Jusqu'à fin juin, nous revisitons à chaque date anniversaire une finale marquante de l'histoire du Championnat de France. Vingtième épisode avec l'édition 1993 entre Castres et Grenoble (14-11), entachée par un essai qui n'aurait jamais dû être accordé au Tarnais Gary Whetton.
À l'issue de cette finale intense et longtemps incertaine, l'entraîneur du C.O., Alain Gaillard, tombe dans les bras de cette poutre du pack qu'est Gary Whetton, premier Néo-Zélandais à remporter le bouclier de Brennus. Dans le bain du vestiaire des Parc des Princes, les Castrais ont installé le précieux trophée. Leur enthousiasme n'est pas encore douché.
Trois jours plus tard à la « une » de L'Équipe, un document photo signé Tempsport montrera que l'essai de Whetton n'était pas valable...

Le contexte de la finale
Les mammouths isérois (Olivier Merle, Olivier Brouzet, Gregory Kacala) présentés par leur capitaine Hervé Chaffardon au président de la République, François Mitterrand. Un pack qui pèse pour défier Castres au Parc des Princes.
La première ligne Lafforgue-Urios-Toussaint est prête à engager le combat, soutenue par José Diaz. Mais Castres va exploser dès la première mêlée...
L'ancien international Alain Carminati s'en va défier son vis-à-vis, le flanker polonais Gregory Kacala.
Le déroulement du match
Derrière une mêlée à l'entrée des vingt-deux mètres tarnais, l'attaque iséroise est lancée en première main. L'ouvreur Patrick Goirand sert directement son centre Frédéric Velo qui perce...
Après avoir feinté quatre défenseurs castrais, Frédéric Velo marque en bonne position le premier essai de cette finale, essai qui ne sera pas transformé par l'arrière Cyril Savy, qui a déjà échoué lors de trois tentatives de but.
Les géants sont au rendez-vous... Olivier Merle et Olivier Brouzet opposés à Gary Whetton et Alain Carminati dans l'alignement.
La domination physique des Grenoblois est très marquée en première période. Domination qui n'est pas traduite au tableau d'affichage puisque Castres mène 6-5, juste avant l'heure de jeu.
Les plaquages sont impitoyables, les Castrais subissent la loi physique iséroise et encaissent un but de pénalité. Grenoble reprend la tête, 8-6, à moins d'une demi-heure de la fin de ce match très indécis.
Deux immenses deuxième-ligne s'affrontent. À gauche l'ancien capitaine des All Blacks, Gary Whetton, face à « l'homme et demi », l'imposant tricolore Olivier Merle.
À la 62e minute, sur un ballon a priori anodin déposé dans l'en-but au pied par l'ouvreur castrais Francis Rui, les Grenoblois se retrouvent sous pression...
À la grande surprise des Isérois qui ont vu leur demi de mêlée remplaçant Franck Hueber aplatir le ballon dans l'en-but pour un renvoi aux vingt-deux, l'arbitre Daniel Salles accorde un essai imaginaire à Gary Whetton. À l'époque, l'arbitrage vidéo n'existait pas. Castres repasse en tête, 11-8.
L'ouvreur castrais Francis Rui lève les bras au ciel et ferme les yeux : il est champion de France ! Castres s'est imposé, non sans difficultés, devant Grenoble (14-11). Les Isérois, eux, sont écrasés par l'injustice.

Tournoi des 6 Nations 1993 : L'introduction d'un trophée
Les Bleus de Gregory Alldritt et Antoine Dupont ont soulevé ce samedi soir le trophée symbolisant leur sacre dans le Tournoi des 6 Nations 2025. Mais trente-deux ans en arrière, c'étaient déjà des Français, ceux de Jean-François Tordo, qui inauguraient cette coupe et marquaient l'Histoire.
Avant l’arrivée de l’Italie en 2000, nous n’avions vécu qu’un seul changement flagrant : l’apparition en 1993 d’un Trophée, un objet fabriqué pour récompenser le vainqueur. Il prenait la forme d’une coupe en argent pur de deux kilos dessinée par James Brent-Ward et forgée par huit orfèvres londoniens. Ils avaient façonné quinze panneaux censés représenter les quinze acteurs d’un match plus trois poignées qui rendaient hommage aux trois arbitres.
Tordo se souvient : "Ce qui m’importait c’est que ce trophée générait une sorte d’ADN. C’était la mise au grand jour de toute une histoire. Je l’ai vécu comme le témoin de tout ce qu’avaient fait les anciens avant moi et de la possibilité de le transmettre à mon tour."
La "cafetière" de luxe était arrivée à Paris le samedi matin, en tenue camouflée dans deux malles transformées par Bob Weighill, secrétaire du Comité des 5 Nations et un certain M. Davies, galeriste, présenté comme un donateur généreux. Elle avait été réceptionnée par Marcel Martin président du comité et qui la fit exposer en avant-première au village d’Auteuil.
Elle avait coûté 40 000 livres avant d’être assurée pour 500 000 francs. Grisé par le succès français et par la défaite parallèle des Anglais en Irlande (une grosse surprise), Marcel Martin avait transgressé le protocole, au lieu d’attendre le banquet, il remet le trophée aux joueurs dans la moiteur des vestiaires.
Juste avant, il avait sorti de sa poche un petit coq d’argent pour le visser sur le couvercle. "Je n’ai pas osé le faire avant à cause de la scoumoune." Puis Jean-François Tordo arriva dans le studio d’Antenne 2, installé à quelques mètres pour poser le couvercle sur la tête de Pierre Salviac.
Après 110 ans de récompenses imaginaires, le vainqueur de la vieille compétition pouvait enfin toucher le fruit de ses efforts et de sa réussite. Avec le recul, on se dit que l’apparition de ce trophée a marqué une nouvelle ère. Elle préfigurait sans doute le professionnalisme et la création d’une société commerciale destinée à gérer ses revenus de plus en plus confortables.
Et puis, ce trophée se doublait aussi de la création d’un "classement officiel" : incroyable ! Il n’y en avait pas jusqu’alors, les journaux qui en publiaient n’engageaient qu’eux-mêmes.
Sur le moment, Bernard Lapasset avait fait écho à notre nostalgie en expliquant : "Il faut garder la tête froide, je ne souhaite pas que le Tournoi devienne un championnat. C’est juste une récompense. Il faudra veiller à ce que ce trophée ne devienne pas trop important.
La France entraînée par Pierre Berbizier avait gagné trois matchs sur quatre dans ce Tournoi, le Grand Chelem lui avait échappé de très peu, elle n’avait perdu qu’en Angleterre d’un petit point (16-15) en marquant deux essais contre un.
Disons le tout net, la dernière étape de ce tournoi 1993 n’avait pas été un triomphe sportif, les Gallois étaient très faibles, et l’intensité de la partie trop erratique. Des sifflets avaient même jailli des tribunes du Parc des Princes. Mais la remise du trophée avait éclipsé cet après midi sans grand relief.
Mais dans notre mémoire, la remise de la Coupe sonne comme une rosette à la boutonnière de Jean-François Tordo, troisième ligne reconverti au talonnage. Ses frisettes blondes et la richesse de son langage contrastaient avec son tempérament de pompier pyromane. Ce match fut l’apogée d’une carrière internationale marquée par la fatalité. L’été suivant, une vilaine agression d’un pilier sud-africain interrompit son parcours en bleu après quinze capes seulement.
Ce France-Galles fut son avant dernier match en bleu et jamais il ne jouerait la Coupe du Monde. Quand on le croise ou qu’on pense à lui, on se dit qu’il a au moins vécu cet après-midi historique, lui qui en semaine bossait comme maçon sur les chantiers.
"Il faut aussi se souvenir du contexte. À l’automne 1992, on avait perdu à domicile contre l’Argentine à Nantes, un revers qui avait fait couler beaucoup d’encre (lire Midi Olympique du 15 novembre 2022, N.D.L.R.)." C’était son premier capitanat.
"Par la suite, j’avais invité les gars du cinq de devant chez moi à Nice, pour revoir des trucs sur les mêlées et les touches, pour passer du temps ensemble, pour se parler et boire des canons. Le trophée de 1993 me rappelle ces moments qui ont un sens très particulier pour moi. Le trophée de cet hiver 92-93, personne ne pourra l’enlever du cœur de Jean-François Tordo. Peut-être que paradoxalement ceux qui ont connu leur centaine de sélections (les Sella, Pelous, Ibanez…) ne savent plus trop quels moments privilégier dans leur parcours royal.