Le Dopage et l'Histoire du Rugby en Afrique du Sud : Une Ombre sur les Springboks

L'histoire d'une génération dorée de rugbymen sud-africains, vainqueurs de la Coupe du Monde 1995, et traits d'union d'un pays autrefois déchiré : les Springboks, est un récit complexe.

J’ai enquêté sur le dopage… et j’ai eu PEUR

Cet événement dépasse le cadre purement sportif, et la sélection entre dans l’Histoire : le mythe de la nation « Arc en Ciel » est né.

Le 24 juin 1995, sous les yeux du nouveau président Nelson Mandela, les Sud-Africains remportent la finale de la Coupe du Monde face aux favoris néo-zélandais, les fameux All Blacks. Toute l’Afrique du Sud célèbre la victoire, et le pays enterre pour de bon des décennies d’Apartheid autour de son équipe de rugby.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En effet dans les années 2000, une série de drames frappe les anciens joueurs ; une véritable épidémie : quatre Springboks de la même génération contractent des maladies rares. Entre 2010 et 2017, trois d’entre eux décèdent : ils ont tous la quarantaine. Selon de nombreux observateurs, il n’y a qu’une seule réponse possible : les Springboks de 95 se seraient dopés, et ces morts en seraient la conséquence directe. La rumeur se répand, et un doute s’installe autour du rugby sud-africain.

Alors, quelle réalité se cache derrière la belle histoire ? Comment s’est déroulée cette fameuse finale contre les All Blacks ? Et surtout, que peut-on dire sur la réalité du dopage dans le rugby sud-africain ? Pour en parler, Nicolas Geay, journaliste, a enquêté sur le sujet pour l’émission Stade 2 dans un reportage intitulé « Springboks jusqu'au bout ».

Les Affaires de Dopage Récentes

L’Afrique du Sud, adversaire des Bleus en quart de finale du Mondial ce dimanche au Stade de France, rencontre d’importants problèmes vis-à-vis du dopage, notamment chez les jeunes. C’est une première historique que les Springboks ne se précipitent pas de rappeler. Son nom : Chiliboy Ralepelle, talonneur passé deux ans par Toulouse (2013-2015) et honoré en 2006 lors d’un match non officiel contre une sélection mondiale. Mais l’ancien première ligne, qui a disputé la Coupe du monde 2011, détient à son actif trois contrôles antidopage positifs. Le dernier, à un anabolisant, lui a coûté une suspension de huit ans, prononcée en 2020.

Si tous les cas ne sont pas aussi lourds que celui de Ralepelle, les Springboks laissent dans leur sillage plusieurs joueurs pris par les instances ; l’ailier Aphiwe Dyantyi, élu révélation internationale de l’année 2018 par World Rugby et suspendu l’année suivante après un test positif à trois produits dopants. Le demi d’ouverture Elton Jantjies, champion du monde en 2019, pris avec du clenbuterol dans son urine en juin 2023.

Ces dernières années, quatre internationaux ont été pris par la patrouille : le champion du monde 2019 Elton Jantjies, ainsi qu'Aphiwe Dyantyi, Chiliboy Ralepelle et, enfin, Ntlabakanye.

Clinton Van der Berg, ancien journaliste qui en a tiré un livre en 2022 : « Ce que le livre illustre, c'est qu'historiquement, le problème de dopage du rugby sud-africain a débuté dans les années 1980, et a atteint son point le plus haut dans les années 1990, surtout avec des stéroïdes. »

« L'Afrique du Sud a été exclue du sport mondial (à cause de l'Apartheid), mais en s'y rouvrant lentement à ce moment-là, elle a adopté les habitudes du reste du monde, dont le dopage, poursuit l'auteur. Mais ces dernières années, la Fédération sud-africaine (SARU) et le SAIDS (l'agence anti dopage sud-africaine) ont vraiment pris des mesures contre le phénomène. Surtout, il y a eu de la sensibilisation et de l'éducation. »

Les rapports d'activité du SAIDS montrent que le rugby est le troisième sport le plus contrôlé en Afrique du Sud, après l'athlétisme et le cyclisme. En 2022 et 2023, environ 400 tests étaient conduits chaque année sur les rugbymen. Mais ce chiffre est tombé à 166 en 2024-2025. « Depuis la révocation du laboratoire de Bloemfontein, on a dû ajuster le nombre de tests pour faire face aux dépenses supplémentaires engendrées par l'envoi des échantillons à l'étranger, à Doha et à Gand, en Belgique », fait savoir Khalid Galant, du SAIDS. C'est un souci en ce moment pour la lutte antidopage en Afrique du Sud : le seul labo national a perdu son accréditation de l'AMA.

Mais le nombre de cas positifs chez les rugbymen en Afrique du Sud n'atteint pas des sommets : 8 en 2022-2023, 4 en 2023-2024, 2 en 2024-2025. Le taux de cas positifs dépasse malgré tout régulièrement les 1 %. Pour point de comparaison, il a été de moins de 1 % en France en 2024 (18 cas positifs pour 2 608 tests dans le rugby tricolore).

Ce qui attire surtout l'attention dans les rapports du SAIDS, qui révèle l'identité des sportifs testés positifs, c'est cette petite ligne qui apparaît parfois : « Personne protégée ». Il révèle en creux qu'il s'agit d'un sportif mineur. Et c'est là l'autre souci du rugby sud-africain vis-à-vis du dopage.

« Dans le rugby des lycées, à partir des années 2000, 2010, le problème a été grave, éclaire Van der Berg. Il y a eu beaucoup de tests positifs. L'attention est presque disproportionnée sur le rugby des lycées en Afrique du Sud. C'est très populaire. Il y a des sponsors, ça passe à la télé, c'est un business. Il y a une forme de pression, car il y a de possibles contrats pros au bout. » Moins encadrés, ces jeunes joueurs peuvent céder à la tentation. Les compléments alimentaires sont aussi à l'origine de cas positifs.

Ce fut le cas de Johan Goosen, l'ancien du Racing 92 et de Montpellier, suspendu trois mois en 2010, alors qu'il avait 18 ans et venait d'être élu meilleur joueur de la Craven Week, le grand tournoi national des lycées. Petit à petit, le SAIDS et la SARU ont davantage testé ces jeunes et aussi mis au point des campagnes de sensibilisation. Mais les dérives existent encore : en 2018-2019, six rugbymen mineurs ont été suspendus.

La SAIDS effectue des dépistages lors des rassemblements des Springboks, qui sont autant testés que les autres joueurs du circuit international. « Les cas sont devenus plus rares, et on est surpris chaque fois qu'il y en a un nouveau, insiste Van der Berg.

Les Maladies et le Doute

Vingt-neuf ans après leur sacre historique, une ombre pèse sur les Springboks de 1995. Depuis 2010, quatre champions du monde sud-africains sont morts de maladies neurodégénératives ou d’une crise cardiaque. Ruben Kruger, Joost van der Westhuizen, James Small, Chester Williams… tous emportés bien trop tôt. Tinus Linee, membre élargi de la sélection, est décédé de la maladie de Charcot en 2014. André Venter, troisième-ligne emblématique, est en fauteuil roulant depuis 2006.

À l’époque, les joueurs suivent une préparation physique d’une intensité extrême, bâtie sur des méthodes inspirées de l’athlétisme nord-américain. Si aucun test antidopage n’avait révélé d’infraction, les témoignages sur l’usage répandu de corticoïdes, de ventoline et d’injections de vitamine B12 - qui peut renforcer les effets de l’EPO - interrogent.

Trois pistes sont évoquées par des experts pour expliquer ces drames : répétition de commotions cérébrales, exposition aux pesticides sur les pelouses, et dopage. Aucun lien de causalité formel n’a été établi. Mais le doute persiste.

Un reportage diffusé le 23 mars dans l'émission Stade 2 met en lumière la sur-représentation de maladies neurologiques rares dans la génération de joueurs sud-africains de la première moitié des années 1990. Aucune preuve scientifique n'a à ce jour mis en lumière un lien de cause à effet entre le dopage et ces maladies. "On n'a pas de réponse, on veut ouvrir le débat qui est tabou", explique à l'AFP l'auteur du reportage, Nicolas Geay.

Une équipe de France 2 est allée en janvier à la rencontre de plusieurs anciens Springboks, dont Joost van der Westhuizen, figure du titre de 1995, ainsi que André Venter, international à partir de 1996, et Tinus Linee, international jusqu'en 1994. Venter souffre de myélite transverse, une maladie "qui touche une personne sur un million", précise le reportage. Van der Westhuizen et Linee souffrent de sclérose latérale amyotrophique, plus connue sous le nom de maladie de Charcot, "qui touche 4 à 8 personnes sur 100.000". Trois hypothèses sont évoquées pour expliquer cette récurrence: la répétition des chocs, les pesticides dispersés sur les pelouses et le dopage.

Le demi de mêlée Van der Westhuizen et le centre Linee sont aujourd’hui atteints de sclérose latérale amyotrophique. D’autres légendes du rugby sud-africain souffrent de graves maladies. La question du dopage se pose.

Une équipe de France 2 est allée, en janvier, à la rencontre de plusieurs anciensSpringboks, dont Joost van der Westhuizen, figure du titre de 1995, ainsi que André Venter, international à partir de 1996, et Tinus Linee, international jusqu'en 1994.

Venter souffre de myélite transverse, une maladie "qui touche une personne sur un million", précise le reportage. Van der Westhuizen et Linee souffrent de sclérose latérale amyotrophique, plus connue sous le nom de maladie de Charcot, "qui touche 4 à 8 personnes sur 100 000".

Trois hypothèses sont évoquées pour expliquer cette récurrence : la répétition des chocs, les pesticides dispersés sur les pelouses et le dopage.

Van der Westhuizen, provocateur demi de mêlée aux 89 sélections (43 ans), est cloué depuis avril 2011 dans un fauteuil roulant. Son élocution est difficile. "Je ne connais pas la cause (de la maladie, ndlr), personne ne la connaît", affirme-t-il.

Linee (44 ans), lui, ne peut plus parler mais il dément vigoureusement de la tête des pratiques dopantes. "Je pense que ça a un rapport avec le rugby", glisse toutefois sa femme.

Le titre de champion du monde de rugby de l'Afrique du Sud en 1995 a été un des mythes fondateurs de la nation "arc-en-ciel" sud-africaine, tout juste sortie de l'apartheid. Mais à quel prix ?

Le titre de champion du monde de l'Afrique du Sud en 1995 a été un des mythes fondateurs de la nation "arc-en-ciel" tout juste sortie de l'apartheid, mais sur cette historique épopée plane aujourd'hui l'ombre du dopage.

Tout le monde l'appelait "Joost". Le prénom de Joost van der Westhuizen suffisait à rappeler au peuple sud-africain tout entier sa renaissance, le 24 juin 1995, date d’un sacre mondial mythique. "Ce pays était uni pour la première fois, dira la star François Pienaar au sujet de cette victoire en finale sur les All Blacks. Toutes les races, toutes les religions, tout le monde était dans la rue, dansait et fêtait la victoire. Cette journée a changé beaucoup de vies, y compris la mienne."

La nostalgie de cette liesse s’est emparée ce lundi du pays des Springboks, tandis que l’on apprenait la mort du fameux demi de mêlée de cette équipe, "Joost", à l’âge de 45 ans, des suites de la maladie de Charcot, affection neurodégénérative incurable qui conduit progressivement à la paralysie totale.

Une ombre s’abat toutefois sur les hommages unanimes. L’ombre d’un doute. La maladie de Charcot touche, en moyenne, 4 à 8 personnes sur 100.000. La médecine a toujours peiné à expliquer ce qui peut la déclencher mais, dans le cas de l’ancien joueur, plusieurs thèses ont été évoquées : l’accumulation des chocs violents en dix ans de carrière dans le rugby, les pesticides sur les pelouses, ou le dopage. Le troisième ligne-aile André Venter souffre, lui, d’une inflammation de la moelle épinière, qui touche une personne sur un million. Il a vu mourir, le 27 janvier 2010, son meilleur ami, Ruben Kruger, autre champion du monde 1995 - auteur de l’essai de la victoire très contestée face à la France en demi-finale - d’une tumeur au cerveau à seulement 39 ans.

Les intéressés ont tous nié avoir eu recours à des produits dopants. Mais l’idée d’un dopage à leur insu a fait son chemin en Afrique du Sud.

Témoignages et Aveux Partiels

"Ce qui m'a marqué, c'est que beaucoup des gens qu'on a interviewés disent : 'Il n'y a aucune culture de dopage dans le rugby sud-africain'. Mais quand on éteignait la caméra, c'était : 'Chez nous, ça commence dès les jeunes', 'Quand on était chez les Springboks ou dans les provinces, on prenait tel produit'... Les langues se déliaient, à part pour Pienaar et Wiese qui ont un discours formaté", raconte Nicolas Geay.

Pa de dopage connu ou reconnu par les joueurs, en tout cas face caméra.

Au début des années 1990, de fait, les circonstances sont favorables à de telles pratiques : le rugby n'est pas encore professionnel, la lutte antidopage est embryonnaire et les enjeux politiques dans l'Afrique du Sud post-apartheid sont colossaux. Le capitaine emblématique des Springboks François Pienaar a ainsi raconté dans son autobiographie la prise systématique de pilules. "On était des amateurs, on s'entraînait dur. Il n'y avait rien d'illégal. C'étaient des vitamines mais plus tard, elles ont été interdites, alors on a tout arrêté", confirme-t-il à France 2.

« On était des amateurs, on s’entraînait très dur. Mais il n’y avait rien d’illégal. C’était des vitamines, mais plus tard, ces vitamines sont devenues interdites. Alors on a tout arrêté, quand on est devenus pros", a ainsi révélé François Pienaar lui-même dans son autobiographie, concernant la prise systématique de pilules juste avant les matchs.

"Quand François parle de pilules, ce n'est rien de plus que des vitamines B12. On restait dans les limites, on prenait des piqûres de B12, des trucs pour les blessures (...). Ça ne pouvait pas être autre chose, je n'ai jamais été contrôlé positif", ajoute de son côté le toujours robuste deuxième ligne Kobus Wiese.

Son coéquipier de l’équipe championne du monde, Kobus Wiese, ajoutait dans "Stade 2" : "Quand François parle de pilules, ce n’est rien de plus que des vitamines B12… Ce ne pouvait être rien d’autre. On restait dans les limites. On prenait des piqûres de B12, des trucs pour les blessures. On était souvent contrôlés, mais aucun d’entre nous ne s'est révélé positif."

Or les cures de B12 ont souvent accompagné la prise d'EPO pour en accentuer les effets. Et l'érythropoïétine était indétectable en 1995.

Sauf que la lutte anti-dopage, à l’époque, était quasi inexistante. Et les spécialistes, aujourd’hui, doutent que 30 joueurs différents aient pu souffrir de la même carence en vitamines B12. Lesquelles accompagnaient souvent, durant les années 1990, la prise d’EPO pour en accentuer les effets.

"On ne pourra sûrement jamais le prouver et je n'affirme pas qu'ils ont pris de l'EPO, mais la question se pose quand on voit l'importance de la B12", explique Nicolas Geay. Contacté par ses soins, le médecin des Springboks en 1995 n'a pas donné suite.

Les héros de cette page d'Histoire en ont-ils payé un prix, même à leur insu ?

« Les cas sont plus rares, et on est surpris chaque fois qu'il y en a un nouveau » Clinton Van der Berg, ancien journaliste ayant travaillé sur le dopage en Afrique du Sud

Voici un récapitulatif des cas de dopage notables impliquant des joueurs de rugby sud-africains :

Joueur Position Année de la sanction Substance Sanction
Chiliboy Ralepelle Talonneur 2020 Anabolisant 8 ans de suspension
Aphiwe Dyantyi Ailier 2019 Trois produits dopants 4 ans de suspension
Elton Jantjies Demi d'ouverture 2023 Clenbuterol Sanction non spécifiée
Johan Goosen Arrière/Demi d'ouverture 2010 Compléments alimentaires contaminés 3 mois de suspension

L'équipe des Springboks, symbole d'unité et de controverse.

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