Le football, bien plus qu'un simple jeu, est devenu un phénomène mondial aux implications géopolitiques profondes. Cet article explore comment ce sport est enrôlé dans les affrontements internationaux et les rivalités politiques, s'appuyant sur l'analyse de Frédéric Legat, historien et spécialiste des enjeux géopolitiques du football, et les réflexions de Pascal Boniface, éminent géopolitologue français.

Le football comme instrument de puissance et d'identité nationale
Pascal Boniface souligne que le sport est devenu le nouveau terrain d’affrontement - pacifique et régulé - des États. C’est la façon la plus visible de montrer le drapeau, d’être un point sur la carte du monde et d’exister aux yeux de tous. Lorsque la globalisation efface les identités nationales, le sport devient le moyen le plus efficace pour ressouder la nation, autour d’un projet commun et fédérateur.
Le sport, c’est donc plus que du sport. C’est de l’émotion, des sensations, des moments de désespoir, de joie, de fraternité, etc., mais aussi de la géopolitique, de la puissance en version « soft ». Bref, un élément essentiel de rayonnement pour un État.
Le rôle historique du football dans les conflits et les tensions
Frédérik Legat, auteur de « Géopolitique du football, 1900-1939 », démontre que les liens entre football et géopolitique sont anciens et existaient déjà lors des premiers Jeux olympiques modernes et des premières coupes du monde. Il montre par ailleurs que le football à cette époque atteignait un degré de violence qui ne serait plus acceptable ni accepté aujourd’hui, reflet d’une époque où le recours à la force était admis et légitime dans les relations internationales.
Les tempêtes politiques en Europe entre les deux guerres mondiales ont eu un impact direct sur le football, et l’organisation des compétitions. Ces dernières ont d’ailleurs constitué des prolongements des rivalités géopolitiques. Le football sort renforcé de la Grande guerre. Les États-majors y ont eu recours pour soutenir le moral des troupes pendant les périodes de repos. Dans toutes les armées, durant plus de quatre ans, beaucoup de soldats d’origine rurale le découvrent, bien souvent initiés par des pratiquants urbains et le pratiqueront plus tard dans le civil.
La renaissance du football passe par les vainqueurs : les Jeux interalliés de Paris en 1919 en sont l’exemple et sonnent la reprise des compétitions. Les vaincus de la guerre resteront ostracisés jusqu’aux JO d’Amsterdam (1928). Épargnée des désastres de la guerre, l’Amérique du Sud en profite pour devenir un pôle d’excellence du football. La première Copa América est organisée dès 1916. Évidemment, la création en 1930 par la FIFA d’une Coupe du monde ouverte aux professionnels (par opposition aux idéaux des hiérarques du CIO) accélère encore plus le processus, qui est désormais irréversible.
Dès avant la Grande guerre, l’Empire austro-hongrois est le pôle référence du football sur le continent. L’adhésion de la fédération de Bohème-Moravie a été refusée en 1908 par la FIFA, qui ne reconnaît que l’Autriche et la Hongrie pour ne pas avoir l’air de cautionner le problème des nationalités. Dissoute, elle ne se créera à nouveau qu’à l’indépendance de la Tchécoslovaquie en 1918. Les trois nouveaux pays, Autriche, Hongrie, Tchécoslovaquie, passent au professionnalisme dès 1924. Ils créent alors la Coupe internationale (précurseur de l’Euro) et la Coupe Mitropa (ancêtre de la Coupe d’Europe), compétitions ouvertes uniquement aux pays d’Europe centrale, auxquels se joignent l’Italie et la Suisse.
Il faut expliquer que le football danubien de cette époque est juif, surtout en Hongrie. L’avènement du régime antisémite d’Horthy en 1920 provoque une diaspora des juifs hongrois chez les voisins.
Le rôle de l’Italie fasciste est primordial. Le climat de violence ouverte sur le pré est largement corrélé à la violence observée dans la société italienne depuis le début des années 20 et à la montée du fascisme durant la période du squadrisme. C’est visible d’abord sur le terrain : la Squadra azzura a un jeu basé sur la destruction physique de l’adversaire. La fameuse Bataille de Florence en 1934 contre l’Espagne, dirigée par un gouvernement de Front populaire, fait une quinzaine de blessés parmi les joueurs en deux jours. C’est également observable dans les tribunes.
Cette violence est avant tout une « spécialité » italienne : le calcio dominical est gangrené par ces violences dans les années 20 mais Mussolini y met promptement fin. Les tribunes européennes vont être alors le lieu d’affrontements, comme en 1937 à Vienne où de violentes bagarres opposent des supporters triestins à des Viennois anti-fascistes au cours duquel les Italiens laissent 16 blessés sur le pré.
Le sport, un outil diplomatique et de réconciliation ?
Pascal Boniface note que le sport peut être annonciateur d’un mouvement. Par exemple, les premiers craquements de la fédération yougoslave ont été perceptibles dans le domaine sportif ; les matchs entre serbes et croates, censés appartenir à la même nation, devenaient de plus en plus durs. Inversement, les instances sportives internationales ont pu rêver que le sport serve à rétablir le lien entre israéliens et palestiniens. Il faut être lucide, le sport est un outil puissant qui peut accompagner un mouvement, le consolider, mais il n’est aucun cas une baguette magique.
Le football a ainsi permis un certain rapprochement entre la Corée du Sud et le Japon lors de l’organisation conjointe de la Coupe du monde de Football en 2002, malgré des différences historiques très graves, mais le sport n’est pas une force suffisante pour ramener la paix entre deux nations aussi opposées que le sont aujourd’hui les deux Corées, ou Israël et la Palestine.
Très souvent, dans les pays déchirés par la guerre civile, le moment où les compétitions sportives peuvent reprendre est le signe de l’amélioration de la situation. Les généraux qui dirigent les forces de maintien de la paix utilisent l’organisation d’évènements sportifs comme une façon de contrôler et de réguler l’opposition, de normaliser la situation.
L'importance de l'indépendance dans l'analyse géopolitique
Pascal Boniface insiste sur la nécessité de rester indépendant des gouvernements, quels qu’ils soient, pour mener une analyse géopolitique pertinente. Il souligne que les problèmes stratégiques ne sont pas réservés aux seuls spécialistes, mais qu’il s’agit de questions citoyennes qu’il faut rendre accessibles au plus grand nombre. Il est nécessaire d’apporter une vision globale, en compensant la surinformation par un travail de mise en perspective.
Rendre les choses compréhensibles est l’un de nos rôles principaux, nous avons besoin pour cela de rester indépendants des gouvernements, quels qu’ils soient, nos positions dussent-elles parfois déplaire aux ministères.
Coupe du monde : la géopolitique du foot (avec Kevin Veyssière)
Tableau récapitulatif des enjeux géopolitiques du football
| Aspect | Description | Exemples |
|---|---|---|
| Instrument de puissance | Le sport comme moyen pour les États de projeter leur influence et leur image à l'international. | Organisation de grands événements sportifs (Coupe du Monde, JO), succès des équipes nationales. |
| Identité nationale | Le sport comme vecteur de fierté nationale et de cohésion sociale. | Soutien massif à l'équipe nationale, célébrations des victoires. |
| Diplomatie | Le sport comme outil de dialogue et de rapprochement entre nations, même en période de tensions. | Coupe du Monde 2002 Corée du Sud/Japon, diplomatie du ping-pong. |
| Conflits | Le sport comme reflet des tensions géopolitiques et des rivalités entre pays. | Matchs à haute tension entre nations ennemies, boycott des compétitions. |

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