Laurent Georges et le 13 Novembre 2015 au Stade de France: Un Parcours Marquant

Il y a dix ans, jour pour jour, vers 21h20, le premier commando des attentats terroristes du 13 novembre 2015 est entré en action aux abords du Stade de France. Vendredi 13 novembre 2015, 20h55, la Marseillaise est reprise en chœur par les 80 000 supporters présents au Stade de France.

La température est douce, l'affiche est belle : l'équipe de France affronte les champions du monde en titre, l'Allemagne. Avec un premier événement annonciateur l'hôtel Molitor, où résidait la sélection allemande.

"La journée avait déjà débuté pour nous avec une alerte à la bombe le matin", se rappelle pour franceinfo le gardien allemand Kevin Trapp, qui fêtait alors sa première convocation avec la Mannschaft, "On n'avait pas pris ça très au sérieux pour être honnête", raconte le joueur allemand.

Laurent Georges est "stadium manager" : il gère la zone compétition du stade de France. "Je suis au bord de la pelouse, dans les oreillettes, j'entends une tentative de lancer de grenade dans l'enceinte. D'autres pensent à une suspicion d'explosion de bouteille de gaz, mais liée à de la restauration, avenue Jules-Rimet. Cela fait partie des premiers messages que je reçois.

Le match débute dans une ambiance festive, Kevin Trapp observe la rencontre depuis le banc de touche, c'est Manuel Neuer qui est titulaire dans la cage allemande. À quelques mètres de lui, sur le banc français, Christophe Jallet, défenseur à l'époque de l'Olympique lyonnais.

Les joueurs de l'équipe de France le soir du match contre l'Allemagne, le 13 novembre 2015.

Les Premières Détonations et la Réaction des Joueurs

"C'est un peu confus, je suis sur le banc c'est France-Allemagne, c'est un match important, on est concentrés, raconte Christophe Jallet. On entend un grand boom, une espèce de détonation sourde, je suis à côté de Benoît Costil sur le banc, on se regarde, je lui dis : 'Il s'est passé quoi, depuis quand le kop des supporters français ont des bombes agricoles ?' Il me dit que c'est bizarre, que ce n'est pas trop le style, généralement c'est plutôt bon enfant. On n'est pas dans les ambiances les plus chaudes des stades français."

Quatre minutes plus tard, alors que le ballon est dans les pieds du défenseur Patrice Evra, une deuxième détonation, plus sourde, déchire le ciel. Ce dernier lève les yeux, le regard inquiet vers les tribunes, avant de donner son ballon.

"La deuxième explosion, même là, personne n'a pris vraiment la chose au sérieux, on pensait toujours que cela venait des supporters, même si c'était quand même plus fort que d'habitude", estime alors Kevin Trapp.

"Nous, on est à mille lieues de s'imaginer de ce qui peut se passer, mais c'est potentiellement la première fois qu'on entend ça sur un match de l'équipe de France, abonde Christophe Jallet.

Sur le terrain, les Bleus prennent l'avantage en toute fin de première période grâce à une réalisation signée Olivier Giroud. De retour au vestiaire, Christophe Jallet sent qu'il se passe quelque chose d'anormal.

"J'ai un réflexe somme toute naturel, je me demande ce qu'il s'est passé, et je regarde donc sur mon téléphone, ce que je ne fais jamais, pour regarder s'il y a une information, quelque chose, et je n'ai pas de réseau. Ni téléphonique, ni wifi, je n'ai rien.

La Coordination au Centre Opérationnel du Stade de France

Autre ambiance au PCTE, le centre opérationnel du Stade de France. "Quand j'arrive dans cette salle, il y a la deuxième détonation et là, les vitres vibrent, se souvient Laurent Georges. Je suis relié à la fréquence sécurité sur les matchs, j'entends tout ce qu'il se passe et on comprend qu'on cherche à nuire à la rencontre. On tient l'information, on ne la communique pas à tout le monde pour éviter un effet de panique, en termes d'organisation.

Peu après le début de la seconde période, le président de la République François Hollande, le Premier ministre Manuel Valls et le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve quittent en toute discrétion l'enceinte.

"Tout ça me paraît un peu étrange. Je rentre en deuxième mi-temps, le coach me demande d'aller m'échauffer, pendant au moins une demi-heure, je passe à autre chose, je reprends le cours de ma vie, car le plus important, à ce moment-là, c'est d'être performant avec l'équipe de France, poursuit Christophe Jallet.

"À ce moment-là dans ma tête ça fait tilt : il y a deux détonations, pas de réseau à la mi-temps et des indications à la fin du match... C'est à ce moment-là que l'information circule.

Des écrans de télévision avec les chaînes d'information en continu sont accrochés dans le couloir menant aux vestiaires. Plusieurs joueurs de l'équipe de France s'y agglutinent.

"Très rapidement, je retourne aux vestiaires, d'habitude je prends plus mon temps, et à ce moment-là quand je passe dans le couloir, je sais que c'est là qu'il y a des écrans de télévision. Je les regarde et je vois l'information. C'est là où je prends conscience qu'il s'est passé quelque chose de grave", se remémore Jallet.

"Je me suis aussi arrêté, avec les joueurs français, raconte Kevin Trapp. Là, on a vu ce qu'il se passait en ville. Mais, même à ce moment-là, je crois qu'on ne s'est pas rendu compte de la gravité des événements.

"Quand le match se termine, dans la salle PCTE il y a deux chaînes d'information en continu allumées, on ne parle pas du Stade de France pendant très longtemps - enfin le temps me paraît long jusqu'à que cela se produise - et à un moment, cela apparaît dans les bandeaux", détaille Laurent Georges.

"Ce qui nous a rendu service, c'est qu'à l'époque, il n'y a pas un super réseau, et peu de gens sont informés.

Le gardien de l'Allemagne Kevin Trapp lors des hymnes le soir du match entre la France et l'Allemagne le 13 novembre 2015.

La Panique et l'Évacuation du Stade

"Il y a aussi des gens qui font péter des pétards lors de la sortie du public, ce qui provoque une panique et un retour d'une partie des spectateurs, environ 5 000 viennent se réfugier sur la pelouse du Stade de France," se souvient Laurent Georges.

"Je protège les équipes et on ferme le rideau de fer pour rendre la zone étanche. Une fois les joueurs français réunis dans les vestiaires, Didier Deschamps fait un débrief succinct.

"Il nous dit 'bravo pour la performance, maintenant il s'est passé des choses importantes qu'on ne maîtrise pas. On va devoir patienter pour attendre, savoir ce qu'on doit faire, et avoir un maximum de nouvelles de vos proches autour de vous'. On prend conscience que la situation est grave, on est informés qu'on doit rester dans les vestiaires, interdiction d'aller dans les salons pour voir nos proches dans un premier temps, on est en vase clos.

"On ne sait pas ce qu'il va advenir de la fin de notre soirée. On sort d'un match de compétition, ce sont des situations inexplicables, on est dans la dramaturgie absolue.

Dans le vestiaire allemand, un campement de fortune est installé, impossible pour la sélection de quitter le Stade de France.

"Il y a eu plusieurs discussions, sur la marche à suivre, qu'est-ce qu'on fait pendant la nuit, explique Kevin Trapp. Il a été décidé de rester au stade grâce à l'équipe de France, qui nous a beaucoup aidés, ainsi que nos amis et nos familles qui étaient également présents au stade. Il y avait des matelas, des lits. L'image que j'ai en tête, ce sont les matelas dans le couloir à côté du vestiaire, où des gens ont dormi, d'autres ont essayé mais n'y arrivaient pas.

"On était enfermés au stade car c'était le plus sécurisé pour nous. Les Bleus sont finalement autorisés à quitter le stade vers 3 heures du matin.

"Je me rappelle, à l'époque, on était une dizaine regroupée dans la chambre d'Antoine Griezmann pour regarder le fil info, de savoir ce qu'il s'était passé, pourquoi, comment, détaille Christophe Jallet.

Si les Allemands sont restés toute la nuit au stade, c'est qu'ils avaient "interdiction de quitter l'enceinte avec leur "car brandé DFB-Mannschaft", révèle Laurent Georges. "On a cherché, par réseau, avec des gens assez tard dans la soirée, notamment la compagnie de bus avec qui on bosse historiquement, pour trouver un car banalisé.

Les Allemands sont finalement partis à 7 heures avec un bus scolaire, on a mis des effectifs de police, notamment dans le couloir circulaire pour permettre aux Allemands de partir.

"On était cinq membres de la FFF à être resté au Stade de France jusqu'à 7 heures. On est allé en loges pour chercher des boissons, des matelas, car il y avait des crises de nerfs de proches des joueurs, très inquiets par ce qu'il se passait. On essaye de trouver une forme de confort, car, désolé de le dire de cette façon-là, mais on était dans la même merde.

S'ils n'ont pas été impactés directement, cette soirée a été difficile à gérer pour les deux hommes. Christophe Jallet avoue avoir encore "des frissons", dix ans après, au moment d'évoquer cette soirée du 13 novembre 2015.

"Les trois-quatre jours qui suivent sont lourds. On est en équipe de France, on représente une certaine image de la France, qui a été touchée, et on en vient à nous demander notre avis de savoir s'il faut jouer un match de football contre l'Angleterre alors qu'il s'est passé quelque chose de très grave dans notre pays. Est-ce qu'on cède face à la menace du terrorisme en arrêtant de vivre ? Est-ce qu'on continue pour montrer qu'on est plus fort que ça ? Bref, il y a tout un tas de questions existentielles qui se sont posées à l'ensemble des personnes, tout en sachant que des joueurs ont été directement touchés.

"Juste après les événements, j'ai eu beaucoup de mal à digérer, c'est vrai, il ne faut pas mentir. Après un certain moment, on n'y pense moins. Mais comme il y avait d'autres attaques les années suivantes dans d'autres villes, ça te fait penser à ça automatiquement, ce que tu as vécu, confesse Kevin Trapp, qui évolue désormais au Paris Football Club.

"C'était un sentiment un peu bizarre pour moi déjà, je ne veux même pas imaginer pour ceux qui l'ont vécu plus profondément.

Le gardien du Bayern Munich et de la sélection allemande Manuel Neuer, de passage à Paris pour le match de Ligue des champions contre le PSG, a vu tout ressurgir, "dès que nous l'avons aperçu [le Stade de France], c'était le sujet de conversation principal dans notre bus. Ça restera gravé dans ma mémoire, bien sûr, je ne l'oublierai jamais". Et d'ajouter : "L'équipe était piégée à l'intérieur du stade tandis que le chaos régnait à l'extérieur. C'est une situation que l'on ne souhaite à aucune société, aucune ville, personne, et c'était fondamentalement terrifiant, a enchaîné le champion du monde 2014. Ce souvenir ne s'efface pas, il reste toujours très présent.

Le 13-Novembre raconté par ceux qui l'ont vécu

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