Rapport de la Cour des Comptes sur la Fédération Française de Rugby (FFR) : Analyse et Perspectives

Ces derniers mois, le rugby français aura beaucoup accaparé la Cour des comptes. La Cour des comptes vient de dévoiler ce lundi son rapport sur la Fédération française de rugby, concernant la période 2018-2024. Un document de 137 pages, très détaillé, qui épluche les finances de la FFR.

Dans un rapport récent, la Cour des comptes dresse le bilan d’une FFR fragilisée par des années de dérives et un modèle économique devenu insoutenable. Avec près de 350 000 licenciés, 1 900 clubs et un budget avoisinant les 150 millions d’euros, la FFR reste l’une des plus importantes fédérations sportives françaises. Mais cette puissance masque un modèle économique devenu fragile.

La FFR sort d’une période de turbulences institutionnelles, sportives et financières dont les effets se font encore sentir. En résumé : la Fédération, ses 350 000 licenciés, ses 1900 clubs, ses quelque 300 salariés et ses 150 millions d’euros de budget, fait face à « une situation financière dégradée ».

Rapport 2025 sur la situation des finances publiques

Constats Principaux de la Cour des Comptes

Le rapport de la Cour des comptes, rendu public en ce début d’année 2026, agit comme un électrochoc pour le monde de l’ovalie. La Cour émet plusieurs constats :

  • La Fédération française de rugby a renforcé sa gouvernance et son action de long terme au service des territoires, des clubs et des licenciés, notamment en faveur de la féminisation.
  • Le dialogue renforcé avec la Ligue nationale de rugby favorise un meilleur partage des retombées du rugby professionnel, mais des efforts restent nécessaires en matière de prévention et de communication sur l’intégrité physique des joueurs.
  • Le nombre et l’importance des événements survenus ces dernières années montrent que la vigilance des instances fédérales et du comité d’éthique doit être maximale et que l’amélioration des procédures doit se poursuivre avec en particulier la mise en œuvre des recommandations de l’Agence française anticorruption, ainsi que des recommandations ou orientations de la Cour concernant le comité d’éthique et les modes de prise de décision sur certains grands projets.
  • La Fédération française de rugby a mené ces dernières années plusieurs projets structurants aux impacts financiers certains : abandon du Grand stade d’Évry mais aussi des choix stratégiques engageants comme l’accord avec le fonds CVC Capital Partners ou le projet du Centre d’innovation des rugby.
  • À l’inverse, la fédération devrait bénéficier à court terme d’augmentations significatives de recettes grâce au nouveau contrat conclu pour l’occupation du Stade de France et aux retombées financières du Tournoi des Six Nations.
  • Les relations de la FFR avec la direction des sports et l’Agence nationale du sport (ANS) sont globalement satisfaisantes mais doivent être clarifiées et mieux sécurisées, notamment pour l’encadrement des conseillers techniques et les déplacements des joueurs.
  • Le pilotage du soutien de l’État et de l’ANS, et son évaluation, restent perfectibles.

L’examen de la situation financière de la FFR 2018-2024 révèle des fluctuations liées à la crise sanitaire, à l’entrée de CVC dans la nouvelle société des Six Nations, à l’incidence des pertes du GIE Hospitalités et à un déficit structurel estimé à 12 M€ en 2023 et 2024.

Déficit Structurel et Augmentation des Dépenses

En 2023 et 2024, les résultats d’exploitation ont plongé dans le rouge, révélant un déficit structurel : les recettes ne suffisent plus à couvrir l’augmentation continue des dépenses, notamment celles liées aux équipes de France, au soutien des territoires et au fonctionnement interne.

Pour expliquer ce « déficit d'exploitation structurel », les rapporteurs mentionnent « avant tout, un modèle économique non soutenable », avec des dépenses qui s'envolent, comme la masse salariale de la FFR augmentant de 30,91% au cours de la période auditée, et des revenus insuffisants ou insuffisamment pérennes.

Un déficit structurel de 18 millions d’euros annuel a plombé la période, marquée par une forte croissance des effectifs salariés (+ 40 % entre 2017 et 2024), ainsi que « des projets structurants dont la gestion a parfois été insuffisante, voire défaillante ».

Gouvernance et Gestion des Dossiers

Ici, la Cour n’élude pas les errements passés. La condamnation en première instance de Bernard Laporte pour corruption (2022), la gestion controversée de certains grands dossiers - Coupe du monde 2023, centre d’innovation de Pantin - ont durablement entaché la crédibilité de la fédération.

« La gouvernance fédérale a été défaillante à plusieurs reprises avec en particulier la condamnation en première instance, en 2022, de M. Laporte pour corruption et la gestion critiquable de certains dossiers comme celui de la Coupe du monde de rugby 2023 ou de l'investissement pour le centre d'innovation du rugby de Pantin », indiquent en préambule les magistrats, rappelant les déficits d'exploitation année après année (-6,8 M€ en 2018, -1,5 M€ en 2019, -3,5 M€ en 2020, -4,8 M€ en 2021, -625 000 € en 2022, -15,5 M€ en 2023, -29,5 M€ en 2024).

Ce rapport, qui porte sur la période 2018-2024, rappelle la gestion critiquable de certains dossiers par les présidences précédentes, et notamment celle de Bernard Laporte (décembre 2016 - janvier 2023) sur la Coupe du monde de rugby 2023 en France par exemple.

Parlant de gestion insuffisante voire défaillante, le rapport de la 3e chambre de la Cour des comptes publié lundi évoque également le dossier du Centre d’innovation des rugbys (CIR) de Pantin, en Seine-Saint-Denis, lancé lui aussi sous l’ère Laporte, dont le coût a doublé - d’une fourchette entre 11 et 14,7 millions d’euros à près de 28 millions hors taxes - et dont l’exploitation pourrait générer environ 3 millions d’euros de déficit par an.

La Cour note le coût croissant de ce projet immobilier (parti d'une fourchette comprise entre 11 et 14,7 M€ pour atteindre 34 M€ à ce jour), « un suivi défaillant, des instances peu informées au stade des prises de décision et une exploitation qui pourrait générer environ 2 M€ de déficit par an pour la FFR. L'acte majeur d'engagement a été signé par le président par intérim (Alexandre Martinez) quelques jours avant la fin programmée de son mandat alors qu'il aurait été souhaitable d'attendre l'élection de juin 2023. »

Enfin, l’investissement immobilier lancé par l’équipe Laporte à Pantin (Seine-Saint-Denis), sur les terrains du stade Montbrand, « aberrant » selon les dirigeants actuels de la Fédération, risque de coûter 3 millions d’euros par an, prévient la Cour.

La FFR, qui a répondu point par point à la Cour des comptes, explique notamment que la recherche de locataires à Pantin permettra de limiter le déficit à 2 millions par an.

Impact de la Coupe du Monde 2023

Le premier constat, sans doute le plus cinglant, concerne le décalage abyssal entre les promesses de l’ancienne gouvernance et la réalité comptable. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : là où la Coupe du monde 2023 devait être le moteur financier du rugby français avec un bénéfice escompté de 68 millions d’euros, elle laisse une ardoise monumentale.

Le déficit de l’événement est désormais estimé à 20 millions d’euros, auxquels s’ajoute un redressement fiscal de 7 millions d’euros actuellement en négociation avec Bercy.

Entre 2018 et 2024, la situation financière de la Fédération a également subi les répercussions de la crise sanitaire puis les pertes substantielles du programme des hospitalités de la Coupe du monde 2023 qui entraîneront encore, écrit la Cour, « des décaissements importants ».

La FFR a été plombée sur cette période par plusieurs boulets : le déficit des hospitalités de la Coupe du monde 2023, largement supporté par la Fédération.

Si World Rugby a réalisé le meilleur résultat financier de son histoire et si le résultat de« France 2023 », strictement limité à l’organisation de l’événement, est également le meilleur jamais enregistré par les comités d’organisation de la Coupe du monde de rugby, les pertes enregistrées sur « Campus 2023 » et sur le GIE « Rugby Hospitalités et Voyages » ont réduit ce résultat de moitié voire des deux-tiers, la FFR enregistrant pour sa part une perte sèche a minima de 19,2 M€ et pouvant atteindre jusqu’à - 28,9 M€, alors même qu’elle était déjà en difficulté financière sur les derniers exercices et soumise à une exigence de maîtrise renouvelée de ses dépenses.

Actuellement en négociations avec Bercy pour échapper au redressement fiscal de 7 millions d’euros consécutif à une Coupe du monde déficitaire à hauteur de 20 millions d’euros, les dirigeants fédéraux savent l’exercice périlleux.

Le Rôle de CVC Capital Partners

C'est le cas des versements du fonds d'investissement CVC à qui la FFR, et tout le Six Nations avec elle, a choisi de vendre les droits commerciaux du Tournoi. Certes, une redevance substantielle est venue agir comme un produit masquant mais la dernière échéance approche.

Et dans le même temps, Laporte et son négociateur dans ce dossier (« Claude Atcher, ni salarié, ni prestataire, ni élu, dont la désignation n'a pas été assortie d'un lien contractuel avec la FFR ») n'ont pas fait en sorte que les recettes financières tirées par la France du Six Nations cessent de plafonner à 16% pour un pays qui apporte 26% au pot commun.

« Les produits exceptionnels issus de CVC (qui permettaient de combler le déficit jusqu'en 2023) ne suffisent plus à couvrir le déséquilibre structurel et disparaîtront en 2026. À court terme, la situation financière et la trésorerie de la FFR sont menacées », écrit la Cour des comptes qui n'écarte pas encore totalement le risque d'une cessation de paiement.

La FFR a été plombée sur cette période par plusieurs boulets : le déficit des hospitalités de la Coupe du monde 2023, largement supporté par la Fédération. Mais aussi le « mirage » CVC : si ce fonds de pension a pris une participation dans le Comité des Six Nations qui a d’abord permis aux Fédérations de toucher de l’argent, il est aujourd’hui « la 7e Nation » du Tournoi, et ne verse plus d’argent à la FFR cette année.

L’analyse de la Cour des comptes met en lumière une série de décisions stratégiques dont le coût continue de grever le budget fédéral. La cession de capital à CVC : Si l’entrée du fonds d’investissement dans le Tournoi des 6 Nations a apporté de l’oxygène à court terme, la Cour dénonce un manque de débat stratégique et des frais de conseil exorbitants (1,5 M€).

La cour regrette notamment que les ressources exceptionnelles tirées de la vente d’un septième du Tournoi des six nations à la société CVC Capital Partners Limited aient été utilisées longtemps par la fédération pour financer des dépenses de fonctionnement et masquer les déficits.

Plan de Redressement et Perspectives d'Avenir

Depuis l’élection de Florian Grill en 2023, des progrès sont toutefois salués par l’institution : représentation de l’opposition au sein du bureau stratégique, hausse des licenciés (de 280 000 en 2019 à 360 000 aujourd’hui), renforcement des dispositifs d’éthique et de probité, amélioration des procédures de décision.

Ce rapport de la Cour des comptes (137 pages) prend aussi le temps de se pencher sur le plan quinquennal de redressement des comptes initié par l'administration Grill. « Un plan de grande qualité montrant l'implication et le sérieux de la Fédération pour redresser durablement ses comptes, notent les magistrats. Mais dont le succès dépendra du maintien de l'attractivité du rugby, de la mise en oeuvre de mesures d'efficacité et d'un suivi rigoureux des dépenses. »

Du côté de la FFR, on rappelle que ce rapport a été appelé de ses vœux par Florian Grill, quand il a hérité de « la situation catastrophique » de l’époque Laporte. Selon la Fédération, le déficit structurel est aujourd’hui ramené à 7 millions, et « la perspective est d’être à l’équilibre pour la saison 2027-2028, et ce pour plusieurs saisons ».

Malgré ce tableau sombre, la Cour salue la « grande qualité » du plan de redressement engagé par l’équipe actuelle. L’objectif est clair : revenir à l’équilibre en deux ans. Mais le chemin est étroit.

La situation reste fragile et la Cour estime qu'il faudra attendre la publication des comptes 2026 pour mieux mesurer l'effet du plan Grill sur ce déficit structurel. Elle note cependant que cette cure d'austérité n'a pas affecté le prix de la licence, toujours aussi bas.

« Nous visons le retour à l'équilibre d'ici à la saison 2027-2028, assure la FFR. On pense que la situation se consolide et qu'elle ne dépendra pas d'un résultat sportif comme avec l'équipe précédente et la Coupe du monde en France. »

En attendant, le rapport relève « les efforts importants de maîtrise des dépenses, par exemple en renégociant à la baisse les primes des joueurs, et surtout d'augmentation de ses revenus (sponsoring, négociations avec GL Events, le nouveau concessionnaire du Stade de France, augmentation de la part des bénéfices du Tournoi des Six Nations, de 16% à 17,85% à partir du 1er juillet 2025 puis 19% à partir du 1er juillet 2026, ce qui générerait in fine des revenus supplémentaires de 3,5 M€ par an). »

La FFR a par ailleurs renégocié les droits avec le Comité des Six Nations, ce qui lui permet de dégager 3 millions d’euros de plus par an.

Selon la FFR, le nouveau contrat avec le Stade de France devrait engendrer un gain de l'ordre de 5 M€ par an.

Et qu’enfin, le contrat signé avec GL Events, nouveau gestionnaire du Stade de France, est plus avantageux pour elle. La FFR table par exemple sur des recettes de billetterie de 8 à 9 millions d’euros pour les gros matchs au Stade de France, comme le France-Angleterre du 14 mars prochain.

La Cour salue par ailleurs le fait que l'opposition soit mieux représentée que du temps de la gouvernance précédente et constate « depuis deux ans, une politique de recrutement plus restrictive afin de maîtriser la masse salariale. Les hypothèses sur lesquelles repose ce plan sont réalistes et de premiers résultats concrets positifs ont déjà été obtenus. »

Tableau Récapitulatif des Déficits d'Exploitation (2018-2024)

Année Déficit d'Exploitation (€)
2018 -6,8 M€
2019 -1,5 M€
2020 -3,5 M€
2021 -4,8 M€
2022 -625 000 €
2023 -15,5 M€
2024 -29,5 M€

Les magistrats du Palais Cambon émettent toutefois un point de vigilance important concernant le nouveau contrat d'assurance dit d'auto-assurance partiel souscrit par la FFR.

« Cette trésorerie doit être sécurisée par la création d'un fonds disposant d'une personnalité morale distincte de celle de la Fédération. Par ailleurs, il est nécessaire pour la FFR de se mettre en conformité, à la suite d'une décision du Conseil d'État de juillet 2024, avec le code du sport et celui des assurances relatif aux contrats d'assurance collectifs. La FFR a reconnu des maladresses rédactionnelles de son contrat d'assurance. Il conviendra donc de repréciser les termes exacts de ce contrat afin de lever toute ambiguïté qui pourrait être source de risques juridiques et fiscaux.

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