Pour la première fois, en 1987, se dispute en Nouvelle-Zélande et en Australie une Coupe du monde de rugby. Récit d'une épopée qui mènera les Bleus de Saint-Lary à Auckland.
Ce 5 mai 1987, trois jours après la finale du Championnat remportée par Toulon sur le Racing Club de France (15-12), Philippe Dintrans et Patrick Estève taquinent la truite à Saint-Lary.

Veille du départ vers la Nouvelle-Zélande, Jean-Pierre Garuet, Laurent Rodriguez, Patrick Estève, Louis Armary (en arrière-plan), Éric Champ, Jean-Luc Joinel, Philippe Dintrans et Rodolphe Modin sont invités à déjeuner dans la salle du Conseil des ministres, à l'Élysée, par François Mitterrand, président de la République. Une séance d'entraînement leur permettra, en fin de journée, d'éliminer les excès.
Didier Camberabero est le dernier à monter, ce 14 mai 1987, dans l'avion qui mènera le groupe France jusque sur l'île du long nuage blanc. Buteur émérite, il ne sait pas encore qu'il entrera dans l'histoire du quinze de France au poste, nouveau pour lui, de trois-quarts aile. Arrivée une heure plus tôt en provenance de Montpellier en pleine grève des aiguilleurs pour remplacer dans l'urgence Jean-Baptiste Lafond, blessé le matin même et forfait, le Biterrois monte seul par l'arrière de l'avion sans être passé par la zone de contrôle.

Pour meubler l'attente, l'arrière biarrot Serge Blanco et le trois-quarts centre agenais Philippe Sella jouent à la console vidéo, ce 22 mai 1987, dans le hall de leur hôtel à Christchurch, veille du premier match de poules contre l'Écosse, soldé par un résultat nul (20-20) qui évite aux Tricolores d'affronter les All Blacks en quarts de finale.
Balle en main ou aux fléchettes, Serge Blanco, le « Pelé du rugby », ne rate pas l'occasion de relever le moindre défi avant d'affronter les Écossais, le lendemain, au Lancaster Park.
Après les forfaits de Philippe Bérot et de Jean-Baptiste Lafond et, la veille, la blessure d'Éric Bonneval, le trois-quarts aile bayonnais Patrice Lagisquet, ici à peine arrivé dans sa chambre d'hôtel à Christchurch, devient l'atout n° 1 de l'attaque française.
Panthère rose baptisée « Mouline » par Franck Mesnel en hommage à Philippe Cotten alias « Moulinot », prince des troisièmes mi-temps parisiennes, la mascotte du quinze de France est installée par le kiné Antoine Galibert et le médecin Jean « Didou » Pène avant la rencontre contre le Zimbabwe remportée 70-12, le 2 juin 1987. Elle porte chance à Didier Camberabero, auteur de 30 points. Ce jour-là, il dépasse de trois points le record de son père, Guy, qui datait de 1967.
Main sur la bouche, Jacques Fouroux contient sa joie juste après le succès (30-24) de ses joueurs en demi-finales face à l'Australie, le 13 juin, au Concord Oval de Sydney. Il est entouré d'Henri Fourès (à gauche), président de la commission de sélection, de Jean-Pierre Bastiat, ancien capitaine du quinze de France et membre des Barbarians français, et du talonneur remplaçant, Philippe Dintrans.
Assis dans les tribunes du terrain annexe de l'Eden Park d'Auckland, le pilier gauche biarrot Pascal Ondarts et l'ouvreur parisien Franck Mesnel enfilent leurs crampons pour un ultime entraînement, deux jours avant la finale.
De gauche à droite, Rodolphe Modin, Laurent Rodriguez, Francis Haget, Didier Camberabero et Alain Carminati attendent leurs bagages après un voyage retour de vingt-quatre heures, ponctué par une escale à Singapour.
En compagnie de quelques supporters et d'une poignée de journalistes, Serge Blanco savoure une bière à la sortie du vestiaire de l'Eden Park d'Auckland après la finale perdue face à la Nouvelle-Zélande (29-9).
Moment de détente pour Jean-Louis Tolot, Philippe Sella, Alain Lorieux, Louis Armary et Éric Champ, qui découvrent en bateau l'immense baie de Sydney avant leur demi-finale contre l'Australie, le 13 juin (30-24).
Parcours de l'Équipe de France
Au terme d’un match fantastique de suspense et d’engagement, la France s’impose à Sydney contre l’Australie, en demi-finale de la première Coupe du monde le 13 juin 1987.
Comme prévu, les sept équipes majeures passent le premier tour, le strapontin restant pour les quarts de finale revient aux îles Fidji, qui ont pour adversaire la France. Les Français ont fait un premier tour en montant doucement en puissance : Écosse (20-20), Roumanie (55-12), Zimbabwe (70-12).

Jacques Fouroux, le manageur du XV de France.
Les Australiens, qui ont sorti l’Irlande en quarts de finale (33-15), sont favoris mais la France, qui a remporté le Tournoi cet hiver, a des arguments à faire valoir. Sur ses quatre premiers matches, elle a inscrit pas moins de 29 essais, par Charvet (4), Cambarabero (4), Lagisquet (3), Sella (3), Modin (3), Blanco (2), Laporte (2), Rodriguès (2), Dubroca, Esteve, Andrieu, Erbani, Berbizier et Lorieux.
Composition de l'Équipe
Car elle possède des joueurs majeurs qui arrivent à maturité dans toutes les lignes : Pascal Ondarts, Daniel Dubroca, Jean-Pierre Garuet, Philippe Dintrans, Alain Lorieux, Jean Condom, Éric Champ, Dominique Erbani, Jean-Luc Joinel, Laurent Rodriguez, Pierre Berbizier, Guy Laporte, Franck Mesnel, Patrice Lagisquet, Denis Charvet, Philippe Sella, Didier Camberabero, Patrick Estève, Eric Bonneval, Jean-Baptiste Lafond et Serge Blanco. Rétrospectivement, difficile de faire mieux…
Le tout coaché par un personnage hors norme, Jacques Fouroux, l’ancien n°9 et capitaine de l’équipe de France victorieuse du Grand Chelem dans le Tournoi 1977. Petit gabarit, mais grand homme au caractère énorme.
Australie - France (1987) - Serge Blanco #UnJourUnEssai
La Demi-Finale Épique contre l'Australie
La demi-finale Australie - France, le samedi 13 juin 1987, à 7 h du matin en France, se déroule au Concord Ovale de Sydney, un stade un peu champêtre. Mais cela va être « le plus grand match de tous les temps ! », selon les témoins à l’issue de la rencontre.
L’Australie mène 6-0 (un drop et une pénalité de l’ouvreur Michael Lynagh), la France égalise avec un essai transformé d’Alain Lorieux, le pompier d’Aix-les-Bains. Lynagh transforme une pénalité et cela fait 9-6 pour l’Australie à la pause. Mais la France passe devant juste après le repos, par un essai transformé de Sella après une nouvelle charge de Lorieux et une passe de Mesnel (12-9). Un essai de David Campese redonne l’avantage à l’Australie avec transformation de Lynagh (12-15). Ce dernier passe une pénalité et le score monte à 21-15 en faveur de la France (59’). Le 3e ligne australien David Codey marque un nouvel essai, transformé, et cela fait 21-21 (64’). Pénalité de Lynagh : 21-24 (76’). Pénalité de Camberabero : 24-24 (81’) !
On dépasse le temps réglementaire, l’arbitre écossais peut siffler à tout moment une prolongation, mais il laisse jouer jusqu’au bout du bout… La cavalerie française en profite une dernière fois. Sur une récupération devant sa ligne face à des Australiens qui tentent eux aussi de faire la décision, Lagisquet tape à suivre. Charvet récupère, perce puis passe à Berbizier qui sert Lagisquet, lequel fixe trois Australiens. Rodriguez arrive en soutien, pour servir Blanco qui enclenche un sprint énorme, flirte avec la ligne de touche alors que la défense australienne semble pouvoir l’intercepter, mais non… Il parvient à franchir la ligne d’en-but et aplatit en coin un essai d’anthologie.

Cet essai du bout du monde de Serge Blanco symbolise l’admirable match des hommes de Jacques Fouroux.
Patrice Lagiquet dira plus tard : « C’était un match riche où il y avait eu beaucoup de volume de jeu pour l’époque. Jacques faisait du Jacques, classique. C’est-à-dire la guerre avec les médias. Il voulait isoler le groupe, remonter tout le monde contre la terre entière. Il savait très bien faire ça et puis il pouvait s’appuyer sur ses leaders de jeu : Berbizier, Dubroca, Blanco. Ça marchait parce qu’il avait des mecs prêts à prendre des initiatives.
« Avant ce match contre l’Australie, se souvenait Serge Blanco quelques années plus tard, nous avions effectué le plus dur entraînement que j’ai jamais connu. Ça tapait, on plantait les mecs. Chacun voulait gagner sa place ! Denis Charvet se souvenait, lui, du cercle formé par les joueurs à l’issue de la rencontre. « Après la douche, alors que le stade s’était vidé, nous sommes ressortis sur la pelouse et nous nous sommes mis en cercle. Pascal Ondarts a commencé à entonner des chants basques.
La Finale contre la Nouvelle-Zélande
Mais les Français n’ont pas été champions du monde ensuite car en finale, la Nouvelle-Zélande se révéla trop forte, une semaine plus tard à Auckland (29-9).
« Cela n’aurait pas changé ma vie, avance Serge Blanco. Cette Coupe du monde, c’est cette histoire d’hommes. » « Il y a un lien indéfectible entre nous, appuie Denis Charvet. Franck Mesnel, lui, exprime un regret : « Nous avions battu les Blacks en novembre, nous avions réalisé le Grand Chelem en suivant, nous étions l’une des meilleures équipes du monde. Mais une finale, ça se gagne.

Didier Camberabero, le buteur impeccable du XV de France lors de la première Coupe du monde.
Composition de l'équipe en demi-finale
- FRANCE : 15. Blanco - 14. Camberabero, 13. Sella, 12. Charvet, 11. Lagisquet - 10. Mesnel, 9. Berbizier - 8. Rodriguez, 7. Erbani, 6. Champ - 5. Condom, 4.
- AUSTRALIE : 15. Campese - 14. Grigg, 13. Slack (cap), 12. Papworth, 11. Burke - 10 Lynagh, 9. Farr-Jones - 8. Poidevin, 7. Coker, 6. Miner - 5. Curtler, 4 Campbell - 3. McIntyre, 2. Lawton, 1.
Statistiques Clés du Match France-Australie
Une statistique illustre à elle seule la folie d'un match pas tout à fait comme les autres. Au cours de ce France-Australie, il y eut 67 turnovers ! 40 concédés par l'Australie, 27 par la France.
En 95 courses dénombrées avec le ballon, les Français ont gagné pas moins de 533 mètres.
Les Wallabies ont manqué en tout 23 plaquages, sur 61 tentés, soit un petit 62% de réussite. Une misère...
| Équipe | Turnovers Concédés | Plaquages Manqués | Mètres Gagnés |
|---|---|---|---|
| France | 27 | 19 (81% de réussite) | 533 |
| Australie | 40 | 23 (62% de réussite) | N/A |
Revoir la demi-finale France-Australie de 1987, c'est se replonger avec plaisir dans un rugby moins athlétique mais plus libre et léger, comme la divine foulée de Blanco vers les portes du paradis.