Les femmes journalistes sportives en France : briser les barrières

En allumant son poste de télévision pour suivre un des nombreux programmes de sport, croiser un visage féminin n’a plus grand-chose d’étonnant. Plusieurs femmes se sont fait une place de choix dans le monde très masculin des retransmissions sportives, de Marion Rousse, experte cyclisme pour France Télévisions, à Laure Boulleau, consultante incontournable du Canal Football Club, en passant par Margot Dumont, au bord des terrains des matchs de Ligue des Champions pour Canal+.

Cependant, un rôle leur reste difficilement accessible : celui de commentatrice. Leur présence reste rare et souvent peu mise en avant, malgré quelques exceptions récentes, comme Inès Lagdiri-Nastasi, première femme à commenter une finale de Roland-Garros pour France Télévisions en 2023.

Figures centrales des grands événements, certains commentateurs peuvent parfois marquer une génération. Le commentateur est le premier relais entre le sport et le spectateur. Il doit combiner l’information, mais aussi l’émotion, le sens du spectacle », décrit Hervé Mathoux, présentateur historique des grandes soirées foot sur Canal+.

Un milieu où les places sont chères

« C’est un secteur où les places sont chères », décrit Sandy Montañola, chercheuse à l’université de Rennes, spécialiste des enjeux de la médiatisation du sport et du genre. « Contrairement à d’autres formes de journalisme, c’est un poste où on met beaucoup en avant la passion. Il y a la possibilité de se déplacer partout pour voir du sport et d’être reconnu à la télévision. »

« Historiquement, les positions les plus intéressantes sont aussi celles qui intègrent le moins les femmes, continue la chercheuse. Les femmes ont toujours été présentes dans les rédactions sportives, mais d’abord à des places de secrétariat, de speakerines. On ne leur laissait pas les rôles les plus recherchés au sein des services. »

Comme le décrivait le commentateur de l’équipe de France de football sur TF1 Grégoire Margotton, dans une interview pour le journal L’Équipe le 1er juillet dernier, « le journalisme de sport était un bastion que les femmes ont dû attaquer. Le commentaire de sport est un bastion encore plus haut. C’est le poste le plus exposé de ce métier. »

La féminisation du journalisme sportif : un long chemin

La féminisation du journalisme sportif plafonne à 15 %, selon un recensement réalisé par l’association Femmes journalistes de sport, soit le taux le plus bas de la profession. Conscientes du problème, les rédactions font alors des efforts ciblés.

« Les rédactions vont faire le choix de féminiser et de communiquer autour de ça. Et pour ça, il faut le faire dans des endroits où cela va se voir. On va mettre les femmes à la présentation ou en plateau, plutôt qu’en cabine de commentateur », complète Sandy Montañola.

Hervé Mathoux souligne l’évolution à petits pas du milieu. « Quand j’ai commencé, beaucoup pensaient encore qu’une femme ne pouvait pas parler de sport. Aujourd’hui ce débat-là est complètement révolu, mais malheureusement, le nombre de candidatures entre hommes et femmes est toujours largement déséquilibré. »

Et pour les candidates, trouver des modèles est parfois mission impossible. « Quand j’étais gamine, les matchs que je regardais étaient commentés par le duo Roland-Larqué. Je savais très bien que je ne pouvais pas reproduire ce que j’entendais, parce que je n’avais pas la même voix, parce que chaque personnalité est différente », explique Candice Rolland, commentatrice de foot pour La chaîne L’Équipe.

Les femmes qui font France Télévisions

Le syndrome de l'imposteur

« On a le syndrome de l’imposteur, beaucoup plus que les hommes. Certains confrères peuvent postuler sur dix sports même s’ils ne les maîtrisent pas, les femmes vont se mettre plus de barrières », analyse Anne Boyer.

Chez les quelques commentatrices aujourd’hui en poste, l’histoire se répète souvent : jamais elles ne s’étaient imaginé occuper ce rôle. « Comme il n’y avait que des hommes, je me disais que ce n’était pas pour moi, se souvient Anne Boyer, à l’antenne pour les épreuves de patinage artistique sur Eurosport. Je ne m’étais jamais imaginé faire de commentaire, justement parce qu’il n’y avait pas de femmes. »

En 2018, alors qu’elle travaille pour Eurosport International, Anne Boyer postule à un poste de présentation pour l’antenne française de la chaîne. Non retenue, elle reçoit alors un coup de téléphone de Géraldine Pons, directrice des sports du média, qui lui propose de se lancer au micro pour commenter du patinage artistique. Un rôle qu’elle n’a pas lâché depuis.

« Je suis un peu tombée des nues, mais ça a été un coup de foudre instantané, à la fois pour la discipline et pour le commentaire. J’ai adoré l’adrénaline, le direct », continue la journaliste. Une anecdote loin d’être isolée pour des femmes journalistes de sport qui osent moins que leurs homologues masculins.

Des voix en question

Quand les femmes accèdent enfin au micro, une ritournelle revient inlassablement : leur voix ne ferait pas l’affaire. En 2018, le journaliste de M6 Denis Balbir déclarait être « contre » la présence d’une femme aux commentaires. « Elle ne pourra jamais avoir le timbre de voix qui fonctionne. Dans une action de folie, elle va monter dans les aigus et cela sera délicat », avançait-il dans une tirade largement commentée à l’époque.

Une sortie qui symbolise pourtant des a priori très ancrés. « Je faisais aussi partie des gens qui préféraient les voix masculines. J’avais accepté le fait que les femmes ont des voix aiguës, moins agréables à l’oreille, se souvient Anne Boyer. J’ai fini par me rendre compte qu’il existe plein de timbres différents y compris chez les femmes mais surtout que c’est une question d’habitude. »

Pour Sandy Montañola, ces critiques vont bien au-delà d’une préférence personnelle : « C’est quelque chose qui peut sembler être de l’ordre du goût, mais qui est en fait construit socialement, analyse la chercheuse. Au début de la radio, on entendait qu’une femme ne présenterait jamais un journal. Leur voix n’était pas considérée comme assez crédible pour les nouvelles. »

Si les discours contre la féminisation des antennes semblent moins audibles dans les rédactions, les insultes continuent de pleuvoir sur les réseaux sociaux. Anne Boyer, comme beaucoup de ses collègues, se souvient des messages reçus à ses débuts.

« Pour une de mes premières fois sur du tennis, j’étais en binôme avec une consultante. Avec deux femmes au micro, je peux vous dire que les réactions étaient complètement misogynes. “Ça piaille”, “ça papote”, “leurs voix sont insupportables”, c’était de ce niveau-là. »

Alors que plusieurs commentatrices sont à l’antenne sur La chaîne L’Équipe, comme Anne-Sophie Bernadi pour le biathlon ou Claire Bricogne pour le cyclisme, Candice Rolland espère que l’habitude permettra de mettre fin au débat. « Le commentaire, c’est une voix, donc il faut pouvoir adopter la musique qu’on propose. Mais ne parler que des femmes, c’est un faux procès. Il y a des voix d’hommes qui m’horripilent et des voix de femmes très agréables à écouter. C’est en entendant de plus en plus de femmes que ça deviendra un non-sujet.

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