Le Haka : Danse Guerrière et Symbole Culturel du Rugby en Afrique du Sud et en Nouvelle-Zélande

Le mot « Haka » résonne avec force, évoquant immédiatement des images puissantes. Pour beaucoup, il s'agit de la danse impressionnante exécutée par les All Blacks, l'équipe nationale de rugby à XV de Nouvelle-Zélande, avant chaque match. Ces quinze hommes en noir, hurlant et frappant leurs cuisses, sont devenus les principaux vecteurs de diffusion de cette tradition, en faisant une icône de la culture māori dans le monde. Mais que savons-nous réellement du haka ?

All Blacks Haka Translated | Ka Mate

Les All Blacks exécutant le haka.

Qu'est-ce que le Haka ?

Un haka est une danse cérémonielle qui a toujours existé en Nouvelle-Zélande, depuis l'époque des premiers contacts avec les Māori à nos jours. En langue māori, « haka » veut dire « danser ». Un haka est une création originale, au même titre qu'une chanson ou qu'une chorégraphie. Il en existe donc une infinité.

Car il faut rappeler qu'aux temps pré-coloniaux, la culture māori était dépourvue d'écriture. Par conséquent, l'ensemble du processus de transmission des connaissances reposait sur l'oralité, et les danses traditionnelles faisaient partie de ce processus.

Un haka peut raconter des mythes fondateurs, l'histoire d'une tribu, ou encore un épisode historique. Lors notre enquête ethnographique menée en 2008 dans la région du Waikato, des étudiants avaient écrit un haka mettant leurs jeunes homologues en garde contre les ravages de l'alcool dans le milieu estudiantin... inattendu vous dites ? Il est vrai qu'on est bien loin du stéréotype redondant qui réduit le haka à une simple danse guerrière...

Les Différents Types de Hakas

Il existe quelques grands types de hakas. Certains sont d'ordres cérémoniels (haka taparahi), d'autres, guerriers (haka peruperu) ou encore funéraires (haka maemae). Dans la mythologie māori, la danse est venue de Tane-rore, fils du Dieu Soleil Tama-nui-te-Ra et de la Femme Eté Hine-raumati.

Fruit de l'union entre le soleil et la chaleur, Tane-rore représente le mouvement. Les Māori disent qu'il est possible de le voir danser dans les tremblements de l'air lors des fortes chaleurs, ou le reflet vacillant de la lumière du soleil sur les vagues.

L'Histoire du Haka et les Premiers Contacts avec les Occidentaux

Les premiers récits faisant état de haka viennent du navigateur Abel Tasman qui, le 18 décembre 1642, devint le premier Occidental à entrer en contact avec des Māori à Taitapu, sur la pointe nord de l'île du Sud. Une rencontre qui vira malheureusement au drame, car après deux jours d'échanges à distance marqués par l'incompréhension, un accrochage entre les deux parties survint, provoquant la mort de trois Hollandais.

Tasman donna l'ordre à ses deux bateaux de lever l'ancre aussitôt, et baptisa l'endroit « La Baie des Assassins ». Il fallut attendre 127 ans pour qu'un Européen revienne en Nouvelle-Zélande.

Le lieutenant James Cook accosta le 8 octobre 1769 non loin de Gisborne, sur la côte Est de l'île du Nord. Là encore, les Occidentaux prirent peur, et tuèrent un Māori sans raison apparente. Peu à peu, les deux peuples apprirent à se connaître et certains colons, non sans craintes, s'intéressèrent de près à l'art du haka. D'autres, comme les missionnaires chrétiens condamnèrent violemment ces danses qu'ils estimaient sauvages. Malgré tout, la pratique perdura.

L'Évolution du Haka à Travers le Tourisme et les Compétitions

Le premier moteur de cette évolution fut le tourisme, que les Anglais voulurent développer dans le pays qui devait devenir « le dernier joyau de la Couronne d'Angleterre ». Dès le milieu du 19ème siècle, la région de Rotorua et ses splendides sites géographiques façonnés par l'activité géothermique devinrent le haut lieu touristique du pays.

Très vite, des « concert parties » (« troupes de danses ») furent créés pour répondre à une demande toujours plus importante. Bien sûr, ces spectacles ne visaient pas à représenter fidèlement la musique traditionnelle māori - que les Occidentaux trouvaient par ailleurs inaudible et monotone - mais bien à les satisfaire puisqu'ils souhaitaient voir de la culture māori au cours de leur séjour.

Les « concert parties » empruntèrent donc les mélodies occidentales, les sonorités du jazz et du blues, ainsi que la guitare, devenu un instrument majeur dans la musique māori. Conformément aux attentes des touristes, les danses poi et les haka correspondaient à leurs représentations ethnocentrées de la « belle indigène » et du « féroce Māori ».

C'est de cette façon que les arts performatifs māori commencèrent à être séparés selon le genre : le haka devint masculin, le poi, féminin. Une absurdité, quand on sait que les femmes tenaient à l'origine un rôle de premier rang dans le haka : non seulement en apportant un puissant appui vocal aux hommes depuis l'arrière ou sur les côtés, mais également en assurant la protection magique du groupe grâce à leurs organes sexuels, considérés comme sacrés aux temps pré-coloniaux.

Portés par l'activité touristique, ces « concert parties » continuèrent d'effectuer des tournées. L'idée d'organiser des compétitions de danses traditionnelles fut suggérée quelques décennies plus tard, en 1934 par Lady Bledisloe, l'épouse de Charles Bathursht, vicomte de Bledisloe qui effectuait une visite royale.

Ce fut une véritable nouveauté, car même si l'émulation et la concurrence étaient des moteurs de l'identité tribale aux temps coloniaux (rappelons ici que les Māori n'ont jamais pris la forme d'un peuple uni, mais bien d'une myriade de tribus qui nourrissaient des relations alliées ou ennemies entre elles), il n'existait pas d'évaluation formelle ou chiffrée pour identifier un vainqueur, et encore moins de trophée à lui remettre.

Compétition de Kapa Haka.

Le Kapa Haka : Un Sport de Haut Niveau

Aujourd'hui, le « kapa haka » prend les atours d'un véritable sport, avec ses règles, ses institutions, ses lieux de pratiques (écoles, lycées, armée, communautés māori), ses compétitions et ses élites. Sous sa forme actuelle, une performance de kapa haka dure trente minutes et regroupe quarante hommes et femmes équitablement répartis.

Il comporte cinq disciplines : une entrée chorégraphiée (whakaeke), une prière séculaire (moteatea), une chanson de gestes (action song ou waiata-a-ringa), une danse poi (chorégraphie synchrone avec les petites boules blanches lestées à une corde), un haka, et une sortie (whakawatea). Chaque discipline est évaluée par une note sur cent par une dizaine de juges, et il n'est pas rare que la victoire ou la défaite se décide au dixième de point près.

La compétition reine, appelée Te Matatini, se tient en Nouvelle-Zélande tous les deux ans et est retransmise par la télévision néo-zélandaise. Entre temps, les groupes s'affrontent au sein de compétitions régionales pour arracher leur qualification.

En clair, le haka, ainsi que les autres arts performatifs māori, sont devenus des sports de haut niveau. Lors de notre enquête ethnographique effectuée en 2008, plusieurs informateurs aimaient à dire que gagner Te Matatini était aussi difficile que d'être sélectionné avec les All Blacks.

Et ils n'étaient pas loin de la réalité, au vu du colossal travail de création, d'écriture, d'apprentissage et de répétition qu'une performance de trente minutes réunissant quarante danseurs demande. Il est enfin intéressant de noter que depuis plusieurs années, des groupes de kapa haka se sont formés en Australie, ou même à Londres, où l'on trouve d'importantes communautés māori.

Le Haka et les All Blacks : Une Tradition Rugbystique

Mais aussi louables soient les efforts de la communauté māori de Londres, les plus puissants émissaires du haka restent sans aucun doute les All Blacks, la sélection néo-zélandaise de rugby à XV, qui pratique cette danse depuis le 3 octobre 1888, date à laquelle elle a effectué sa toute première tournée internationale.

Ce jour-là, l'équipe néo-zélandaise dite des « Natives » (car composée d'une grande partie de Māori) affronta Surrey, et effectua un haka dont les paroles disaient « Ake, ake, Kia kaha » soit « Soyons forts, encore et encore ».

Il faut toutefois souligner le caractère irrégulier de cette pratique, car il est arrivé qu'ils ne le réalisent pas une seule fois lors de la tournée anglaise en 1935-36, alors que dix ans plus tôt, un haka avait été spécialement écrit pour la tournée de 1924. Il fallut attendre 1987 pour que le « Ka mate » soit systématiquement réalisé avant chaque match des All Blacks, à la demande du capitaine Wayne « Buck » Shelford et du talonneur Hikatarewa Reid.

Tous deux originaires de Rotorua, ils étaient sensibles à l'importance et aux significations du haka dans la société māori et ont exigé de leurs partenaires qu'ils le réalisent avec rigueur et intensité, chose qui n'avait pas toujours été vraie par le passé. Shelford et Reid ont réexpliqué les paroles, enseigné la diction, les mouvements, avant d'organiser des répétitions collectives jusqu'à la parfaite synchronisation du groupe.

Le changement fut radical, et les leaders tribaux se félicitèrent de voir que les All Blacks se montrèrent à la hauteur de leur patrimoine culturel, l'année même où la première Coupe du Monde de rugby se tenait sur le sol néo-zélandais.

Ka Mate et Kapa o Pango : Les Deux Hakas des All Blacks

Intitulé le « Kapa o Pango », celui-ci a déclenché une véritable tornades d'interrogations : allait-il remplacer le « Ka mate » ? Pourquoi l'avoir écrit ? Quel était son sens ? En réalité il ne remplace pas le « Ka mate », mais le complète.

Son auteur, l'influent leader māori Derek Lardelli l'expliqua ainsi : « Les hakas ressemblent à une famille. « Ka mate » est le grand-frère, « Kapa o Pango » est le cadet. On ne remplace pas un membre d'une famille par un autre ».

Ainsi pensent les Māori : dans leur culture, les danses ne sont pas que des formes corporelles, mais des personnes à part entière. On comprend mieux alors pourquoi alors celles-ci voyagent si bien à travers l'espace et le temps...

Les All Blacks exécutant le Kapa o Pango.

Les Paroles du Haka Kapa o Pango

Voici les paroles du Haka Kapa o Pango :

Kapa o Pango kia whakawetewete ra
Aue hi! Aue hi!
Ko Aotearoa e ngunguru nei!
Au, au, aue ha!
Au, au, aue ha!
Ko Kapa o Pango e ngunguru nei!
Au, au, aue ha!
Au, au, aue ha!
I ahaha!
I ahaha!
Ka tu te ihiihi
Ka tu te wanawana
Ki runga ki te rangi
E tu iho nei, tu iho nei, hi!
Ponga ra!
Kapa o Pango, aue hi, ha!

Traduction :

Permettez au groupe All Blacks de se défouler
Aue hi! Aue hi!
C’est Aotearoa qui rugit!
Au, au, aue ha!
Au, au, aue ha!
C’est le groupe All Blacks qui rugit!
Au, au, aue ha!
Au, au, aue ha!
I ahaha!
I ahaha!
Notre puissance se dresse
Notre supériorité se dresse
Au sommet du ciel
Nous nous tenons ici, nous nous tenons ici, hi!
Feuille de fougère argentée!
All Blacks, aue hi, ha!

Les Réactions au Haka et son Impact Culturel

Au fil du temps, les adversaires ont appris à réagir au haka des Blacks, soit en relevant le défi, comme l'Irlande de 1989 ou la France, en finale de la Coupe du Monde 2011. Après coup, le XV de France avait d'ailleurs été sanctionné d'une amende, assez symbolique par son montant, de 2880 euros.

Car les instances du rugby mondial ont dicté des règles trop strictes sur le respect du haka par les adversaires des Blacks, notamment au niveau de la distance à respecter. Ceci dit, l'opinion néo-zélandaise elle-même avait alors jugé cette sanction disproportionnée, en ne voyant pas trop quel problème posait la réaction française.

L'une des plus belles réponses au haka fut celle du Pays de Galles, à domicile, en 2008. Les Gallois restèrent figés, immobiles, deux minutes après la fin du rituel, créant ainsi une tension unique.

Enfin, récemment, le 5 novembre à Chicago, l'Irlande a, plutôt que de répondre, profité du haka pour se mettre en scène elle aussi. Pour rendre hommage à Anthony Foley, légende du rugby irlandais décédé mi-octobre, les joueurs du XV du Trèfle ont formé un 8 sur la pelouse.

Au final, l'Irlande a battu la Nouvelle-Zélande pour la première fois de son histoire, après 111 ans de défaites ! Pour des raisons évidentes de rivalité régionale et de proximité culturelle, le haka prend une ampleur encore différente lors des matches contre les nations du Pacifique.

En 1993, les Samoans ont été les premiers à danser leur haka, le Siva tau, en même temps que les All Blacks. Un autre exemple plus récent et encore plus spectaculaire car filmé au plus près des deux équipes. En l'occurence, c'était lors du championnat du monde juniors, en 2014.

Le Haka comme Hommage

Enfin, le haka est aussi pratiqué pour rendre hommage, notamment aux joueurs décédés. En juin 2015, cinq All Blacks (Chris Masoe, Carl Hayman, Ali Williams, Neemia Tialata et le retraité Byron Kelleher) avaient réalisé un haka au bord de l'autoroute A9, près de Béziers, à l'endroit même où leur ancien coéquipier Jerry Collins, ainsi que sa compagne, étaient décédés quelques jours plus tôt dans un accident de voiture.

Publiées par Tialata, les images avaient fait le tour du monde. Et pour terminer, hommage à l'une des plus grandes légendes du rugby néo-zélandais, Jonah Lomu, avec ce haka réalisé peu après sa mort par les actuels élève du Wesley College, l'école privée fréquentée dans sa jeunesse par Lomu.

Hommage à Jonah Lomu.

Tableau Récapitulatif des Hakas des All Blacks

Type de HakaCréateurPremière UtilisationSignificationContexte d'Utilisation
Ka MateTe Rauparaha1905Célébration de la vie sur la mortHaka emblématique, utilisé traditionnellement
Kapa o PangoDerek Lardelli (2005)2005Hommage à l'équipe des All BlacksRéservé aux grandes occasions et aux matchs importants

En conclusion, le haka est bien plus qu'une simple danse de guerre. C'est un symbole puissant de l'identité maorie, un vecteur de culture et de spiritualité, et un rituel qui unit les joueurs des All Blacks à leur héritage. Qu'il s'agisse du traditionnel "Ka Mate" ou du plus récent "Kapa o Pango", chaque haka raconte une histoire et incarne l'âme collective d'une nation fière de ses racines.

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