L'Histoire de Téléfoot: Ascension et Chute d'une Chaîne de la Ligue 1

L'aventure de Mediapro dans le paysage audiovisuel français a été marquée par des ambitions élevées et une fin abrupte. Retour sur l'ascension fulgurante et la chute spectaculaire de la chaîne Téléfoot, et ses conséquences sur le football professionnel français.

La Naissance de Téléfoot : Un Héritage Particulier

En baptisant Téléfoot sa future chaîne, qui diffusera dès la saison prochaine le championnat de Ligue 1, le groupe espagnol Mediapro s’est adjugé une « marque historique », un duo de commentateur prestigieux (Grégoire Margotton et Bixente Lizarazu) et un partenariat avec TF1. Il était temps pour Mediapro, qui tarde à préciser les conditions du lancement de cette chaîne. Au moins, l’enseigne est posée, même si l’opération ressemble à ces rachats de marques en déshérence par des start-up qui veulent vendre tout autre chose.

Si l’émission figure parmi les plus anciennes de la télévision française, elle doit l’essentiel de son mythe à son antiquité. En septembre 1977, « Télé Foot 1 » devient le premier rendez-vous régulier avec le football, et il a fallu convaincre de son bien-fondé à la fois la chaîne et les clubs, qui craignaient que les stades se vident. Le magazine est programmé en deuxième partie de soirée, le vendredi ou le samedi et, lors de la première diffusion, son présentateur Pierre Cangioni prie les spectateurs de la soutenir.

C’était inutile, le public est demandeur, au lendemain des épopées européennes des Verts et à la veille de la renaissance des Bleus. On sent presque l’odeur de cigarette sur les costumes en tweed. La star, c’est le football, la magie, c’est celle des buts de la soirée, enfin visibles. Téléfoot va écrire quarante ans d’histoire du foot à la télévision.

L’émission entre très vite dans la culture populaire, d’abord grâce à son générique de fin : un montage avant-arrière de scènes de jeu sur la musique de « Mah-nà mah-nà », chanson issue d’un documentaire italien à sensation sur la sexualité à la suédoise (Suède, enfer et paradis, Luigi Scattini, 1968). L’émission marche si bien qu’elle s’empare alors d’un créneau de choix, toujours en vigueur : le dimanche matin à 11 heures. La messe est dite.

Aux côtés du tonton gênant et du tonton acariâtre s’épanouit une génération de boy-scouts résolus à ne pas attendre les années pour devenir ringards : le sémillant Christian Jeanpierre, le docte Frédéric Jaillant, l’appliqué Vincent Hardy et un Pascal Praud fort éloigné de son personnage actuel de dandy néoréac. Leur collègue Marianne Mako subit le sexisme ambiant, car le football « n’est pas prévu pour les femmes journalistes », selon Roland.

En annonçant aussi la production d’une émission « Téléfoot vintage », TF1 et Mediapro ont bien saisi que la nostalgie faisait une grande part de sa valeur.

Téléfoot : la 1ère émission, le 16/09/1977 | Archive INA

L'Ascension de Téléfoot sous Mediapro

Le groupe Mediapro a décroché les plus belles affiches de la Ligue 1 de football pour la période 2020-2024. Mediapro obtient les plus importants, dont le sacro-saint match du dimanche soir lors duquel sont programmés les plus belles affiches (ainsi que le meilleur 3ème choix à chaque journée, cinq matches en direct, l'actuel Canal Football Club, des émissions le dimanche matin, en semaine).

Inconnu du public français, Mediapro est un groupe audiovisuel espagnol constitué en 1994 qui détient la plupart de ses actifs en Espagne. Il est une filiale de la holding ibérique Imagina, dont le fonds chinois Orient Hontai Capital a pris le contrôle à 53,5% en février dernier pour un milliard d’euros.

L’Espagnol dévoile assez vite une stratégie, dont il n’a depuis pas dévié. Il compte commercialiser une chaîne au prix de 25 euros par mois, et ambitionne de conquérir entre 3 millions et 3,5 millions d’abonnés. Mediapro est particulièrement actif dans le secteur des droits TV sportifs. En plus de la Ligue 1, le groupe est également titulaire de la Ligue des champions en Espagne, de 8 matches sur 10 du championnat d'Espagne et des droits internationaux de cette même Liga.

Le 18 août 2020 marque le lancement en grande pompe de Téléfoot, avec des figures emblématiques du journalisme sportif affichant leur enthousiasme. Mediapro s'était engagé à créer une chaîne en France d'ici deux ans.

La France du foot n’avait alors pas encore vécu l’été doré que lui apporteraient Didier Deschamps et ses hommes en Russie, mais, dans les rangs de la LFP, on jubile. Qu’importe : alors que le précédent contrat avec Canal+ et beIN Sports se chiffrait à 748 millions d’euros, les clubs français ont réussi à faire bondir de près de 60% leurs revenus télévisuels domestiques. Le groupe audiovisuel espagnol aurait dû catapulter les droits télé hexagonaux à des hauteurs à peine imaginables quelques années plus tôt, 1,153 milliard d’euros par an sur la période 2020-2024.

Avec la création de Téléfoot et ce partenariat inédit avec TF1, Mediapro lève donc enfin le voile sur sa stratégie éditoriale, dont on peinait jusqu’ici à distinguer les contours, et la manière dont il va « vendre » la Ligue 1 aux fans de ballon rond.

Téléfoot chaîne Mediapro

La Chute Brutale de Téléfoot

Sauf que le vaisseau de l’amiral Jaume Roures n’est jamais arrivé à bon port. Après avoir froissé pas mal de spectateurs (ou trop peu, c’est selon) et composé avec des débuts laborieux, la société espagnole s’est mise à dos son client, la Ligue de football professionnel, en ne s’acquittant pas de ses échéances d’octobre (172 millions d’euros) et de décembre (152,5).

Le 7 février 2021, moins de six mois plus tard, la chaîne cessera d'émettre. Dès le début, des doutes sont émis sur la capacité de Mediapro à rentabiliser un tel investissement, surtout en comparaison avec les pertes financières de beIN Sports.

En août 2020, Mediapro lance la chaîne Téléfoot, mais la crise du Covid-19 perturbe ses plans et le met en difficulté financière.

Chronologie de la crise Mediapro

  • 24 septembre: Mediapro demande à la Ligue un délai de paiement concernant la prochaine échéance des droits audiovisuels, attendue au 5 octobre.
  • 7 octobre: Jaume Roures justifie ce délai en raison de l'impact du Covid-19.
  • Mi-octobre: La LFP met en demeure Mediapro de régler les échéances et active la garantie de la société mère.
  • 5 décembre: La Ligue ne reçoit pas le troisième versement de la saison.
  • 11 décembre: La Ligue scelle un accord de retrait avec Mediapro, obtenant 100 M EUR de dédommagement.

Le 7 février 2021, la chaîne Téléfoot, lancée par Mediapro, avait définitivement baissé le rideau, abandonnant ses droits sur le marché français. Un an plus tôt, sa société avait arrêté de payer la Ligue de football professionnel (LFP) pour le contrat de près de 850 millions d'euros par saison, signé contre 80 % des droits de diffusion de la Ligue 1 et de la Ligue 2 jusqu'en 2024.

Selon une information du site Capital, le tribunal de commerce de Bobigny a prononcé, il y a moins de deux semaines, la liquidation judiciaire de Mediapro Sport France SARL, la société éditrice de la chaîne. Cette liquidation clôt définitivement un fiasco retentissant et consternant, qui a déposé les clubs professionnels Ligue 1 et Ligue 2 au bord du gouffre. Au moment de sa disparition, Téléfoot a déclaré un passif de 11,4 millions d’euros, très supérieur à ses actifs valorisés à seulement… 734 562 euros. Devant une telle gabegie financière, la chaîne a dû éjecter 57 salariés, remerciés via un plan de sauvegarde à l’emploi.

Durant ses quatre mois et demi d’activité en 2020, Téléfoot avait un chiffre d’affaires de 104 millions d’euros. Un montant ridicule au vu des engagements du groupe devant la Ligue de football professionnel (LFP) : 814 millions d’euros par an. La faillite était inévitable.

Mediapro, qui avait acquis en 2018 les droits de diffusion du Championnat de France pour un montant record de plus d’un milliard d’euros, a conclu en décembre dernier un accord pour solde tout compte avec la LFP qui la préserve de poursuites judiciaires de la part de la LFP. Depuis, le groupe espagnol, soutenu par des capitaux chinois, fait face à d’importants problèmes financiers et cherche activement de nouveaux partenaires capables d’injecter de l’argent frais dans ses caisses. Le groupe en a bien besoin : cet été, sa trésorerie s’élevait à 115 millions d’euros, alors qu’il est endetté à hauteur… d’un milliard d’euros.

Cinq mois et demi. C’est le temps que Téléfoot la chaîne, diffuseur de la Ligue 1 et Ligue 2 de football, aura émis sur les ondes du paysage audiovisuel français.

Jaume Roures Mediapro

Tentatives de Négociation et Conséquences

En 2019, des négociations ont lieu entre Mediapro et Canal+, sans qu’aucun des protagonistes n’en livre les détails. Le 11 décembre, la Ligue scelle un accord de retrait avec le groupe espagnol qui n’a pas effectué le troisième versement de la saison attendu, et obtient 100 millions d’euros de dédommagement en échange de l’assurance de ne pas poursuivre le diffuseur.

La Ligue de football professionnel a officialisé le retour de Canal + comme diffuseur de la Ligue 1 et de la Ligue 2 jusqu’à la fin de la saison.

Aujourd'hui, Mediapro n'exerce plus d'activité en France, ni de diffusion ni de production de sport.

Réactions et Amères Déceptions

« Merci, et sans rancune ! » Émue, presque en larmes, la journaliste Marina Lorenzo a rendu l’antenne de son émission « Au cœur des clubs », sur Téléfoot, pour la dernière fois, ce vendredi 5 février. Moins de 6 mois seulement après la création de la chaîne 100 % foot du groupe sino-espagnol Mediapro, Téléfoot ferme le rideau, embarquant dans sa chute une cinquantaine de journalistes, de consultants et tout une équipe derrière, des pigistes, des intermittents, des techniciens.

« C’est un gâchis monumental ! » Guillaume Lagnel, qui avait quitté son poste de journaliste sportif sur RMC sport pour Téléfoot, ne cache pas, lui non plus, sa déception : « C’est un gâchis monumental ! Jaume Roures (le patron de Mediapro Ndlr) nous a vendu du rêve, et c’était un vrai rêve, mais qui a duré moins de six mois au lieu des quatre ans prévus ! On ne sait toujours pas les intentions cachées de cet homme qu’on n’aura vu qu’une seule fois. S’il y a bien une personne à qui on en veut tous, c’est bien lui. »

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