit allègrement les limites de l’abstraction. L'élaboration des tableaux de la série, peinture ou collage, s’effectue à partir de dessins au trait croqués sur le vif et entassés dans l’atelier du peintre. Après un long travail de mémoire et de composition, la peinture naît d'une superposition patiente de couches d’huile, contrairement au dessin où s’exprime la passion de l'artiste pour le trait rapide.

Le collage mélange épais traits noirs, lavis ocres ou gris, gouache colorée et fragments de papiers découpés dont la déchirure morcelle les surfaces blanches. Souvent, les compositions recèlent des mots ou des phrases sournoisement subversifs discrètement distillés dans la peinture. Marine Assoumov nous donne ici à voir une peinture dégagée de l’anecdote, qui « rend visible » par les seuls moyens plastiques, composition forte, dessin elliptique, à-plats de couleurs vivantes et matières sensibles. Humour et gaieté confèrent à ce rugby une vie dynamique. Une présence.

Henri Rousseau : Une Scène de Rugby Fantaisiste

New York. Par une fin d’après midi d’automne. Chahuté par le bruit de la cinquième avenue, vous décidez de vous réfugier dans ce grand escargot qu’est le musée Guggenheim. Fasciné par les courbes sorties de l’esprit de Frank Lloyd Wright, vous commencez la visite des collections qui font la renommée mondiale de ce musée. Rapidement, vous voilà attiré par une toile étonnante.

Dans un espace délimité de chaque côté par deux rangées d’arbres, quatre hommes à moustache, vêtus de combinaisons rayées bleu ou jaune s’arrêtant juste au-dessus des genoux et de hautes chaussettes s’arrêtant juste au-dessous des genoux, s‘adonnent à un jeu de balle. La lecture du cartel ne vient en rien éclaircir cette étrange scène : « Henri Rousseau, The Football Players, 1908 ». Les joueurs de football ? Ce titre vous interroge.

Avec leurs tenues rayées, ces quatre hommes ressemblent plus à des baigneurs du début du siècle, ceux que les premières photographies de vacanciers nous ont fait connaître, qu’à des joueurs de football. En outre, que les expressions « Panenka », « hors-jeu », « petit pont » ou « passement de jambes » n’aient aucun secret pour vous ou bien qu’elles vous semblent provenir d’une langue étrangère, il y a bien une chose que vous savez à propos du football : c’est un sport qui se joue avec les pieds. Que font donc ces quatre hommes et notamment celui peint au centre de la composition, à vouloir attraper le ballon avec les mains ?

Henri Rousseau, The Football Players, 1908

Henri Rousseau, The Football Players, 1908. huile sur toile, 100.5 x 80.3 cm, New York City, Solomon R. Guggenheim Museum.

Ce tableau est un unicum dans la production d’Henri Rousseau, l’un des rares à présenter une scène contemporaine et le seul à se départir du statisme qui aura marqué son style durant toute sa carrière. Et s’il s’inscrit, cela est incontestable, dans une actualité marquée par la vogue du rugby en France, le sujet est néanmoins traité avec la fantaisie que l’on connait au peintre.

Dans un paysage bucolique, quatre joueurs, identiques deux à deux à la manière du Combat d’hommes nus d’Antonio Pollaiolo, se disputent le fameux ballon ovale. Le terrain, dont la perspective est pour le moins singulière, est encadré de deux rangées d’arbres, presque identiques eux-aussi, et surplombé par un ciel bleu sur lequel se détachent des nuages comme sortis d’un tableau d’un primitif italien.

Tristan Tzara, dans sa préface aux écrits du peintre, dit que dans « maint tableau de Rousseau […] l’événement est pris à l’état naissant, suspendu pour ainsi dire à un fait ultérieur ». L’événement, l’action pour parler comme un commentateur sportif, est ici bien entamée, elle n’est pas suspendue à un fait ultérieur mais procède plutôt d’un fait antérieur, d’un premier lancé, d’une première passe dont l’origine est et restera inconnue. En bon admoniteur albertien il préfère fixer le spectateur. Rousseau n’a que faire de la mimesis. Rien n’est plausible dans cette scène qui ressemble plus à une comédie confiée à des marionnettes, à un ballet par des personnages en pain d’épices.

Rousseau ne peint pas le vrai rugby, celui qui a commencé sa conquête des deux hémisphères depuis quelques décennies déjà. Il peint ce que ce nouveau sport procure à ceux qui le pratiquent et le regardent, une forme de joie, d’envol, à la poursuite de cet étrange ballon ovale.

Les origines du rugby en France sont concomitantes de la modernité célébrée par les peintres. Et si Les Joueurs de football est bien une scène de la vie moderne, elle n’a rien à voir avec la série de toiles L’Equipe de Cardiff où Delaunay, au même titre que la Tour Eiffel, l’aéroplane ou la Grande Roue, fait de ce sport un symbole de la modernité.

Petite histoire du football … et du « football-rugby »

Tout commence dans l’atmosphère feutrée et néanmoins dynamique des public schools britanniques qui, à partir du milieu du XIXe siècle, ont veillé à transmettre aux futures élites dirigeantes des valeurs morales et éducatives par une pratique physique encadrée. Parmi la grande diversité d’activités proposées, les jeux de balles étaient en vogue. A la main, au pied, à onze, quinze ou vingt joueurs, chaque école possédait ses propres règles, ce qui rendait complexe l’organisation de compétitions nationales.

Le 26 octobre 1863, les pédagogues de ces prestigieuses écoles que sont encore Cambridge, Oxford ou Kinston se retrouvèrent à la Freemason’s Tavern de Londres afin de fixer des règles qui seraient partagées par tous. Sur dix-sept participants, treize se prononcèrent en faveur d’un encadrement de l’engagement corporel, de l’interdiction des coups sous la ceinture, du hacking (que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de plaquage) et d’une stricte limitation de l’utilisation des mains. C’est ainsi qu’est née la Football Association (FA) et le sport du même nom, dans l’enceinte d’une taverne londonienne et non au grand air sur un terrain au gazon parfaitement soigné par le savoir-faire britannique.

Choqués par ces règles si peu viriles, les représentants des quatre autres établissements, dont ceux de la public school d’une petite ville du Warwickshire du nom de … Rugby, se retirèrent alors des négociations. Imaginez la bataille qui fit rage en ce 26 octobre 1863. Imaginez l’opposition philosophique et anthropologique entre les deux camps. D’un côté, les uns considéraient les pieds comme l’interface nécessaire entre l’homme civilisé et la matière brute du sol. Prendre le ballon, sale et boueux avec ses mains ? Vous n’y pensez pas ! L’autre camp va jusqu’à convoquer Aristote et rappeler que, dans Les Parties des animaux, le philosophe antique avance que si l’homme a des mains et qu’il en a fait des outils créateurs de techniques et d’œuvres d’art, c’est parce qu’il est le plus intelligent des animaux. Si ce sport doit servir à encadrer la jeunesse, à lui enseigner les plus hautes valeurs, en somme à participer à ce processus de civilisation des mœurs que Norbert Elias théorisera quelques décennies plus tard, il ne peut se jouer qu’avec les mains et il faut laisser les pieds à leur seule et unique utilité : marcher ou courir.

Vous l’aurez compris, la querelle est irréconciliable. Et le lien quasi fraternel qu’entretenaient ballon rond et ballon ovale s’est à partir de là largement distendu. Le camp minoritaire ne prit pas part à la création de la Football Association et, après quelques années, fonda la Rugby Football Union (FU) le 16 janvier 1871. Depuis lors, les amateurs peuvent bien s’intéresser aux deux sports, l’un aura toujours leur préférence. Ainsi, l’opposition fratricide entre football et rugby entre au rang des grandes oppositions de l’humanité, au même titre que celles entre la peinture et la sculpture, le ying et le yang, la vanille et le chocolat.

Jusqu’à la première guerre mondiale, le terme « football » reste néanmoins associé aux deux sports, notamment en France où le « football-rugby » ne cesse de se développer, après avoir gagné toute la Grande-Bretagne et le Commonwealth. Et avant de devenir l’emblème du sud-ouest, c’est autour de la capitale que le rugby prend son essor pour devenir le sport fétiche des acteurs de la Belle Epoque que sont les poètes, les romanciers et les peintres.

Les joueurs de « football »

Lorsque Henri Rousseau s’empare du « football » en 1908 et présente son tableau au Salon des Indépendants, plusieurs événements peuvent l’avoir inspiré. Le premier janvier 1908 s’est par exemple tenu, devant cinq mille personnes au stade du Matin à Colombes, l’un des premiers crunch, nom donné aux matchs opposant la France et l’Angleterre, se soldant par une cuisante défaite des français 0 à 19. Mais aucune des deux équipes figurées sur la toile - pour peu que l’on puisse parler d’équipe devant ces quatre hommes moustachus à l’allure de zèbres - ne correspond aux couleurs respectivement tricolore et blanche des deux équipes.

Mais faut-il nécessairement chercher dans cette œuvre des traces de réel ? Rousseau ne peint pas le vrai rugby, celui qui a commencé sa conquête des deux hémisphères depuis quelques décennies déjà. Il peint ce que ce nouveau sport procure à ceux qui le pratiquent et le regardent, une forme de joie, d’envol, à la poursuite de cet étrange ballon ovale.

Les origines du rugby en France sont concomitantes de la modernité célébrée par les peintres. Et si Les Joueurs de football est bien une scène de la vie moderne, elle n’a rien à voir avec la série de toiles L’Equipe de Cardiff où Delaunay, au même titre que la Tour Eiffel, l’aéroplane ou la Grande Roue, fait de ce sport un symbole de la modernité.


Découvrez l'Histoire du Rugby


Patrick Cornée : Un Regard Contemporain

Patrick Cornée s’engage dans la marine à 16 ans, encouragé par un père militaire de carrière. Le plus grand bouleversement de sa vie est, paradoxalement, un retour vers l’enfance : il se souvient de sa passion précoce pour le dessin et de sa joie à l’idée de recréer le monde à sa façon. En effet, Patrick découvre son amour pour la peinture et le dessin à l’âge de 5 ans. La création spontanée d’un personnage imaginaire révèle sa sensibilité artistique et son goût pour la création. Ses tableaux regorgent de clins d’œil au monde contemporain qu’il observe avec humour mais toujours avec bienveillance.

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