Le Figaro et la Saint-Valentin: Une Affaire de Publicité et de Sexisme

Si un journal n’a pas manqué la Saint-Valentin, c’est bien Le Figaro. Une occasion rêvée pour le quotidien national de faire fructifier les divers partenariats qu’il entretient avec des marques et des sociétés privées, en ouvrant grand ses pages (surtout web) à la publicité. Toutes les éditions ont été mobilisées : du Figaro Madame au Figaroscope en passant par les différentes rubriques de l’édition principale, les articles font florès et le publi-reportage, agrémenté d’une bonne dose de sexisme, va bon train.

La misère du journalisme se nourrit des marronniers, mais certains événements, comme l’ouverture des soldes ou la Saint-Valentin, sont davantage marqués d’une croix rouge dans le calendrier budgétaire des grands médias. Les publi-reportages s’arrachent les pages web, converties en de véritables catalogues commerciaux et guides touristiques. En plus de véhiculer (en général) le pire des clichés sexistes, l’accompagnement médiatique de la Saint-Valentin est un grand moment de parisiano-centrisme et de « journalisme » de classe, s’adressant, au gré d’« idées cadeaux » ou de « conseils voyages », aux publics les plus fortunés.

Du 19 janvier au 15 février on dénombre pas moins de 56 articles dans les différentes pages web du Figaro [2], dont 25 furent publiés le 13, 14 et 15 février ! Le Figaro Madame remporte la palme, avec 22 articles, les autres rubriques du Figaro en comptent 20, et le Figaroscope, 14 au total. Les vertus commerciales du web, facilitant les sauts de pages en pages et ciblant un public-type, expliquent en grande partie que le papier soit nettement moins exploité pour de tels événements.

La version imprimée du Figaroscope (14 février) recycle néanmoins cinq de ses articles web, consistant en une recension de restaurants et de lieux culturels avec, en prime, des indications de « prix réduits » sur un site de vente en ligne. Dans les couples, les plus épris(es) sont souvent les plus déçu(e)s : “Ce soir, j’aurai ma bague. Ça ne peut être qu’aujourd’hui.” Eh bien, non, coco(tte) ! La nymphette éconduite en sera quitte pour une indigestion de champagne et un trop-plein de foie gras (alors qu’on faisait maigre depuis Noël : quel gâchis !).

D’interviews de circonstance en suggestion de playlists, en passant par les recettes aphrodisiaques et les potins « people », le 14 février est prétexte à publier jusqu’à plus soif au nom du clic. Outre les pages people, nombre d’autres articles relèvent tantôt de la publicité déguisée, tantôt du publi-reportage parfaitement assumé. Les papiers « conseils », qu’ils touchent aux voyages, aux restaurants, aux bijoux, ou aux tenues vestimentaires, renvoient directement aux pages boutiques et aux sites des entreprises et magasins concernés [3].

La Frontière Floue Entre Journalisme et Commerce

Si la plupart des articles sont signés de membres de la rédaction, d’autres sont rédigés en collaboration directe avec des marques ou des entreprises, parachevant, tout en cynisme, le journalisme commercial. Rien de surprenant, dès lors, à ce que le second affiche en pleine page un diaporama de sacs à main et de bijoux de luxe, auquel succède une vidéo marketing des « coulisses du savoir-faire de Dior » directement fournie par la maison mère !

Quel cadeau offrir pour la Saint-Valentin ? Que celui ou celle qui n’a jamais tenté d’éviter la question pour échapper au véritable casse-tête de l’année nous jette la première pierre… mais cette fois-ci, facilitons-nous la tâche avec cette sélection de pièces luxueuses et vintages à shopper chez Collector Square. […] Qu’est-ce qu’une Saint-Valentin sans son célèbre rouge passion ? Dans ce coloris, les sacs à main promettent de faire tout leur effet à l’image d’un classique de la maison Chanel ou encore du joli modèle trapèze Céline. Le 14 février est aussi l’occasion d’offrir quelque chose de plus symbolique comme un bijou. Pour une femme, on peut opter pour la bague solitaire de Tiffany & Co ou encore le bracelet Love signé Cartier.

Certains articles renvoient en bas de page vers le site « Services » du Figaro, puits sans fond de promotions et autres offres commerciales, fournissant une nouvelle fois des liens directs vers les boutiques des différentes marques, et pour lesquelles les lecteurs bénéficient de « codes promo le figaro.fr ». Le site du Figaro n’est évidemment pas le seul à pratiquer le publi-reportage ni à verser dans l’information commerciale.

Comme si les annonceurs « traditionnels » ne suffisaient pas, et parce que l’amour n’a visiblement aucune frontière, Le Figaro profite de la Saint-Valentin pour faire de la réclame à ses propres lecteurs dans des articles traditionnels : en achetant des espaces d’annonce, ils pourront communiquer leur message d’amour… Pour que la démarche soit plus attractive, la rédaction offre quelques « espaces publicitaires » en cadeau à ceux qui répondront à… un quiz de Saint-Valentin !

Un Journalisme de Classe et Parisiano-centré

C’est un refrain traditionnel : comme à l’occasion des vacances, qu’elles soient d’été ou d’hiver, le « journalisme de classe » fait ses armes pendant la Saint-Valentin. Les différents articles gastronomiques, vestimentaires ou « voyages » que nous avons recensés promeuvent des lunettes de luxe, des voyages dans les îles où les plus petits tarifs proposés avoisinent les 1000€, ou encore des restaurants/hôtels (majoritairement parisiens) aux prix exorbitants.

À l’approche du 14 février, il est temps de penser à organiser sa soirée en amoureux et notamment son repas de Saint-Valentin. Placé sous le signe du chic, cette année. Au programme : du champagne, des bouquets de roses, mais aussi et surtout des menus d’exception. Entre terre et mer au Shangri-La Hotel Paris, où les langoustines, les noix de Saint-Jacques, le homard et les légumes du jardin sont à l’honneur. Romantique au Trianon Palace Paris.

Le traitement médiatique de la Saint-Valentin réserve aux femmes une attention toute particulière et d’autres injonctions, exclusives et circonstanciées. Si le cas du Figaro n’est pas isolé, sa rédaction, et notamment celle du Figaro Madame, ne boude pas sa passion des clichés sexistes.

Nous nous contenterons d’exemples tirés des articles « De la lingerie pour lui faire voir rouge le soir de la Saint-Valentin » et « Robes, bijoux, lingerie... Comme toujours, et sous couvert de liberté et de « refus des diktats », les injonctions renforcent les normes et entérinent les stéréotypes en véhiculant des images de corps parfaitement normés, en promouvant des marques de lingerie de luxe et en adoptant un ton culpabilisateur qui épouse le point de vue masculin.

  • « De la lingerie pour lui faire voir rouge le soir de la Saint-Valentin » : Cette année, on s’amuse du premier degré avec des sous-vêtements écarlates, bordeaux ou lie-de-vin pour se faire plaisir à soi, à son partenaire ou pour compléter notre collection de dessous chics. Et ce, sans jamais tomber dans la vulgarité.
  • « Robes, bijoux, lingerie... quelle tenue pour la Saint-Valentin ? » : De la robe trop décolletée aux bijoux gnangnans, en passant par les combinaisons ou autres salopettes impossibles, liste non-exhaustive des faux-pas à éviter pour profiter d’un tête-à-tête, l’esprit léger. Premier rendez-vous ou soir de Saint-Valentin, on se demande souvent quoi porter pour un dîner romantique, mais jamais quelles erreurs stylistiques ne pas commettre.

À l’occasion de la Saint-Valentin et en l’espace de cinquante-six articles et de trois semaines de publications, Le Figaro a cumulé nombre des travers médiatiques bien connus : mélange des genres commercial et journalistique, consécration de la publicité et des publi-reportages sous toutes leurs formes, information par et pour les riches et promotion des clichés sexistes.

Voici une liste d'articles publiés par Le Figaro pendant la période de la Saint-Valentin :

  • « Michelle Obama dédie 44 chansons à Barack Obama pour la Saint-Valentin », 15 février
  • « Cinq aphrodisiaques naturels à tester d’urgence », 13 février
  • « À l’aéroport de Las Vegas, on peut retirer son permis de mariage en même temps que ses bagages », 13 février
  • « Saint-Valentin : les bijoux qui ont du cœur sans tomber dans le cliché », 13 février
  • « Comment survivre à la Saint-Valentin quand on est en couple ? », 13 février
  • « De la lingerie pour lui faire voir rouge le soir de la Saint-Valentin », 12 février
  • « Resto chic ou livraison à domicile : 15 idées pour le repas de la Saint-Valentin », 12 février
  • « Érotisme et gourmandise : aime-t-on comme on mange ? », 10 février
  • « Fleurs, chocolats, bagues… Et si on changeait des traditionnels cadeaux de Saint-Valentin ? », 9 février
  • « Robes, bijoux, lingerie... quelle tenue pour la Saint-Valentin ? », 7 février
  • « Saint-Valentin 2018 : Nos idées de recettes gourmandes pour votre dîner », 5 février
  • « Quand la Saint-Valentin n’existait pas en France », 5 février
  • « Sucette pop cakes à la framboise », 5 février (Madame cuisine)
  • « Macarons à la rose », 5 février (Madame cuisine)
  • « Coffee latte art en cœur », 5 février (Madame cuisine)
  • « Gnocchis de betterave », 5 février (Madame cuisine)
  • « #MadameLove : 11 cadeaux à remporter pour la Saint-Valentin », 4 février
  • « Jean-Claude Kaufmann : “Fêter l’amour c’est retrouver la présence pleine et entière de l’autre” », 3 février
  • « Cyril Lignac, Christophe Michalak, Yann Couvreur, Monoprix...

Voici un tableau récapitulatif de la présence des articles de Saint-Valentin sur le site du Figaro :

Rubrique Nombre d'articles
Figaro Madame 22
Autres rubriques du Figaro 20
Figaroscope 14
Total 56

💔 Une Saint-Valentin à distance pour les couples séparés par le Covid-19

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