Le Football : Une Passion Universelle

Il n’y a pas de doute : le football est bien le sport le plus populaire du monde, qui traverse les frontières, les cultures, les langues et s’épanouit sous toutes les latitudes. Dans chaque pays, la manière de le vivre est différente. En Amérique du Sud, il s’appuie sur l’envolée de l’affect. En Europe, il conjugue tradition et tactique emmenée par l’élite.

Le football n’est pas qu’un simple sport. C’est un langage universel, un spectacle, un moteur économique, et un puissant outil social. Que ce soit dans un stade mythique ou sur le rectangle d’un quartier populaire, il est avant tout un prétexte : rassembler les gens autour d’une passion commune.

Sport populaire, pratique sociale et spectacle festif, dans les stades et sur les écrans, enjeu d'économie locale, territoriale et internationale ; le football occupe une place importante dans nos vies. Pourquoi et comment le "foot" connaît-il une telle popularité ? Quelles sont les valeurs et les identités collectives que ce sport prétend affirmer ? De quelle nature sont les émotions qu'il suscite auprès d'un public - surtout masculin - face à des idoles comme Maradona ou Zidane ? Quel est son rôle politique ?

Passion planétaire, divertissement universel, le football, avec ses stars, ses foules en liesse et ses supporters agressifs, n’est pas un monde à part. L’évoquer, c’est aborder l’emprise de l’argent, le poids des médias, les imbrications entre sport et politique, le dopage, la corruption, les structures et les conflits sociaux, la violence des hooligans, etc. C’est surtout explorer les profondeurs des cultures populaires contemporaines.

Le football n’est plus seulement un jeu : mieux le comprendre, c’est mieux déchiffrer nos sociétés.

Le football : des origines au sport mondial

L'Évolution du Football : Des Règles aux Valeurs

Le football moderne naît dans les public schools de l’Angleterre victorienne. A partir des années 1840-1850, le jeu est utilisé par les réformateurs de ces collèges privés pour canaliser la violence des élèves, leur apprendre la discipline, mais aussi leur inculquer le sens de l’initiative et le courage qui siéent à un gentleman. Toutefois, il est autant de règles que de collèges.

Les old boys qui continuent à jouer au football à l’âge adulte fondent à l’automne 1863 une Football Association chargée de définir des lois du jeu communes. Deux conceptions du football s’opposent. D’une part, un dribbling game prohibant l’usage des mains et le hacking , c’est-à-dire le coup de pied dans les tibias de l’adversaire, qui prend le nom de football-association. D’autre part, un handling game beaucoup plus tolérant à l’égard de la violence.

Doté de règles simples 14 lois initiales en 1863, elles sont aujourd’hui 17, viril sans être trop dangereux, le football-association est adopté dans les années 1870-1880 par les ouvriers qualifiés. La diffusion du jeu est assurée dans le nord de l’Angleterre par les Églises et certains industriels souhaitant détourner les classes laborieuses de la boisson. Mais les patrons de pubs soutiennent également la création d’équipes. Dans le nouveau monde urbain de la Révolution industrielle, les premiers clubs sont autant de réseaux de sociabilité de quartier.

Avec son esprit d’équipe, son respect, sa persévérance et son fair-play dont il est porteur, il est créateur de valeurs. De nombreuses actions sont également menées autour des objectifs de cohésion sociale, d’éducation, et d’inclusion.

Sans le public en tribune, le temps d’un match de football n’aurait pas le même goût. À présent, il ne suffit plus de se rendre au stade pour suivre un match.

Sur plusieurs décennies, le football a notoirement changé. Les schémas tactiques ne relèvent plus seulement du simple 4-4-2, mais on voit apparaître des combinaisons plus complexes du type 4-3-3 ou encore le 3-5-2 offensif. Sur le plan physique, les footballeurs enchaînent plus vite et récupèrent mieux.

Compétitions et Événements Majeurs

Le calendrier des compétitions de football s’articule autour des événements prestigieux. La Coupe du monde de la FIFA reste la compétition phare, suivie par l’Euro, la Copa América, la Coupe d’Afrique des Nations. Ces compétitions ne se réduisent pas à des joutes sportives. Au niveau des clubs, le champ européen avec ses ligues telles que la Premier League anglaise, la Liga espagnole, la Série A italienne ou encore la Ligue 1 française, engendre chaque semaine des millions de spectateurs.

Carte des membres de la FIFA

Football et Société : Identités et Politiques

Patrick Mignon montre comment, dans des pays aussi différents que la France, l’Angleterre, l’Italie ou encore l’Argentine, ce sport reflète les modes de construction des identités collectives et individuelles, et les rapports entre classes, entre genres, entre races.

A la différence du rugby, le football est aussi une activité économique à part entière depuis l’autorisation du professionnalisme dès 1885. Le cricket, déjà, admettait avant 1850 l’existence de players rémunérés au côté des gentlemen ; le football cherche, lui, à imposer un professionnalisme régulé. Les clubs sont des sociétés anonymes qui voient leurs dividendes limités à 5 % du montant des bénéfices. Ils sont propriétaires de leurs stades comme Goodison Park, l’enceinte d’Everton à Liverpool 1892, ou Old Trafford, celle de Manchester United 1910.

Avec l’instauration progressive du « samedi anglais », c’est-à-dire l’arrêt de la semaine de travail le samedi à 13 heures, les ouvriers se pressent dans ces nouveaux temples. Le coup d’envoi des matchs est donné le samedi à 15 heures et non le dimanche, jour du Seigneur. Dans la société du spectacle qu’est aussi l’Angleterre industrielle, le football a toutefois ses rituels dont le plus important est la finale de la Coupe d’Angleterre. Chaque année, au mois d’avril, des trains transportent des dizaines de milliers d’ouvriers du nord du pays se rendant en pèlerinage à Londres pour soutenir leur club. Plus de 100 000 personnes assistent au début du XXe siècle à cette fête de printemps.

Si la question religieuse a peu influencé la concurrence que se livrent les clubs anglais, elle a été au coeur du grand derby1 qui anime en Écosse Glasgow depuis les années 1890. Celui-ci oppose le Celtic, le club des ouvriers catholiques d’origine irlandaise, au Rangers, la formation chère aux classes moyennes presbytériennes. La Old Firm , surnom ironique donné à ces matchs qui font la fortune des deux clubs, a vite été ponctuée de violences. Mais les invasions de terrain, la chasse à l’arbitre et aux joueurs adverses avaient déjà fait leur apparition dans les années 1880 en Angleterre.

Les troubles des stades essaiment ensuite dans le monde latin. L’Italie connaît une première flambée entre 1920 et 1925. En juillet 1925, les supporters de Bologne et de Gênes s’affrontent même à coups de revolvers dans la gare de Porta Nuova de Turin où un docker génois est sérieusement blessé. Mais les années 1960 voient un changement dans la nature et la logique de la violence. Jusque-là celle-ci reste « spontanée » ou en tout cas vise à réparer une « injustice » imputable à l’arbitre. Sous l’influence de groupes de supporteurs radicaux comme la « Red Army » de Manchester United, l’affrontement avec l’adversaire devient une fin en soi. Qu’elle soit le produit de la culture « sex, drugs and rock’n roll » des sixties , des frustrations des skinheads qui entrent en jeu au milieu des années 1970, ou des casuals qui s’habillent comme monsieur tout le monde et appartiennent, dans les années 1980, aux classes moyennes, elle traverse vite la Manche.

Dès 1975, des supporters de Leeds United saccagent le parc des Princes à Paris, avant que, dix ans plus tard, les hooligans de Liverpool ne provoquent une panique générale à l’issue de laquelle 39 tifosi les supporteurs italiens de la Juventus trouvent la mort dans le stade du Heysel de Bruxelles.

Supporters de l'AS Rome

Football et Guerres : Un Acteur Historique

Même si le football consiste d’abord dans l’affrontement balle au pied de deux groupes d’hommes au moyen de tactiques offensives ou défensives, il serait abusif de l’assimiler à une guerre. Pour autant, le football a été parfois un acteur dans les guerres du XXe siècle. Dès les trêves de Noël 1914, des soldats britanniques et allemands auraient ainsi entamé des parties informelles de football dans le no man’s land. Puis les poilus ont aussi joué au football dans les cantonnements pour combattre le cafard. A tel point qu’après les mutineries de 1917 le ministre de la Guerre Paul Painlevé fait commander plus de 5 000 ballons de football.

Le ressentiment empoisonne la sortie de guerre des footballeurs : il faut attendre 1931 pour que le premier match France-Allemagne soit disputé. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le football a peu souffert de l’occupation allemande. Sous l’Occupation, le nombre de joueurs licenciés passe même de 111 902 à 277 832 unités. La trajectoire de quelques footballeurs échappe toutefois à la « zone grise » dans laquelle se confinent une majorité de Français.

Plus surprenant peut-être, dans les années 1960, le football a pu servir de véritables conflits. Ainsi, après un match retour de Coupe des tropiques remporté par l’équipe du Congo-Brazzaville face au Gabon, de violentes émeutes éclatent à Libreville en 1962. Des pogroms anti-congolais font 9 morts et provoquent l’expulsion de 3 000 personnes vers Brazzaville. En retour, les Gabonais sont pourchassés dans les villes congolaises.

Mais la « guerre du football » la plus célèbre reste celle qui a opposé le Salvador au Honduras en juillet 1969. Lors de deux rencontres qualificatives pour le Mundial 1970 jouées en juin 1969 à Tegucigalpa et à San Salvador, les équipes nationales salvadorienne puis hondurienne sont menacées et brutalisées par une population hostile. Le gouvernement hondurien commence alors à expulser les paysans salvadoriens. Pour réponse, le 14 juillet 1969, l’armée salvadorienne envahit le Honduras. L’intervention de l’Organisation des États américains OEA met fin au conflit après 100 heures de combat.

Football et Politique : Instrumentalisations et Résistances

Ne nous y trompons pas. Les régimes totalitaires quels qu’ils soient, communistes ou fascistes, ont mené des politiques sportives ambitieuses destinées à forger « l’homme nouveau ». Mais leurs préférences vont d’abord aux sports de base ou de combat : l’athlétisme, la natation et la boxe. S’il a le pouvoir de mobiliser les foules, le football est aussi pour eux synonyme de corruption et de division.

Ainsi, le régime fasciste a d’abord tenté de limiter son essor en promouvant en vain la pratique du rugby. En 1933, l’arrivée au pouvoir de Hitler met fin au projet de Reichsliga, la ligue professionnelle allemande, et entraîne l’exclusion des dirigeants, joueurs et journalistes juifs. Mais le football est aussi un moyen d’affirmation internationale. Surtout pour l’Italie qui remporte trois couronnes mondiales dans les années 1930. La première à Rome en 1934 dans le stade du Parti national fasciste où, sous les yeux de Mussolini, le « premier sportif d’Italie », les azzurri c’est ainsi qu’on appelle les joueurs de l’équipe nationale italienne qui jouent en bleu, couleur des Savoie disposent des Tchécoslovaques par 2 buts à 1 en finale de la Coupe du monde. Les journalistes européens vantent alors l’ordre qui règne en Italie et la vénération des tifosi pour leur Duce.

Quatre ans plus tard, l’équipe italienne gagne une deuxième couronne mondiale en France. Alors que les joueurs italiens ont été conspués pendant la compétition par un public composé pour partie d’antifascistes, ce second succès obtenu face à la Hongrie 4-2 en finale est célébré par la propagande fasciste comme la victoire d’une nation jeune et prolétaire sur les terres d’une démocratie ploutocratique et décadente. Entre-temps, l’équipe olympique de football a remporté la médaille d’or aux Jeux de Berlin 1936 au grand déplaisir du Führer qui a dû assister à l’élimination en quart de finale de l’Allemagne face à la modeste Norvège.

L’URSS a longtemps refusé de rejoindre la « bourgeoise » Fédération internationale de football association Fifa, l’organisation mondiale fondée en 1904 à Paris qui veille au respect des lois du jeu et organise notamment les Coupes du monde. Le football est pourtant le sport préféré des masses soviétiques. A l’époque des grandes purges, dans les années 1930, les victoires de l’équipe moscovite du Spartak, émanation du syndicat des travailleurs des services et soutenue par les ouvriers et les intellectuels, sur le Dynamo de Moscou, l’équipe du NKVD, la police politique soviétique, sont autant de revanches symboliques sur la terreur stalinienne. En 1945, le Dynamo de Moscou effectue une tournée triomphale au Royaume-Uni avant que deux ans plus tard l’URSS n’intègre la Fifa. Désormais, le champ du sport doit permettre de démontrer la supériorité du socialisme sur le capitalisme. Pendant la guerre froide, la brillante équipe de Hongrie donne ses récitals sur tous les stades européens avant de s’incliner 2-3 devant la RFA en finale de la Coupe du monde 1954.

Football et Argent : Une Économie en Expansion

On peut identifier trois époques dans les rapports qu’entretiennent le football et l’argent. Jusqu’en 1924, le seul football professionnel déclaré est britannique. Ses ressources proviennent des entrées dans les stades. Un salaire maximum de 4 livres sterling par semaine est instauré en 1900, qui correspond grosso modo à celui d’un ouvrier qualifié. Lorsque le professionnalisme est adopté en Europe, à commencer par l’Autriche 1924 et l’Italie 1926, vient le temps des mécènes. Industriels de l’automobile, gros commerçants, affairistes de tout poil font assaut de propositions mirobolantes pour faire signer les meilleurs joueurs. Ainsi, au début des années 1930, le footballeur le mieux payé d’Europe est sans conteste l’attaquant argentin Raimundo Orsi, qui reçoit de la Juventus un salaire mensuel de 7 000 à 8 000 lires, soit plus de huit fois le traitement d’un professeur d’université.

C’est l’essor des droits de retransmission télévisée et la concurrence que se livrent les grands équipementiers sportifs qui donnent naissance au foot-business des années 1980. En 1984, le Napoli rachète le contrat qui lie l’Argentin Diego Armando Maradona au FC Barcelone pour 75 millions de francs 11,4 ME et le rétribue 7,5 millions par an 1,14 ME. Avec l’essor du football cathodique, les contrats publicitaires s’envolent. Mais c’est dans les années 1990-2000 que les chiffres explosent. En 1992 la chaîne par satellite BSkyB achète pour 300 millions de livres le droit de retransmettre certains matchs du championnat de première division anglais pour cinq ans. Le même contrat a été porté à 1,782 milliard de livres pour la période courant de 2007 à 2010 !

Les joueurs qui ont recouvré une pleine liberté contractuelle dans tout l’espace européen grâce à l’arrêt Bosman 19953 ont pleinement bénéficié de l’argent de la télévision. Aujourd’hui, le salaire moyen d’un joueur de Ligue 1 est de 45 000 E par mois. Loin toutefois des records atteints lors du transfert de Zinedine Zidane de la Juventus au Real Madrid en 2...

Zinedine Zidane au Real Madrid

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