Il n’y a pas plus ingrat comme poste au handball. Des ogives à 150 km/h qui vous arrivent à bout portant en pleine poire ou dans les joyeuses, des doigts qui se luxent aussi vite qu’un tir d’Elohim Prandi au buzzer… Suicidaires, Rémi Desbonnet, Charles Bolzinger et Valentin Kieffer ont choisi cette vie. Et, en plus d’une bonne coquille, les trois gardiens de l’équipe de France, qui affronte la Norvège ce lundi à l’Euro, doivent faire avec un lourd héritage.
Les gardiens des Bleus voient toujours les fantômes des anciennes gloires en jogging et sweat large planer au-dessus d’eux. Auteurs de deux premières sorties honnêtes face aux modestes Tchèques et Ukrainiens (34 % d’efficacité en moyenne pour Bolzinger, 29 % pour Desbonnet), les gardiens des Bleus voient toujours les fantômes des anciennes gloires en jogging et sweat large planer au-dessus d’eux. Au point de souffrir, presque, d’un complexe d’infériorité tant la barre a été hissée haut par Bruno Martini, Thierry Omeyer et Vincent Gérard, qui se sont succédé dans les buts depuis le milieu des années 1990.
L'ombre des légendes : Thierry Omeyer et l'héritage bloquant
« Les monuments qu’il y a eus, ils ont pris beaucoup, beaucoup de place à tort ou à raison, explique Rémy Gervelas, ancien dernier rempart et aujourd’hui coach des gardiens de Tremblay Handball en Starligue. Aujourd’hui, endosser le costume de gardien n°1 en équipe de France, c’est un costume qui pèse un peu plus lourd avec l’histoire. » Selon Christian Gaudin, ancien gardien de l’équipe de France (247 sélections) et actuel directeur sportif de Saint-Raphaël, « De par son niveau, Thierry Omeyer a bloqué un petit peu le poste pendant de nombreuses années et a freiné les ardeurs de certains prétendants. Forcément, il y a des générations qui sont passées à travers. C’est vrai que, sans dire qu’on subit encore le passage de Thierry, c’est un peu compliqué de voir émerger un gardien du niveau des tout meilleurs. »

Même s’ils réalisent de bonnes performances en club, les trois gardiens choisis par Guillaume Gille pour cet Euro souffrent d’un manque d’expérience du très très haut niveau. Et le sélectionneur en est bien conscient. « On a des gardiens de but qui sont encore en construction au niveau international, confiait l’ancien demi-centre avant le début du tournoi. Ce sont des gardiens qui ont encore besoin de s’aguerrir, de stabiliser leur niveau de performance pour continuer à grandir et apporter encore plus de sécurité à ce poste-là. »
Le défi de la performance : atteindre les 40% d'arrêts
Là où le bestial Emil Nielsen, le portier du Danemark, quadruple champion du monde en titre et champion olympique à Paris, facture à près de 42 % d’efficacité dans ses arrêts. Pour leur première grande compétition commune, l’an passé lors des Mondiaux, Charles Bolzinger (25 ans) et Rémi Desbonnet (33 ans) ont tourné autour des 31 % d’arrêts. Honnête. « On n’a pas, actuellement, un gardien qui est capable d’être autour des 40 %, qui est du très très haut niveau, surtout avec les attaques qui prennent vraiment le pas sur les défenses », constate Rémy Gervelas.
Oubliés donc les JO de Pékin 2008 où les Bleus avaient remporté la médaille d’or avec un Thierry Omeyer à 42 % d’efficacité ou ce match face à la Croatie à l’Euro 2014 où celui qui a été élu meilleur gardien de tous les temps avait frôlé le 50 % de réussite dans ses buts. « On a été mal habitués », en rigole le coach, qui n’est cependant pas inquiet : « Il ne faut pas s’attendre à seulement avoir un seul gardien qui marche sur le toit du monde, et le jour où on ne l’a pas, tout le monde est en panique. Il vaut mieux avoir un binôme ou un trio de gardiens complémentaire qui arrive à faire la différence ensemble sur chaque match, même s’il faudra forcément une grosse perf à un moment pour montrer les crocs face aux autres nations. On a des joueurs qui ont du talent, qui tournent bien ensemble à Montpellier (Bolzinger et Desbonnet) mais qui ont vraiment peu d’expérience du très haut niveau international, de finales… C’est à eux d’écrire leur histoire aussi. »
Vers un nouveau type de phénomènes dans les buts ?
Il suffit de peu. Une grosse prestation lors d’un match accroché et tout peu basculer. Lors du Mondial 2023, profitant d’un Vincent Gérard à la rue, Rémi Desbonnet avait été l’un des grands artisans de la qualif des Bleus en demi-finale avec 14 arrêts sur 30 tirs. Deux ans plus tard, Charles Bolzinger avait suppléé à merveille son coéquipier dans l’Hérault permettant aux Bleus de décrocher la médaille de bronze grâce à un arrêt de la tête.
« Ils sont peut-être moins reconnus, mais quand il a fallu être présent, ils l’ont été, explique Christian Gaudin. Peut-être que cet Euro sera la compétition qui va les faire émerger. Et puis ils ont un encadrement parfait avec les Bleus, avec Jean-Luc Kieffer en entraîneur des gardiens et Yohann Delattre, adjoint de Guillaume Gille, qui était gardien quand on a été champions du monde en 1995. Au niveau français, on a quand même de très bons gardiens de but. »
Même si les clubs hésitent encore à lancer des jeunes à peine majeurs dans le grand bain, de plus en plus d’équipes de Starligue possèdent des entraîneurs des gardiens qui pourraient faire basculer nos murailles dans une autre dimension. Et l’évolution du poste pourrait permettre de découvrir un nouveau type de phénomène qui pourrait être à la fois une machine à arrêter les buts tout en étant décisif en attaque.
Les principes fondamentaux du poste de gardien de but, par Daouda Karaboué
« Avec l’évolution des règles, et cette possibilité de sortir le gardien de but sur des supériorités ou même des infériorités numériques, est-ce qu’il ne faut pas se poser la question dans la formation de rechercher une catégorie de joueurs qui soient capables de jouer dans les buts mais qui soient aussi capables d’aller attaquer ?, s’interroge Christian Gaudin. Pour le moment, je n’ai pas l’impression que quelqu’un ait envie de le faire ou alors, ils sont en train de se préparer et on va avoir des surprises. » Une arme secrète préparée dans les labos de la Fédération française de handball en vue des Jeux olympiques 2026, on signe de suite.
Le premier match de la saison, qu’il soit amical ou officiel, n’est pas toujours facile à appréhender en termes de confiance en soi. “L’autre côté du miroir” est un cycle proposé par Marina Khatkova. Il s’agit d’une série d’entretiens avec des gardiennes de haut-niveau.
"Ce petit jeu de duel qui s'installe dans les 10 premières minutes, s'il a marché, nous gardiens, ça nous met en confiance. Dans notre tête on se dit 'Ok c'est à peu près ce que j'ai vu, je vais essayer de l'orienter sur ce genre de shoot'. Et force est de constater que sur les 10 dernières minutes du match, de money-time, dans la même situation, si on refait un petit peu ce même jeu là, ben il va revenir sur ce shoot là".
[à ceux qui râlent] "Je leur dirais de venir dans les cages pour essayer, parce que ça peut paraître évident, que la joueuse tire toujours là, mais vas-y, viens voir [...]. Les gens qui disent ça, ça veut dire que les joueuses sont bêtes, et c'est pas positif non plus pour les joueuses. Viens voir parce qu'il faut attendre, il faut avoir de la patience, de la bonne lecture de jeu, et des fois tu vois bien mais la joueuse fait un poteau rentrant.
"Est-ce que quelqu'un qui n'a pas joué dans les buts peut entraîner des gardiens ? Non, et ce n'est pas péjoratif. Moi je ne me sentirais pas d'entraîner une équipe. webinar from the english association of handball "Goalkeeper trends, techniques and practices".
“Pour moi c’est plus important d'échanger avec l’autre gardienne que le coach parce qu’elle est prête à jouer et elle sent mieux les choses.