La vie d'Emmanuel Petit, intimement liée au ballon rond, est marquée par des moments de joie et de deuil. Dans cet article, nous explorons le parcours d'Olivier Petit, son frère aîné, dont la disparition tragique a profondément influencé la carrière d'Emmanuel.

Les Débuts d'une Passion
Dès l'âge de 5 ans, Emmanuel Petit est émerveillé par les matches de Coupe de France de son père en division honneur (DH). Il comprend alors l'importance de ces moments, la possibilité de sortir de l'anonymat et de valoriser le travail du club, de ses bénévoles et de ses éducateurs. Cette passion pour le football ne le quittera jamais.
Le football de la région dieppoise a perdu l'une de ses figures emblématiques avec la disparition d'Eugène Guillemot. Eugène Guillemot a marqué l'histoire du football dieppois en général et de l'ES Arques en particulier. Evoquer le football d’après-guerre durant le XXe siècle, c’est obligatoirement se remémorer des matches, des souvenirs et des anecdotes qui embarquent Eugène Guillemot, un homme passionné avec lequel c’était toujours un plaisir d’échanger.
Hommage à Eugène Guillemot
Né à Paris en 1931, Eugène Guillemot est devenu Normand d’adoption dès son plus jeune âge. Son père est en effet gardien de château et se retrouve nommé à Arques-la-Bataille bien avant 1940. La famille Guillemot s’installe donc à Arques-la-Bataille et le jeune Eugène ne tarde pas à se passionner pour le ballon rond.
Il aimait raconter que « enfant, sitôt les vêpres achevées, je courais à toutes jambes voir le match de foot à Gruchet ». C’est en 1939 que le stade de la gare a été inauguré avec la présence d’une équipe de l’armée anglaise. Quelques années plus tard, Eugène Guillemot signe sa première licence de footballeur à l’ES Arques en 1943, la même année qu’un certain Marcel Pommier. Il intègre alors l’entreprise Baudelot située à Arques. L’apprenti est embauché puis gravit toutes les marches de l’entreprise jusqu’à devenir sous-directeur de Monsieur Baudelot lui-même (directeur). C’est cette même Cellophane (devenue ensuite Regma) et son directeur Pierre Deleuse (par ailleurs président de l’ES Arques) qui font venir Armand Cabrera -alors joueur professionnel à Limoges et international marocain- pour devenir entraîneur-joueur. Il est resté 14 années à l’ES Arques et a fait grimper le club dans la hiérarchie du football.
Parmi les joueurs d’Armand Cabrera figure le défenseur central Eugène Guillemot, un joueur de devoir qui a la particularité de réaliser de très longues touches. En effet, Eugène Guillemot succède à son ami Armand Cabrera (parti au FC Dieppe) comme entraîneur de l’ES Arques. « J’étais junior et nous jouions au Havre en coupe Gambardella en 1967. Eugène (Guillemot) nous coachait et il avait organisé le déplacement pour nous permettre de voir le paquebot Le France à quai. Cela reste un magnifique souvenir. Eugène (Guillemot) était un formidable meneur d’hommes qui trouvait les mots justes pour galvaniser un groupe.

Le Drame et l'Impact sur Emmanuel Petit
La partie relative à la disparition tragique de son frère aîné, Olivier, est poignante. Alors qu’il n’avait que 17 ans, Emmanuel Petit a perdu son frère Olivier, décédé à seulement 19 ans d’un anévrisme cérébral, sur un terrain de foot, devant sa future femme et son autre frère, David. Pas d'impudeur, de voyeurisme ou quelconque volonté insidieuse de faire pleurer dans les chaumières. Seulement de la sincérité et de la dignité.
"Je l'apprends de la plus terrible des manières puisque mes parents étaient descendus à Monaco. Je m'en rappelle toujours parce qu'on était chez un ami ce jour-là", se souvient l’ancien milieu de terrain de Monaco et Arsenal. Son père reçoit alors un coup de fil inattendu. "En l'espace de deux, trois minutes, je vois le visage de mon père qui se liquéfie et il commence à taper sa tête contre le mur en disant : 'C'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai'", raconte Emmanuel Petit. Lors de l’enterrement, il refuse de regarder à l’intérieur du cercueil et préfère tourner le dos à son frère. "Je ne voulais pas avoir ça en mémoire", explique-t-il, le visage grave.
Si le jour de l’enterrement Petit a "refusé de regarder le cercueil", cette épreuve l’a poussé dans sa carrière.
Un Pacte Fraternel
"'Là-haut, les dieux du football ont décidé qu'ils ont pris ton frère sur un terrain, ils vont te mettre toi sur un terrain professionnel et tu auras une grande carrière' ; je l'ai vécu comme ça. J'avais l'impression d'être en mission”, confie Emmanuel Petit. À ce moment-là, il commence tout juste sa carrière, puisqu’il est au centre de formation de Monaco. "Je me suis dit : “Je ferai tout pour que mon frère soit honoré et que ma famille retrouve le sourire”", détaille-t-il.
C’est ainsi qu’il met en place un rituel qu’il reproduit lors de chacun de ses matchs : "Quand j'arrivais sur le terrain, je prenais toujours une petite touffe d'herbe, je la balançais, et j'avais toujours une pensée, des phrases pour mon frère. Je regardais toujours le ciel. Je savais qu'il me regardait, je savais qu'il me protégeait quand je jouais. C'était un pacte entre lui et moi en disant : 'Je vais te protéger, mais il faut que tu donnes tout'".
Emmanuel Petit: Un Franc-Tireur Engagé
Du haut de ses 45 ans, qu'il vient de fêter en septembre dernier, le Normand en profite pour livrer ce qu'il a sur le cœur. Et dans les tréfonds de sa poitrine, côté gauche, il y a une véritable volonté de rendre à sa discipline tout ce qu'elle a pu lui offrir. Il ne pouvait pas se taire, rester immobile ou être spectateur. Défendre le sport qui lui a tant apporté des assauts dont il est victime, c'est d'une certaine façon une formalité pour un ancien milieu défensif.
Il ne pouvait pas se taire, rester immobile ou être spectateur. Défendre le sport qui lui a tant apporté des assauts dont il est victime, c'est d'une certaine façon une formalité pour un ancien milieu défensif. "Je voulais faire entendre ma voix. Sous prétexte que je suis ancien joueur, je devrais me taire ? Je devrais ne rien dire et n'en penser pas moins dans mon coin ? Je le redis, je n'ai aucune ambition électorale, mais je pense connaître suffisamment le milieu pour en parler", lance-t-il.
Trois chapitres durant (football amateur, football professionnel, les Bleus), Manu Petit célèbre ses coups de coeur, dénonce les dysfonctionnements d'un système qui s'éloigne de plus en plus de l'essence même du foot - ses pratiquants - et soumet ses idées à qui veut bien l'entendre. Il aime à citer la phrase de Daniel Pennac : "Si vous rencontrez un être humain dans la foule, suivez-le."
Face aux dérives d'un système qui embrasse la cause de l'argent, y compris au niveau amateur - "l'argent dans le monde amateur a dévoyé la mission première des clubs : prendre du plaisir en mettant en exergue les valeurs de ce sport" -, Emmanuel Petit s'accroche aux valeurs qui prédominaient à son époque. L'occasion pour celui qui se revendique "Gunners à vie" de rendre un bel hommage à son mentor, son "deuxième père", Arsène Wenger, en revenant sur sa méthode, son humanité et sa vision. Patrick Vieira et William Gallas font aussi partie des anciennes personnes rencontrées dans le monde du foot envers qui Manu Petit garde un sentiment affectueux.
Il n'hésite pas à critiquer certains parents, motivés par les sirènes du foot business, qui utilisent leurs enfants comme des "drones téléguidés" : "Souvent les enfants sont manipulés par leurs propres parents qui imposent la pratique du foot et espèrent vivre l'éventuelle carrière de leur enfant par procuration. Il n'est plus question d'apprentissage de la vie au sein d'un collectif.
Critiques et Engagements
Alors, logiquement, Emmanuel Petit prend position. Contre la Fédération française de football (FFF) et sa gestion qui oscille entre passe-droit scandaleux et rigorisme suranné. Mais pas seulement.
Le footballeur champion du monde nous a confié cette semaine en avoir « marre de constater comment fonctionne la gouvernance dans le football, son mode électoral et les pressions énormes qui sont exercées sur les dirigeants bénévoles qui officient dans les clubs amateurs. Dans le pays des droits de l’homme, ce n’est pas un fonctionnement démocratique. La spéculation est devenue la norme mais la pérennité financière des clubs est posée. Dans ce monde du football spectacle, nous sommes au moins en droit d’attendre du jeu ».
Et, évidemment, Emmanuel Petit est particulière sévère face aux agissements de la FIFA, de l’UEFA mais aussi de la FFF, des Ligues et des Districts : « Partout, c’est le pouvoir et l’argent qui prédominent. La FFF a versé 60 millions d’Euros de subventions aux Ligues et aux Districts mais pour quoi faire ? Ce n’est pas pour aider les clubs amateurs et leurs dirigeants bénévoles en tout cas puisqu’ils sont de plus en plus confrontés à des normes et des amendes ».
S’il nous confie s’être « reconnu dans les propos de Michel Platini », il relève aussitôt que « c’est le fils de Blatter. « Platini, est dans sa tour d’ivoire à l’UEFA et toutes les histoires d’argent qui ont été révélées ne sentent pas bon. Moi, la seule chose qui m’importe, c’est le football. La corruption à la FIFA, chacun en avait connaissance mais il a fallu l’arrivée de l’oncle Sam pour qu’elle soit enfin rendue publique par les médias. Il est temps que ça change, à tous les étages de la gouvernance dans le football. Aujourd’hui, on manipule le foot ».
Fidèle à ses convictions, « Manu » Petit ne manie pas la langue de bois tout au long des 240 pages de « Franc-tireur ».
Olivier Rouyer et la Lutte contre l'Homophobie dans le Football
Longtemps, Olivier Rouyer a été l’unique voix de son combat contre l’homophobie qui gangrène le monde du ballon rond. Il a été rejoint, au printemps 2021, par Ouissem Belgacem. Les deux hommes ne s’étaient jamais croisés. Pendant une heure et demie, ils se sont racontés, interrogés, surpris au cours d’un échange riche et intense.
Ouissem Belgacem : « J’avais déjà entendu parler d’Olivier, bien sûr, à l’occasion de son coming out, en 2008. Lorsque je l’ai lu, je me suis dit : « Putain, mais je ne suis pas le seul ! » Pendant longtemps, je pensais être l’unique footballeur gay de France. Je me suis aussi dit qu’Olivier a eu une force que je n’ai pas eue, car j’ai préféré arrêter le foot quelque temps après.
Olivier Rouyer : Je suis halluciné quand je t’entends, Ouissem. Ça me fait peur, mais c’est bien que tu aies eu le courage d’en parler. Ton bouquin va être utile. Vraiment, il est important. C’est curieux, car, de mon côté, je n’étais pas du tout dans cet état-là. Je ne voulais pas changer, je n’en avais rien à foutre, j’étais heureux comme j’étais. J’étais à des milliards de kilomètres de ça. J’étais ce que j’étais, point à la ligne.
Olivier Rouyer (à gauche), avec ses ex-partenaires de l’AS Nancy Lorraine Laurent Pokou et Michel Platini.
Olivier, vous dites finalement avoir bien vécu votre homosexualité, sans ressentir le besoin de l’exprimer clairement. Pourtant, vous avez attendu 2008 pour faire votre coming out sur la place publique.
O.R : Pour tout vous dire, c’était un peu par hasard. Une journaliste de L’Équipe voulait faire mon portrait. Aucun souci. Je n’avais pas du tout prévu d’en parler. Puis, la conversation a dévié sur ça. Je lui ai dit qu’on n’était pas là pour en parler. On devait se revoir une semaine plus tard pour une séance photos. Entretemps, ça m’a travaillé.
Il y a une grande différence générationnelle entre Ouissem et moi. Je n’ai jamais été mis en difficulté par rapport à mon homosexualité. Que ce soit dans le vestiaire ou le stade. C’était l’époque. On n’en parlait pas. Pour le dire, il faut tout un bien-être intellectuel. Il faut trouver la plénitude.
Dans ma carrière, elle ne s’exprimait tout simplement pas. Ouissem Belgacem : « Attention, je ne dis pas que j’étais le prochain Mbappé. J’avais un potentiel. Mais ce que j’aurais voulu, c’est me focaliser uniquement sur ce potentiel footballistique.
Je pense qu’aujourd’hui, un footballeur vit plus mal son homosexualité qu’hier, car toutes ces insultes, ces prises de position sur le sujet rendent la construction d’un joueur homosexuel difficile.

Les Valeurs et les Convictions d'Emmanuel Petit
Emmanuel Petit assume en effet chacune de ses erreurs sans chercher d'excuse. Son transfert au FC Barcelone après trois saisons de rêve à Arsenal - "je m'en veux de m'être fourvoyé" - et le fait de ne pas avoir cédé dans la foulée aux appels du pied de Sir Alex Ferguson qui était venu le voir en Catalogne pour le rapatrier dans les rangs de Manchester United aux côtés des Beckham, Scholes, Keane et autres Giggs font partie de ses regrets.
Tout comme Tiburce Darou, à qui est dédié Franc-tireur et qui bénéficie de trois pages pleines d'émotion en toute fin d'ouvrage. "Une bouffée d'oxygène dans ma carrière et ma vie privée. Tiburce était un homme libre, un écorché vif, un déraciné. Certainement le plus grand préparateur physique et mental que le sport français ait connu. Mais c'était surtout mon guide et mon inspiration.
Emmanuel Petit sera donc à Dieppe (au grand Casino puis au stade Jean-Dasnias), à l’invitation de son ancien coéquipier en équipe de Normandie minimes David Giguel, devenu entraîneur du FC Dieppe. Avec l’aide de David Petit (frère de « Manu » et entraîneur du Neuville AC), le technicien dieppois est parvenu à ficeler la venue de l’ancien joueur de l’ES Arques devenu ensuite professionnel à Monaco, Arsenal, Barcelone et Chelsea.