France-Angleterre : Analyse des Statistiques et Récit d'une Rivalité Historique au Rugby

Le "Crunch" est un rendez-vous incontournable du rugby européen, opposant la France à l'Angleterre. Ce samedi, le XV de France reçoit le XV de la Rose à Lyon, pour la cinquième et dernière journée du Tournoi des 6 Nations.

Cette rencontre marque la 112ème fois que ces deux nations se rencontrent sur le terrain de rugby. Une rivalité qui a offert aux supporters des moments inoubliables, gravés dans les annales du rugby.

Ce sera la 111e fois que les deux équipes se défient. Pour l'instant, le bilan est à l'avantage des Anglais (60 victoires, contre 43 pour la France, 7 matchs nuls).

Les Débuts d'une Longue Rivalité

L'histoire de cette rivalité remonte à plus d'un siècle. Une affiche qui a souvent offert des moments mémorables depuis 1906 et la première confrontation entre les deux équipes qui avait débouché sur une large victoire anglaise (35 à 8).

Il faut remonter à 1906 pour voir le premier affrontement, sur un terrain de rugby, entre la France et l'Angleterre. Les deux équipes sont alors au sommet du monde, et, paraît-il, pour corser encore plus la rivalité, le journal irlandais, le journal The Irish Times va surnommer cette confrontation le "crunch", en 1981.

19 ans après leur première rencontre, les Bleus n'ont toujours pas gagné un seul match contre le XV de la Rose. Mais ce 2 avril 1927, l'histoire bascule du côté de la France. Une victoire digne d'une rencontre de football aux vues du résultat : 3 à 0, grâce à un essai de l'ailier Edmond Vellat.

Premières Victoires et Grands Chelems

Le 24 février 1951, les deux nations s'affrontent dans le cadre du Tournoi des Cinq Nations dans le stade de Twickenham, à Londres. Grâce notamment à deux essais inscrits par Jean Prat et Guy Basquet, le XV de France s'impose pour la première fois de son histoire dans l'enceinte de Twickenham devant plus de 50.000 personnes.

Le XV de France affronte l’Angleterre lors du troisième match du Tournoi des cinq nations, le 24 février 1968 à Colombes. Grâce à l’essai de Jean Gachassin, trois-quarts aile des Bleus, les coéquipiers du capitaine Christian Carrère l’emportent 14-9. Ils viendront ensuite à bout du Pays de Galles le 23 mars et s’adjugeront le premier Grand Chelem (quatre victoires en quatre matchs) du rugby français.

Moments de Tension et de Gloire

Après une victoire sur le Pays de Galles lors de leur premier match dans le tournoi européen, les Français se déplacent à Twickenham le 19 février 1977. Sur le sol londonien, les Bleus sont attendus, objets de crachats et d’insultes lors de leur entrée sur le pré.

Lors de cette rencontre, l’arrière anglais Alastair Hignell rate six pénalités. Du côté français, le Narbonnais François Sangalli inscrit le seul essai du match. Jean-Pierre Rives et ses coéquipiers s’imposent finalement (4-3) et conquièrent à nouveau le Grand Chelem, avec les mêmes joueurs à chacun de ces quatre matchs et sans le moindre essai encaissé.

L’Angleterre et la France comptent trois victoires chacune lors du tournoi continental de 1981, avant de s’affronter en « finale » à Twickenham le 21 mars. Le XV tricolore s’impose (16-12) et remporte son troisième Grand Chelem (après ceux de 1968 et de 1977).

Désillusions et Remontées Spectaculaires

En octobre 1991, l’Angleterre, l’Ecosse, le pays de Galles, l’Irlande, et la France coorganisent la deuxième Coupe du monde de rugby. Les Français sont vice-champions du monde puisqu’ils se sont hissés en finale de la première édition en 1987, battus par les hôtes néo-zélandais. Quatre ans plus tard, ils s’inclinent en quart de finale au Parc des Princes, le 19 octobre, devant les Anglais (19-10). Le parcours de la sélection dirigée par Daniel Dubroca reste à ce jour le plus médiocre des Bleus au Mondial.

Après un Grand Chelem au Tournoi des six nations en 2004, l’équipe de France débute l’édition suivante par une victoire contre l’Ecosse (16-9). Le 12 février 2005, elle se déplace à Londres. Privée de Pieter De Villiers et d’Aurélien Rougerie, la sélection de Bernard Laporte est menée (17-6) à l’issue de la première période. Revanchards au retour des vestiaires, les coéquipiers de Serge Betsen ne laisseront plus leurs adversaires inscrire le moindre point. Dimitri Yachvili marque quatre pénalités en seconde période (sur un total de six passées) pour une victoire finale de 18-17.

Le Match le Plus Violent du Rugby | Angleterre vs France 2007 RWC

Le "Crunch" de 2009 et les Confrontations Récentes

Le "crunch" de 2009 est resté dans les mémoires pour la performance anglaise. Au bout de deux minutes de jeu, le XV de la Rose mène déjà 7 à 0 après un essai transformé. Les supporters français s'attendent à une réaction en deuxième mi-temps, elle débutera de la même manière que la première. Les Anglais inscrivent un nouvel essai, 34 à 0 à la 41e minute de jeu. Les Bleus parviennent à inscrire deux essais sans les transformer. Score final, 34 à 10.

Le Tournoi des Six Nations 2015 sera le cadre de la 99e confrontation entre la France et l'Angleterre. Deux sélections vont offrir un match d'une rare intensité. 12 essais et 90 points seront inscrits lors de cette rencontre dans un stade de Twickenham présent comme jamais derrière les joueurs. L'Angleterre s'impose finalement 55 à 35 face aux hommes dirigés à l'époque par le sélectionneur Philippe Saint-André.

Twickenham sera le théâtre d'une nouvelle performance de la part du XV de la Rose contre les Bleus lors de l'édition 2019 du Tournoi des Six Nations. Comme en 2009, les Bleus démarrent très mal la rencontre, encaissant le premier essai après 65 secondes de jeu. Les Anglais maintiennent la pression sur des Bleus qui ne parviennent pas à enrayer la dynamique. Aux retours des vestiaires, les Anglais reprennent de plus belles et parviennent à plaquer le ballon à deux reprises.

Le Mémorable Match de 2023

Samedi 11 mars 2023, quatrième journée du Tournoi des Six Nations. Les Bleus arrivent à Londres avec un lourd fardeau. 18 ans que la France ne s'est pas imposée en terre anglaise. Les hommes de Fabien Galthié veulent mettre fin à cette série noire. Le premier est marqué dès la deuxième minute par Thomas Ramos. Les Bleus maintiennent la pression sur des Anglais étouffés. La domination des joueurs de Galthié est totale.

Après un essai de Flament, Ollivon enfonce le cloue. La deuxième mi-temps est une copie de la première. Les Bleus marquent encore grâce à des essais de Flament, Ollivon et deux inscrits par Penaud.

Le XV de France a obtenu à Twickenham la plus large victoire de son histoire contre l’ennemi héréditaire anglais (10-53). À seulement 26 ans, Damian Penaud est entré dans l'histoire à sa manière. L'ailier clermontois, aligné pour la 41e fois en équipe de France, a inscrit un doublé qui lui permet de devenir le meilleur marqueur d'essais français du Tournoi des 6 nations en dépassant Vincent Clerc avec un total de douze réalisations. Toutes compétitions confondues, son total s'élève désormais à 24 essais avec les Bleus.

Jamais depuis dix-huit ans, les Français n'avaient décroché un succès aussi large dans l'histoire du Tournoi des Six Nations. Antoine Dupont et ses partenaires ont égalé la différence de points datant de 2005 contre l'Italie et une démonstration 56-13 à Rome.

Ça reste moins bien cependant que le carton de Wembley contre le pays de Galles, un historique 51-0 de 1998 dans le cadre du Tournoi des Cinq Nations.

Le quinze de France n'avait plus gagné à Twickenham dans le Tournoi depuis 2005, soit 18 ans, grâce notamment à la botte de Dimitri Yachvili (18-17). Hors Tournoi, il fallait remonter à un match de préparation à la Coupe du monde 2007 pour trouver la trace du dernier succès français à Twickenham depuis 2005.

C'est la différence de points record entre les deux équipes après ce 110e Crunch de l'histoire. Le précédent record détenu par les Bleus datait de 1972 et 2006. Dans les deux cas, les Bleus s'étaient imposés, à domicile, avec une marge de 25 points (37-12 en 1972 à Colombes et 31-6 en 2006 au Stade de France).

C'est le nombre de mètres parcourus avec le ballon par Grégory Alldritt durant ce Crunch. Un chiffre particulièrement élevé pour un troisième ligne.

Huit joueurs de l'équipe de France ont porté le ballon sur plus de 40 mètres (Ramos : 96 m, Penaud : 87 m, Fickou : 41 m, Dumortier : 50 m, Dupont : 46 m, Flament : 48 m, Ollivon : 60 m, Alldritt : 93 m) durant cette rencontre, preuve que les Bleus ont particulièrement profité des espaces anglais.

Les Bleus ont réalisé 9 franchissements, contre un seul pour les Anglais.

Les Anglais ont concédé 7 pénalités sur des phases de jeu au sol (sur 11 pénalités concédées au total).

L'Angleterre a concédé la troisième plus lourde défaite de son histoire. Seules deux corrections ont été encore plus sévères par le passé : contre l'Australie en 1998 avec un mémorable revers 76-0 à Brisbane puis face à l'Afrique du Sud en 2007 sur le score de 58-10 à Bloemfontein. Twickenham n'avait jamais connu une telle claque. À domicile, le plus lourd revers du quinze de la Rose datait de 2008 (défaite 42-6 face aux Boks).

Voici un tableau récapitulatif des statistiques clés du match de 2023 :

Statistique France Angleterre Différence
Différence de points 43 -43 86
Essais marqués 7 1 6
Mètres parcourus par Alldritt 93 N/A N/A
Franchissements 9 1 8
Pénalités concédées au sol N/A 7 N/A

Nul doute que le XV de France souhaitera réitérer l'exploit.

Analyse du match récent

C'est évidemment ce qui a le plus frappé sur ce match : l'incroyable maladresse des Français. Les statistiques sur le site officiel du Tournoi décomptent... 27 erreurs de main (contre 12 aux Anglais) et 19 ballons perdus. Cela a beaucoup pesé sur le score final.

Les en-avant près de la ligne anglaise de Bielle-Biarrey (5e), Roumat (9e), Penaud (15e, 22e), Dupont (21e) - pour au moins trois essais tous cuits si l'on veut vraiment broyer du noir - ont empêché les Bleus d'ouvrir le score plus rapidement voire de se mettre à l'abri.

Les Français ont dû attendre la 30e minute pour ouvrir le score sur l'essai de Louis Bielle-Biarrey... après avoir gaspillé beaucoup d'énergie dans un projet offensif visiblement ambitieux. Le festival d'en-avant s'est poursuivi en deuxième période, avec des fautes de main de Roumat (41e), Dupont (43e), Mauvaka (43e), Alldritt (45e), ou encore Ramos (54e). L'en-avant d'Auradou dans ses 22 mètres (66e) a lui failli coûter un essai aux Bleus.

La frustration est d'autant plus grande que les Bleus ont affiché des ambitions offensives qui se sont concrétisées par des essais magnifiques, mais aussi par certains chiffres éloquents comme ces 952 mètres parcourus ballon en mains (contre 700 aux Anglais), 606 mètres gagnés (476) et ces neuf franchissements (8). À ce jeu, ce sont finalement les Anglais qui ont été bien plus pragmatiques.

Comme on pouvait s'y attendre, il y a eu énormément de jeu au pied dans ce match, avec 46 coups de pompe côté anglais, 37 côté français. Dans le jeu aérien, les Bleus, plutôt solides en première période, ont perdu le fil en deuxième. On a décompté quatre duels aériens perdus qui ont coûté très cher aux Bleus, dont trois sur des renvois, alors que les Bleus venaient de marquer !

À la 50e minute, Hugo Auradou, qui venait d'entrer, est coffré au sol après avoir capté un renvoi. À la 57e, son bloc de saut est trop court, les Anglais remettent la pression et marquent une minute plus tard... sur une transversale où Louis Bielle-Biarrey est battu en l'air par Tommy Freeman (58e). Enfin, à la 76e minute, alors que les Français étaient repassés devant (19-25), Auradou, encore lui, a perdu le ballon en l'air sous renvoi. Pas idéal pour sortir de la pression anglaise.

Dans un match beaucoup plus ouvert que face aux Gallois, les Français ont aussi manqué de rigueur en défense, avec 30 plaquages manqués, pour 108 réussis. Un taux de réussite à 78 % bien en deçà des standards internationaux. Si certaines brèches ont parfois été colmatées, comme sur ce sauvetage dans son en-but de Jean-Baptiste Gros (34e), les Bleus ont fini par encaisser quatre essais alors que les Anglais ont été beaucoup moins menaçants offensivement que les Bleus. Avec cinq plaquages manqués, pour cinq réussis, Matthieu Jalibert a été le plus en difficulté sur le un-contre-un.

Parmi les ballons perdus par les Bleus, il y en a notamment 4 qui l'ont été au sol. Dans la bataille du sol aussi, les Français ont perdu leur tranchant au fur et à mesure du match. Un dernier retard au soutien derrière Thomas Ramos dans le camp français (78e) a coûté la pénaltouche qui a ensuite mené à l'essai décisif d'Elliot Daly. De leur côté, les Bleus n'ont gratté qu'un ballon au sol dans ce match.

Enfin, la mêlée, qui avait souffert sur les tests de novembre et s'était rassurée contre les Gallois, a eu du mal. Le pack français a concédé deux pénalités (7e, 70e) avec deux premières lignes différentes et un bras cassé (16e).

Le sélectionneur Fabien Galthié a lui même avoué après la défaite des Bleus en Angleterre : "Nous avons pris trop de points". La faute, en partie, à des statistiques au plaquage loin des standards de l’équipe de France sur ses dernières sorties.

Le rêve de Grand Chelem s’est donc envolé pour les Bleus dans la brouillasse londonienne d’un triste samedi de février. Comment les Français ont-ils pu perdre ce match ? Vous demandez-vous sans doute au lendemain de la désillusion.

Car si perdre un Crunch n’est à l’évidence pas infamant quand on sait que l’équipe de France s’est imposée à seulement cinq reprises dans son histoire en Angleterre, la comparaison du talent individuel des deux équipes, en plus de la différence de vécu commun, rend la défaite plus difficile à digérer. Qu’importe, les Français ont perdu, et c’est ainsi.

En possession du ballon, les coéquipiers d’Antoine Dupont ont manqué de justesse et de réalisme pour décourager des Anglais à la peine dans le premier acte dès que les Bleus trouvaient de la vitesse.

"À ce niveau-là, quand on a autant d’occasions et qu’on ne les met pas au fond, ça se paye cash", assumait François Cros après l’issue. "Ce soir, on a payé pour apprendre, et j’espère que ça nous servira dans le futur pour être plus tueurs. Quand on a les occasions, on doit les mettre au fond."

Défensivement, surtout, les Français sont passés à côté. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : quand les Tricolores terminèrent les matchs contre le pays de Galles, la Nouvelle-Zélande et l’Argentine avec, respectivement, 87 %, 86 % et 87 % de réussite au plaquage, ce pourcentage tomba à moins de 80 % contre l’Angleterre (77,7 %). Une défaillance collective illustrée par des performances individuelles insatisfaisantes.

Globalement, les avants ont tenu leur rang défensivement avec des bonnes statistiques, à l’image d’un François Cros (13/15) ou Jean-Baptiste Gros (6/7). C’est plutôt au niveau des trois-quarts que la carence est plus facile à observer. Matthieu Jalibert (5/10) et Damian Penaud (2/7) ont eu beaucoup de mal à mettre au sol les Anglais, tandis que Thomas Ramos a raté le seul plaquage qu’il a tenté (sur l’essai de Lawrence).

Un homme peut se targuer d’avoir parfaitement su gérer les attaques anglaises : Louis Bielle-Biarrey, outre son nouveau doublé en bleu, a réussi les 9 plaquages qu’il a tentés à Twickenham. Une statistique d’autant plus remarquable que "LBB" s’est "envoyé" à Londres, avec une grosse activité, avec et sans ballon. Avec son 8/9, Emmanuel Meafou fait presque aussi bien.

"Les Anglais ont su faire beaucoup avec peu, affirmait en après-match un Fabien Galthié bon joueur. Nous avions pris zéro point contre le pays de Galles. Aujourd’hui, on a pris trop de points."

"On ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes", confessait de son côté Thomas Ramos.

Les Bleus n’ont peut-être pas réussi à gagner à cause de leurs fautes de main, mais ils l’ont aussi perdu dans un domaine où ils brillaient ces dernières années. Lors des dernières contre-performances françaises (en Argentine 2024, Irlande et Italie 2024, Afrique du Sud 2023, Irlande 2023), pas trace d’un pourcentage de réussite au plaquage aussi maigre.

Pour retrouver une rencontre où les Bleus avaient dépassé la barre des 30 plaquages ratés dans le Tournoi, il faut remonter au 10 mars 2019, lors d’une défaite en Irlande : les hommes de Jacques Brunel et du capitaine Guilhem Guirado s’étaient alors inclinés 26-14.

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