La rivalité dans le football est un phénomène complexe, souvent alimenté par des facteurs géographiques, culturels et historiques. Un derby est une rencontre qui a une "saveur particulière" parce qu’il oppose des équipes proches géographiquement. Evidemment, la proximité géographique est une chose relative, et ce qui compte, c'est que le voisinage soit la cause d'une certaine proximité culturelle identifiée et nommée. On pourra donc parler d'un derby de Londres ou d'un derby du Nord. Evidemment, deux équipes dans une même ville, c’est le derby idéal.
En bref, un derby est un match spécial parce que l’enjeu (la victoire) aiguise les rivalités, inspire des tensions, entretient les clivages - et ce n’est pas spécialement pour les trois points qu’il faut remporter le match. Il s’agit généralement de questions de suprématie régionale, et l'explication habituelle précise que l'animosité se développe sur fond d'inégalité : David contre Goliath est un schéma qui revient beaucoup, selon de nombreux types (riches/pauvres, ouvriers/bourgeois, locaux/étrangers, rive droite/rive gauche, etc.). Mais ces schémas sont généralement devenus inopérants, ne serait-ce que parce qu'ils sont variables.
Dans le monde du football britannique, certaines rivalités se distinguent par leur intensité et leur portée historique. Parmi celles-ci, la confrontation entre l'Irlande et l'Angleterre occupe une place particulière, marquée par des enjeux identitaires et culturels profonds.
Le "Old Firm": Un Exemple de Rivalité Profonde
Un des derbys les plus légendaires au monde qui repose sur une rivalité politico-religieuse concerne le match qui oppose à Glasgow, le Celtic au Rangers Football Club (Rangers FC, les Rangers). Les premières confrontations (initiées en 1888) étaient avant tout de gros succès populaires et commerciaux1, d’où l’appellation The Old Firm, en français « La Vieille Entente », symbolisant l’intérêt économique commun entre les deux grands clubs écossais.
Dans la ville considérée par certains historiens3 comme la capitale du football du XIXe siècle, Glasgow, que l’on va voir s’affronter, depuis près d’un siècle et demi, les deux principaux clubs de la ville : le Celtic et les Rangers. Le Celtic a été fondé en 1888 par des immigrés irlandais catholiques dont l’afflux en Écosse avait fortement cru pendant la famine de la pomme de terre (1845-1849) : le frère mariste Walfrid fonde cette équipe de football dans le but de venir en aide aux catholiques pauvres, notamment les jeunes, et d’éviter que ces derniers ne fréquentent la jeunesse protestante. C’est d’ailleurs l’archevêque de Glasgow qui devient le premier « président » du club.
À l’époque, l’autre grand club de la ville est le Rangers FC qui a été fondé seize ans auparavant, en 1872 par des protestants, les frères McNeil. Le premier match entre Celtic et Rangers a lieu dès la naissance du club catholique en 1888 au Celtic Park : 2 000 personnes assistent alors à cette première rencontre (victoire du Celtic, 5-2) qui deviendra une des plus (sinon la plus) célèbre(s) rivalité(s) sportive(s) de l’histoire du football. Selon certains historiens, « à la fin du match, les joueurs ont tous dîné ensemble et ont porté un toast à cette nouvelle rivalité “amicale”4 ».
Le Celtic, quant à lui, sera à l’origine de l’introduction du professionnalisme dans le football écossais : en 1890, l’équipe (« amateure ») se met en grève pour obtenir des salaires plus élevés. Le Rangers FC peut donc être considéré moins comme le club protestant (la plupart des clubs écossais le sont à l’époque) que comme un club anticatholique et sectaire. Le club reste en effet associé aujourd’hui à la franc-maçonnerie et à l’ordre orangiste même si ces deux forces ne sont pas aussi influentes qu’autrefois. Toutes compétitions confondues, les deux équipes peuvent se rencontrer jusqu’à dix fois sur la saison.
Ces matchs seront d’ailleurs labellisés The Old Firm, référence à une caricature publiée dans le Scottish Referee en 1904 pour dénoncer ces motivations commerciales. Les dirigeants des deux clubs ont rapidement évalué les profits que pouvaient engranger de telles rencontres, exploitant cette tension ethno-nationale pour accroître le nombre de leurs supporters7. Celtic et Glasgow qui peuvent recruter les meilleurs joueurs monopolisent alors l’essentiel des revenus du football de l’époque8. Selon certaines sources, ces derbys pouvaient rapporter près de 9 000 livres (près de 1,4 million en valeur actuelle) par saison dont plus de la moitié revenait aux joueurs9.
Les Ne’er day games (« derbys du nouvel an ») sont ainsi créé en 1894 et sont devenus, selon Murray, un jour que de nombreux Écossais considèrent comme « plus important que les anniversaires, les fêtes des saints ou de bien d’autres commémorations10 ». Pour montrer l’absence de rivalité entre les supporters de The Old Firm et sa motivation financière lors des premières années du derby, les historiens font souvent référence à la 36e finale de la Coupe d’Écosse de 1909 entre les Rangers et le Celtic jouée à Hampden Park devant 60 000 personnes.
La première finale qui avait vu les deux équipes se quitter sur un match nul (2-2) avait dû être rejouée. À la fin du temps réglementaire, le score était de nouveau de parité (1-1). Lorsqu’il a été annoncé qu’il n’y aurait pas de prolongations (la fédération écossaise les imposant uniquement lors du second match rejoué), des rumeurs d’arrangement entre les deux clubs pour faire jouer une troisième rencontre ont circulé dans les tribunes : 120 000 personnes avaient déjà payé leur place pour assister aux deux finales.
Il y eut une émeute générale, mais pas entre les supporters des deux camps, plutôt contre les forces de l’ordre. Une centaine de personnes furent blessées : « Samedi a été un jour noir dans l’histoire du football à Glasgow… pour l’égaler, il faut remonter aux émeutes du pain de 1848 » (Glasgow Herald). À l’origine, la rivalité entre les deux clubs n’était donc pas aussi forte qu’aujourd’hui. Selon les historiens, c’est l’ouverture du chantier naval Harland et Wolff à Govan en 1912 qui aurait attisé l’anticatholicisme des Rangers.
Les capitaines d’industrie, les dirigeants et les contremaîtres du chantier, « toujours protestants, souvent francs-maçons et parfois orangistes11 » avaient la réputation de n’engager que des protestants, ce qui attira beaucoup d’Irlandais de l’Ulster acquis à la cause orangiste. La politique discriminatoire des Rangers vis-à-vis des joueurs catholiques ne fera alors que répliquer celle du chantier.
Depuis 1985 et les deux titres consécutifs d’Aberdeen FC aucun championnat n’a échappé aux deux équipes phares de Glasgow qui occupent systématiquement les deux premières places. De plus, il fut un temps où The Old Firm brillait aussi en Coupe d’Europe, avant même les clubs anglais. Sur le plan sportif et économique, les deux clubs vont régner sans partage sur le football écossais depuis ses débuts (à ce jour, 55 titres de champions pour les Rangers, 54 pour le Celtic, sur les 129 possibles).
Chacun des deux rivaux est supporté par 13 % de la population écossaise, les autres clubs les plus populaires n’en rassemblant que 3 % (SSA, 2019). Les affluences et les recettes billetterie vont donc se concentrer sur ces deux clubs (cf. graphique 3). Aujourd’hui encore, les deux rivaux jouent le plus souvent à guichets fermés et rassemblent en moyenne autour de 50 000 supporters des Rangers et près de 60 000 fans du Celtic, très loin devant les autres clubs écossais.
| Club | Titres de champion |
|---|---|
| Rangers | 55 |
| Celtic | 54 |
| Aberdeen FC | 2 |
Les supporters du Celtic
Le Celtic FC est plus qu’un club, c’est une communauté. Le club a été formé pour lutter contre la famine et l’oppression que subissaient les Irlandais venus s’installer à Glasgow. Pour la communauté irlandaise, le Celtic représentait un espoir, un lien qui les unissait.
Ce lien historique se manifeste également dans les tifos des ultras du Celtic. L’exemple marquant présenté dans la vidéo de l’Arena est celui représentant une photographie d’août 1969, rendant hommage à la bataille du Bogside à Derry, en Irlande. Cet événement, durant lequel les catholiques irlandais se sont affrontés à la police royale irlandaise, est symbolisé par l’image d’un jeune adolescent avec un masque à gaz et un cocktail Molotov.
Les ultras du Celtic ont repris cette image avec l’inscription « Today we dare to win » (« Aujourd’hui, nous osons gagner »), une citation de la militante socialiste Bernadette Devlin, pour une chorégraphie contre leurs rivaux historiques, les Rangers.
Les Rangers
La rivalité avec les Rangers FC ne se limite pas au sport. Elle est profondément enracinée dans la politique et la religion, faisant de chaque match un événement chargé d’émotions intenses. Les Rangers représentent la communauté protestante et loyaliste de Glasgow, fidèle à la Couronne britannique et à l’Union Jack. Un tifo en hommage à la reine Élisabeth II, décédée en 2022, avec le drapeau du Royaume-Uni en fond et la banderole « Notre Majesté la Reine Élisabeth II à Glasgow », illustre parfaitement cette affiliation.
L’atmosphère pendant un Old Firm est incroyable. Le Celtic Park se transforme en un chaudron bouillonnant, où les chants et les encouragements des supporters créent une ambiance électrique. Plus de 60 000 fans se réunissent pour soutenir leur équipe, transformant chaque match en un spectacle et encore bien plus fort lors du Old Firm. Cette ambiance dépasse le simple cadre du football, touchant à l’essence même de ce que signifie être supporter du Celtic.
Pour le Celtic FC et ses supporters, chaque derby est une occasion de célébrer leur héritage et de réaffirmer leur dévouement à leur club et à leur communauté. Le Old Firm est bien plus qu’un match de football. C’est une bataille pour l’honneur, l’identité et la fierté communautaire.

Le Old Firm derby au Celtic Park. Source: Wikipedia
Angleterre vs Écosse: Une Rivalité Historique sur et en dehors du Terrain
Les deux délégations entretiennent une réelle rivalité, et non des moindres ! Les Écossais ont été qui plus est marqués par la conquête du monde entreprise par l’empire britannique qui culmina à son apogée en 1922 en s’étendant sur près de 30 millions de km2.
Cette rivalité est donc plus ou moins connue de tous, mais c’est en me rendant sur le sol écossais que je pus réaliser à quel point elle pouvait être assumée, voire publiquement affichée. A l’entrée du National Museum of Scotland à Edimbourg, la première citation nous met directement dans le bain du sentiment de rancoeur historique : “as long as only one hundred of us remain alive we will never on any conditions be brought under English rule”. Plus encore, quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir les poubelles des rues de la ville jonchées de l’inscription : “Keep Edinburgh tidy, throw your rubbish in England”.
Il n’y a pas de rivalité plus forte dans le monde du rugby que celle opposant les nations britanniques entre elles: Angleterre, Ecosse, Pays de Galles et Irlande. Dans les pubs gallois, écossais ou irlandais, il n’y a pas de plaisir supérieur à une victoire contre l’arrogante Angleterre. «Je supporte toute équipe opposée à l’Angleterre» est un slogan qui fait fureur lors de chaque Coupe du monde de football.
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