L'histoire de la casquette de baseball : Un symbole culturel et sportif

La foi, l'amour et la guerre portent une casquette de baseball. Quoi de mieux qu'une simple casquette, un accessoire de jeu devenu étendard de rue, pour magnifier cette aversion ?

L'allergie de Ben Affleck n'y change rien. Ni même la belle détermination de cet alpiniste de Boston parti brûler au kérosène une casquette NY au sommet de l'Everest, en 2001. Et la détestation pour celle des Yankees ne concerne que les rues de Boston car le reste du monde la porte.

Les origines sportives de la casquette de baseball

À quoi sert une casquette de baseball ? Dans le jeu, à rien. Ou presque. C'est une des pièces de l'uniforme traditionnel, comme la veste boutonnée ou le pantalon à ceinture.

Elle protège certes du soleil qui tape et qui gêne pour attraper les balles frappées en l'air, elle aide aussi à voir l'action de loin à contre-jour. Mais ce n'était pas son but premier au XIXe siècle. Aujourd'hui non plus, d'ailleurs. Les joueurs portent des lunettes aux optiques adaptées à toutes les conditions de jeu et de luminosité.

Si on porte une casquette pour jouer, c'est peut-être tout simplement parce que, dans les années 1850, on sortait couvert. Et les premiers joueurs de l'histoire se coiffaient de ce qui leur tombait sous la main. Les New York Knickerbockers, par exemple, ont été les premiers à intégrer un couvre-chef à leur uniforme. Ce n'était pas une casquette : comme d'autres clubs, ils avaient choisi un chapeau de paille.

En match, ne l'utilisez pas pour attraper une balle comme si c'était un deuxième gant, vous seriez sanctionné par l'arbitre. La règle dispose simplement que tous les joueurs doivent revêtir le même uniforme. Si un joueur en porte une, les autres aussi.

Une casquette brillante ou trop blanche est prohibée, ainsi que tout motif rappelant une balle. Sur la tête du lanceur, elle créerait pour le batteur une confusion visuelle dangereuse avec la vraie balle à l'endroit où elle sort de sa main, à près de 150 km/h. À ce propos, on peut doubler le tissu d'une protection renforcée pour protéger la tête du lanceur des fréquentes frappes à bout portant dans sa direction (il se tient à 18 m du batteur seulement).

L'intérêt, aussi, c'est qu'on peut y cacher ses petits secrets. Des mémos de stats sur les adversaires, par exemple. Moins légal : des lanceurs y dissimulent diverses matières collantes leur donnant un meilleur grip sur la balle, de la résine, ou le combo diabolique magnésie-crème solaire.

Des pratiques évidemment interdites, qui justifient des contrôles inopinés par les arbitres. Ce qui n'a pas empêché certains pitchers de prétexter le risque de mélanome pour conserver leur écran total. Depuis quelques années, la casquette du lanceur dissimule aussi l'émetteur-récepteur qui lui permet de communiquer avec son receveur (son équipier accroupi et bardé de protections). Un dispositif qui a contribué un peu à limiter la durée moyenne des matches et le vol des signaux codés que les deux s'échangent.

La casquette des Yankees : Un symbole new-yorkais

Six pans de polyester bleu marine percés d'oeillets et tenus par un bouton. La laine a été abandonnée, pour pouvoir jouer sous la pluie. La visière est cartonnée, certains la courbent plus ou moins selon l'inspiration, d'autres la laissent plate. La sous-visière des pros est aujourd'hui noire après avoir été verte, puis grise, selon les progrès de la science sur l'éblouissement. La bande frontale anti-transpirante, autrefois en cuir, est en coton.

Sur le panneau avant, rigidifié par du bougran pour que le logo soit bien visible, les lettres N et Y enchevêtrées sont brodées de fil blanc en relief. En match, elle a souvent servi à tricher pour y planquer du grip.

Elle a très peu changé depuis la toute première portée par les Yankees en match, en 1909. Seules les lettres ont été redessinées, pour être plus équilibrées et faciliter leur broderie.

Les New-Yorkais doivent ce logo à leur police. En 1877, un agent s'interpose dans un braquage, prend une balle derrière l'oreille mais parvient à arrêter le malfaiteur. On lui décerne une médaille honorifique en argent, la NYPD Medal of Valor, où figurent les initiales superposées. Elle a été dessinée par Louis Tiffany, du bijoutier Tiffany & Co, et est aujourd'hui conservée au musée de la police.

Les Yankees ont hérité du symbole à leur fondation, en 1903, probablement par un des propriétaires du club, ancien chef de la police.

Depuis 1993, l'entreprise de Buffalo qui les fabrique, New Era, a le monopole des casquettes portées par les joueurs du Major League Baseball. C'est le modèle baptisé « 59Fifty », apparu en 1954, vraisemblablement d'après le numéro du rouleau de tissu où a été découpé le prototype.

Pour voir le plus ancien exemplaire connu de la « Yankee cap », il faut se rendre au Hall of Fame du baseball, non loin de New York. Elle date de 1923, une pièce de l'histoire de l'Amérique qu'on ne manipule qu'avec des gants.

« Ce n'est pas exactement une casquette des Yankees, explique Jim Lilliefors dans son ouvrage exhaustif, "Ball Cap Nation". Elle était portée par les Highlanders, devenus les Yankees en 1913. Elle semble juste plus souple et sa visière est plus courte que sur les modèles actuels. Mais c'est la même que celle que vous avez croisée dans le métro ce matin. »

La casquette de baseball : Un phénomène de mode mondial

Ce matin, comme tous les matins. Dans le métro comme au fin fond de l'Amazonie. Elle coiffe la tête de gens à qui vous ne demanderiez jamais comment Giancarlo Stanton a frappé hier soir. Mais pourquoi New York et pas Milwaukee ?

Comment la casquette de baseball est-elle devenue un article de mode mondial ?

Gaétan Alibert, fan absolu des Yankees, auteur d'une Histoire populaire du baseball, répond : « Ça tient à New York mais aussi au lien qui unit les Yankees à leur ville. New York, c'était le phare du monde moderne au XXe siècle, le concentré d'une culture mondialisée. Beaucoup de gens portent leur casquette en pensant ne porter que le logo de la ville et ils l'associent à tout son imaginaire. Mais cette équipe-là est aussi la plus titrée et la plus connue de l'histoire. Avec leurs stars historiques passées au-delà des murs du stade, les Yankees ont capitalisé sur ce lien avec la ville et ont acquis eux aussi le statut de puissance culturelle et économique. »

Pour les puristes, les réactions varient. Certains trouvent cette casquette galvaudée et vidée de son sens et ne souhaitent plus porter ce qui est devenu un objet de mode. « Je porte des casquettes de Major League de toutes les équipes parce que j'aime le baseball et que j'y ai joué, témoigne Philippe, 49 ans. J'aime aussi les Yankees mais vraiment, leur casquette est la dernière que je me procurerais. »

D'autres seraient presque ravis de la voir fleurir partout. « Un passionné pourrait mal le prendre, reprend Gaétan Alibert, ancien joueur du PUC et des Patriots de Paris. Moi, je trouve ça plutôt chouette. Je n'ai pas du tout un regard dédaigneux envers ceux qui la portent sans connaître les Yankees. Les fans en France sont même contents de voir que les gens portent du baseball sans le savoir. Ça veut dire que la culture de ce sport s'infiltre dans un pays qui n'en est pas friand. En plus, en tant que supporter, je sais que c'est de l'argent pour mon équipe : la casquette que tout le monde porte, elle paie le salaire d'Aaron Judge (un des meilleurs joueurs pro, payé 40 millions de dollars en 2025) ! »

L'ignorance des beautés du jeu de baseball nourrit en partie aujourd'hui un marché mondial de la casquette estimé par plusieurs sources à 18 milliards de dollars, dont 27 % pour l'Europe. Avec une croissance annuelle moyenne de l'ordre de 7,5 %, il pourrait atteindre autour des 34 milliards en 2034. On s'en doute, celle des Yankees est la plus vendue, devant celle des Los Angeles Dodgers, l'autre pôle magnétique de la culture populaire mondiale.

On pourrait dater au jour près l'envahissement de la planète par la casquette NY. En 1996, Spike Lee, au sommet de sa gloire, en veut une rouge assortie au blouson qu'il s'apprête à porter lors du match 3 de la finale du Championnat contre Atlanta. Fan des Yankees autant que des Knicks, le réalisateur de Brooklyn appelle le patron du fabricant, qui convainc les présidents du club et de la ligue. Ils lui accordent une autorisation exceptionnelle de sacrifier l'antique bleu marine. Mais à un seul exemplaire.

« Spike Lee s'est bien montré à la télé pendant tout le match, raconte l'historien employé de la marque, Jim Wannemacher. Le lendemain, on était débordés de demandes pour des casquettes rouges. On a renégocié nos contrats pour pouvoir la commercialiser. » Deux ans plus tard, le leader du groupe Limp Bizkit, Fred Durst, la porte sur scène : « Et les ventes explosent. On a plus que doublé nos revenus en cinq ans. » L'impact est autrement plus puissant que ce qu'avait fait Tom Selleck vingt ans plus tôt dans Magnum pour la casquette des Detroit Tigers, conservée tout de même au Musée national d'histoire américaine de Washington.

En 2009, Jay-Z dépouille définitivement la casquette NY de son image sportive. Dans Empire State of Mind, il rappe : « I made the Yankee hat more famous than a Yankee can ». « J'ai rendu la casquette des Yankees plus célèbre qu'un Yankee ne pourrait le faire. » Bien vu. Depuis cette époque, Roc Nation, le label de Jay-Z, est devenu aussi une agence de sportifs. Parmi eux, Jazz Chisholm, deuxième base des Yankees, frappeur redoutable, All Star. Et producteur de rap.

La casquette des Yankees n'a jamais été très loin de cette culture urbaine. Le 11 août 1973, au 1520 Sedgwick Avenue, dans le Bronx, DJ Kool Herc organisait une soirée de rentrée pour sa petite soeur. Et livrait un set considéré comme l'acte de naissance officiel du hip-hop. À 2 km seulement du Yankee Stadium. Entre ces deux points du Bronx sont nées une musique et la casquette qui va avec. Pour être complet, le baseball est aussi né là, dans les années 1840, à Manhattan puis à Hoboken, sur l'autre rive de l'Hudson.

Voilà comment une pièce capitale de l'ancestral uniforme de New York, rayures bleues à domicile (patronymes absents dans le dos), gris à l'extérieur, est aujourd'hui déclinée en doré, camouflage, rose, en lettres noires sur fond noir... On y brode des fleurs ou la Statue de la Liberté, en souvenir. Les poids lourds du luxe y ont posé leur griffe pour entrer dans le match.

Dans la furie créatrice, on a frôlé la grosse gaffe, en 2007. Le fabricant sort alors une déclinaison de sa casquette NY blanche avec un bandana bleu intégré, une autre avec bandana rouge, et une version noire avec lettres dorées surmontées d'une couronne. Un triple jeu parfait : ces modèles empruntent aux codes des gangs criminels de Los Angeles qui essaiment dans le pays, les Crips, les Bloods et les Latin Kings. Les Yankees se disent ignorants de ces signes d'appartenance, et New Era retire des magasins cette « collab » involontaire.

Jaune citron, vert pomme, cousue d'un logo de marque de haute couture, est-ce toujours une casquette des New York Yankees pour le public des bleachers, les tribunes populaires, et les purs et durs du monde entier ? « En 2025, oui, répond Gaétan Alibert. Dans les années 1970-1980, je n'aurais pas dit la même chose. La rupture date des années 1960. Avant, les gens n'allaient pas au stade avec le jersey de leur équipe préférée, ils portaient leur chapeau, les habits du dimanche. Et aujourd'hui, avec sa diffusion culturelle, notamment dans la culture hip-hop, ce n'est plus le fan des Yankees qui sort du stade pour dire qu'il est fan, c'est une façon de dire : "Je viens d'une ville, je viens d'un quartier." »

Dès son arrivée, il se paie tout de même aux enchères, pour 35 000 dollars, une casquette élimée, un peu délavée, que son idole a portée en 1934. Fils d'une membre des Hells Angels, Wells avait une conception personnelle de l'autorité. Au mépris de l'avertissement de son manager, il ose porter sa relique sur le monticule en match officiel. Mythique mais non-conforme aux règles sur l'uniforme. Son effronterie pour la gloire lui vaudra une amende de 2 500 dollars infligée par sa propre équipe. Quelques années plus tard, il la revendra 535 000 dollars.

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