La participation de l'Afrique du Sud à la Coupe d'Europe de Rugby : un bilan mitigé

L'intégration des provinces sud-africaines dans les compétitions européennes de rugby, telles que la Champions Cup et la Challenge Cup, a suscité de nombreuses réactions et interrogations depuis 2022. Cette initiative, visant à insuffler un nouvel élan à des compétitions en perte de vitesse, a soulevé des questions d'ordre sportif, économique, logistique et écologique.

L'équipe sud-africaine des Stormers du Cap a battu le Stade Français au stade Jean-Bouin samedi. Elle défiera le Stade Rochelais en huitièmes. AFP/Geoffroy Van Der Hasselt

Un contexte de bouleversements dans le rugby mondial

Après l’interruption du sport à cause de la crise sanitaire, les provinces sud-africaines majeures ont fait le choix de quitter le Super Rugby (meilleures équipes d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, du Japon et d’Argentine), en perte de vitesse, pour rejoindre l’United Rugby Championship (URC). À la rentrée 2021, elles ont donc fait leurs grands débuts dans le championnat, qui regroupait jusque-là des formations irlandaises, écossaises, galloises et italiennes.

Pour les éditions 2022-2023, cinq équipes sud-africaines ont intégré les joutes du Vieux Continent :

  • Les Bulls de Pretoria, les Sharks de Durban et les Stormers du Cap en Champions Cup.
  • Les Lions de Johannesburg et les Cheetahs de Bloemfontein en Challenge Cup.

Des résultats sportifs en dents de scie

En deux années de participation, aucune équipe sud-africaine n’a réussi à atteindre les demi-finales de la Champions Cup. Si cette observation ne fait pas preuve d’un désintérêt évident, les scores concédés, parfois très lourds, en dehors du continent africain montrent une gestion compliquée de cette compétition pour les équipes de l’hémisphère sud.

Pour la première fois depuis leur arrivée en 2022-2023, les clubs sud-africains pourraient n’avoir aucun représentant en phase finale de Champions Cup. Avec deux victoires en neuf matchs cette saison, leur présence interroge. Une victoire des Sharks de Durban face à Exeter, une autre des Stormers face à Sale. Et c’est tout. En neuf rencontres disputées en Champions Cup, les Sud-Africains n’ont accroché que deux succès, noyés entre des grosses défaites.

Pourtant, sur leurs deux premières années, les Sharks, les Bulls et les Stormers rivalisaient sur le terrain, et parvenaient à faire des coups à l’extérieur, atteignant les quarts de finale. Cette saison, pas l’ombre d’un succès en Europe.

En 2023, trois équipes sur trois se sont qualifiées en huitièmes de finale et deux en quarts, le bilan sportif de l'intégration des formations sud-africaines était déjà positif. Les Sharks et les Stormers ne partaient pas non plus favoris des quarts, mais étaient loin d'être ridicules à leur place, grâce à des effectifs riches et d'une immense qualité.

Tableau des résultats des équipes sud-africaines en Champions Cup

Saison Nombre d'équipes qualifiées en 8e de finale Nombre d'équipes qualifiées en quart de finale Meilleur résultat
2022-2023 3 2 Quart de finale
2023-2024 2 0 8e de finale

Les clubs sud-africains en coupe d'Europe !!!! (explications + avis)

Les défis logistiques et écologiques

La première explication se trouve évidemment dans les très grands déplacements. Sur les quatre matchs de phase de groupe, ces équipes sud-africaines doivent se rendre deux fois en Europe, avec un mois environ entre chaque rencontre. Compliqué pour les joueurs de rester compétitifs, en subissant le changement de température.

Le centre sud-africain de Montpellier Jan Serfontein en témoigne : "J’ai discuté avec des joueurs des Lions qui sont venus nous jouer. Les trajets sont difficiles pour eux, ils ont fait 25 heures de vol en classe économique et sont arrivés mercredi après-midi pour un match samedi."

Et pour les équipes françaises aussi, ces déplacements bouleversent le calendrier. Le Stade Toulousain a dû faire tourner son effectif dans un match de gala à La Rochelle, pour se donner toutes les chances de rivaliser dans la chaleur de Durban face aux Sharks.

De quoi se poser des questions sur l’intérêt de cette compétition pour l’arrière du Stade Toulousain et des Bleus, Thomas Ramos : "C’était dur dans le sens aller. Avec la température et l’humidité, le jour complet de voyage avec trois avions. On n’est pas les premiers ni les derniers à le faire mais est-ce qu’on protège les joueurs dans un voyage comme ça ?"

L’arrivée des cinq franchises sud-africaines pose son lot de questions, notamment sur le volet écologique. À l’heure d’une prise de conscience globale sur le réchauffement climatique, pourquoi intégrer des équipes situées à l’autre versant du globe, qui va forcément engendrer des longs déplacements et donc augmenter l’empreinte carbone des équipes européennes ?

Pour justifier cette décision, l’instance avance l’argument suivant : lorsque les provinces sud-africaines participaient au Super Rugby, elles réalisaient déjà des longs voyages pour se rendre en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Japon et en Argentine.

L’EPCR se défend aussi en arguant sa volonté de ne pas laisser la nation arc-en-ciel de côté. « Les provinces sud-africaines sont vouées à avoir un bilan carbone très négatif car le pays est isolé, développe Yann Roubert. C’est l’un des grands malheurs du rugby. Tant qu’on voudra des France - Afrique du Sud, on va devoir faire ces déplacements et traverser la moitié du globe. Mais on est conscients que c’est loin d’être l’idéal. »

Des enjeux financiers et populaires

Depuis 2023, le nom de la Champions Cup est complété par celui d’une marque, Investec, un groupe bancaire dont le siège est à… Johannesbourg. La conclusion de ce partenariat est directement liée à l’intégration des franchises sud-africaines.

Toujours selon Yann Roubert, « la fédération sud-africaine paie davantage à l’EPCR que les coûts représentés par l’intégration des franchises », notamment les surplus liés aux déplacements, assumés par l’organisateur.

Enfin, même si les stades sont loin de voir leurs quelque 50 000 sièges occupés, les matchs drainent de belles affluences en Afrique du Sud, pays où le rugby est le sport le plus populaire après le foot.

Des interrogations sur l'engagement des équipes sud-africaines

Au-delà des défaites loin de leurs bases, les Sud-Africains semblent se désintéresser de cette compétition, moins ancrée dans leur culture du rugby. Alors qu’ils paraissaient intouchables sur leurs terres, avec une seule défaite (les Stormers face à La Rochelle) sur leurs deux premières participations, trois équipes européennes sont venus chercher la victoire cette saison. Toulouse à Durban face aux Sharks, Toulon face aux Stormers à Port Elizabeth et Northampton sur la pelouse des Bulls.

Une enquête a même été ouverte sur les Bulls, accusés d’avoir violé l’accord de participation des équipes en Champions Cup. Il leur est reproché d’avoir aligné une équipe amoindrie lors d’un quart de finale, afin de préserver leurs joueurs pour le championnat URC.

L'entraîneur Jake White a dénoncé les conditions de voyage de son équipe et critiqué la fédération sud-africaine, SA Rugby, l'accusant de ne pas avoir optimisé les modalités de déplacement pour un groupe séparé lors de ce trajet.

Conclusion

L'intégration des équipes sud-africaines dans la Coupe d'Europe de Rugby est une initiative complexe, aux multiples facettes. Si elle a apporté une nouvelle dimension économique et sportive à la compétition, elle soulève également des questions importantes sur l'impact environnemental, l'équité sportive et l'engagement des équipes concernées. L'avenir de cette collaboration dépendra de la capacité des acteurs du rugby à trouver des solutions durables et équilibrées pour répondre à ces défis.

tags: #coupe #europe #rugby #afrique #du #sud