L'histoire de Roger Bourgarel est celle d'un talentueux joueur de rugby dont la carrière a été marquée par un événement historique : sa participation à la tournée de l'équipe de France en Afrique du Sud en 1971, en pleine période d'apartheid. Cet article revient sur son parcours, son expérience en Afrique du Sud et son impact sur la lutte contre la ségrégation raciale.

Un talent précoce révélé sur les pistes d'athlétisme
Un jeune garçon court sur la piste d’un stade, dans les années 1960. Comme à l’accoutumée, il passe la ligne d’arrivée devant tous les autres concurrents. 10’’5 au 100 mètres, cela lui semble naturel, et il fête cependant sa nouvelle victoire avec modestie. Mais cela se passait à Toulouse, le terroir du ballon ovale en France. Ce jour-là, un entraîneur de rugby remarque le jeune homme, l’aborde et le félicite pour sa performance. Puis il lui propose de rejoindre son équipe.
Il accepte la proposition et, dès son premier match, il marque dix essais ! Devenir joueur de rugby, c’était un pur hasard, mais ces premiers pas fulgurants l’ont poussé à poursuivre dans ce sport. Non seulement il court très vite, mais il possède d’incroyables qualités d’évitement de l’adversaire. Il se retrouve très vite dans l’équipe nationale junior. Ce jeune homme s’appelle Roger BOURGAREL. Il est né à Toulouse, de père Guadeloupéen et de mère d’origine Italienne. Ce qui explique sa couleur de peau plus foncée que celle des autres.
Ascension fulgurante dans le monde du rugby
Sa vitesse, son potentiel, son intelligence du jeu le propulsent dans l’équipe première où il devient ailier. Avec Pierre VILLEPREUX pour capitaine, il a joué la finale du championnat national en 1969. Et à peine deux ans après son arrivée dans le club, il a été sélectionné en équipe de France. A cette époque, il se trouvait au sommet de son art. Il a marqué les esprits par sa rapidité, son élégance et son sens du placement sur le terrain. On l’appelait « la Flèche Noire » car il était connu pour laisser ses adversaires sur place.
Une vilaine blessure au genou a stoppé net sa carrière de haut niveau en 1973. Il continuera sa carrière de joueur ensuite dans des petits clubs comme Miramas, Cornebarrieu et enfin Caraman où il deviendra entraîneur joueur. À cette époque, le rugby n’était pas un sport professionnel.
Interview de Roger Bourgarel
La tournée historique en Afrique du Sud en 1971
En juin 1971, Roger BOURGAREL a participé avec l’Équipe de France de rugby à une tournée historique en Afrique du Sud. L’équipe de France de rugby était venue faire cette tournée pour jouer contre l’équipe d’Afrique du Sud, les Springboks. L’Afrique du Sud, en plein régime d’apartheid, en vigueur dans le pays entre 1948 et 1991, refusait qu’il joue, simplement à cause de sa couleur. Le gouvernement sud-africain imposait alors une séparation totale entre les populations blanches et non-blanches.

Ce n’est qu’après de longues négociations que le président de la fédération française de rugby, Albert FERASSE, a obtenu l’accord de son homologue Danny CRAVEN et du gouvernement Sud-Africain pour sélectionner Roger BOURGAREL pour les matchs de cette tournée. Roger Bourgarel participe à la tournée de l'équipe de France en Afrique du Sud en 1971. Sa présence, qui posait problème parce qu'il était noir et que la tournée aurait lieu en plein apartheid, est finalement imposée par le président de la fédération française de rugby, Albert Ferrasse, et acceptée par le président de la fédération sud-africaine de rugby, Danie Craven, grand ami de Ferrasse.
Roger BOURGAREL fut ainsi le premier joueur non-blanc à participer à un match international en Afrique du Sud. Durant cette tournée, Bourgarel joue les deux test-matchs, aux côtés de son capitaine Jean Trillo. Il marque un essai lors du premier, et est pris dans la bagarre générale lors du second ; il est immédiatement secouru par Claude Dourthe, avant que Benoît Dauga ne ramène enfin le calme. Il n’a manqué qu’un seul match de la tournée, à cause d’une blessure à la tête au cours de l’un des matchs.
Il avait reçu des menaces et subi des actes discriminatoires pendant la tournée, sa présence était perçue comme une provocation de la part des dirigeants blancs du pays. Pendant cette tournée, il avait été profondément choqué de voir comment ce pays traitait les noirs. Il est donc devenu bien malgré lui le symbole de la lutte contre l’apartheid.
Un symbole de la lutte contre l'apartheid
Il se souvient encore aujourd’hui de l’accueil plus qu’amical des spectateurs noirs Sud-Africains dans tous les stades. Et il se remémore aussi leur explosion de joie lorsqu’il a marqué un essai. Il a d'ailleurs rencontré un spectateur noir, Lester, qui était dans les tribunes du Ellis Park Stadium lorsqu'il a marqué cet essai juste devant la tribune des personnes noires. Et lors de l'essai marqué par l'ailier antillais, tout le stade s'est levé, même, "la tribune réservée aux 'blacks' ". « Cela fait partie de mes grands plaisirs. J’ai eu la chance de marquer un essai à Johannesburg, juste en face de la tribune réservée aux « Blacks ». Le seul inconvénient, c’est qu’ils étaient entourés de gendarmes et de chiens. Lorsque j’ai marqué, ils ont tous sauté. Ça m’a fait quelque chose, j’étais le représentant d’une nation, la nation « noire ». »
On ne se souvient plus vraiment du score du match du 19 juin 1971 entre la France et l’Afrique du Sud. C’était pourtant un honorable partage des points. Mais on se rappelle l’excès d’engagement dans ce match qui a vu de nombreux joueurs français sortir sur blessures.
Retrouvailles et documentaire
Il y a quelques jours, fin octobre 2025, Roger BOURGAREL est revenu en Afrique du Sud, là où il avait joué dans cette tournée mémorable de l’Équipe de France il y a 54 ans. Il est aujourd’hui le personnage principal d’un documentaire sur sa vie, en cours de tournage sous la direction de Jérémie MAGAR, qui reviendra notamment sur sa venue en Afrique du Sud, en juin 1971. Roger BOURGAREL et Jérémie MAGAR sont donc venus en Afrique du Sud pour retrouver les gens et les lieux où ils ont tourné des épisodes de leur reportage. Roger BOURGAREL au Ellis Park Stadium - Photo Claire BARGELÈSIl a arpenté les lieux de cette fameuse tournée, compulsé les archives de l’époque.
Et surtout il a rencontré celui qui était son plus farouche adversaire en 1971, Frik DU PREEZ, un colosse puissant et technicien redoutable, beaucoup plus imposant que lui. Mais il avait réussi à pousser en touche l'immense Sud Africain qui courrait vers l’essai. Aujourd’hui, c’est avec un esprit apaisé que les anciens joueurs, adversaires farouches à l’époque, se sont retrouvés. Ils ont regardé d’anciennes archives, ont échangé longuement leurs souvenirs.
