Jérôme Bayle : Du Terrain de Rugby aux Blocages Autoroutiers, un Portrait d'un Leader Paysan

« Respect, solidarité, détermination. » Ces mots résonnent souvent dans les vestiaires sportifs, mais ils ont pris une dimension particulière lors du blocage routier de l'autoroute A 64 à Carbonne (Haute-Garonne). À la tête de ce mouvement, qui a initié d'autres manifestations d'agriculteurs partout en France, se trouve Jérôme Bayle, un homme dont le parcours atypique l'a mené du rugby aux revendications agricoles.

Originaire de Montesquieu-Volvestre (3 000 habitants) au pied des Pyrénées, Jérôme Bayle est tombé aussi rapidement dans l'agriculture - « j'ai appris à marcher au milieu des vaches » - que dans le rugby. « J'ai une passion pour ce sport depuis que je suis tout petit. Mon père y jouait et, dans le village, si tu voulais faire du sport, il n'y avait que ça », confie-t-il.

Jérôme Bayle, figure de la contestation agricole. (© actu.fr)

Une Carrière de Rugby Amateure Bien Remplie

Pendant près de trente ans, il a arpenté tous les terrains de la région, et même au-delà, en passant d'un club à l'autre. Auch, Castanet, Saint-Girons, Haut-Salat, Blagnac, Saverdun ou Quillan sont autant de villes dont il a fièrement représenté les couleurs, le temps d'une seule saison, parfois. « J'aime bien découvrir, donc ça ne me gênait pas de bouger », avance celui qui a souvent été capitaine, tout en avouant avoir perdu le fil du nombre de clubs qu'il a fréquentés.

Partout où il est passé, le solide troisième-ligne (1,85 m, 100 kg) a laissé de très bons souvenirs. « C'était un bon garçon, il fédérait facilement autour de lui », se souvient Eric Cavaillé, président de l'Union Sportive Haut Salat-Castillon et l'un de ses anciens entraîneurs. « C'était un vrai meneur d'hommes, confirme Benjamin Roquebert, agriculteur de la région qui l'a croisé à plusieurs reprises sur un terrain. Il portait beaucoup le ballon, voyait bien le jeu et était plutôt bon techniquement.

L'apogée de la carrière de Jérôme Bayle se situe au début des années 2000, à l'aube de sa vingtaine. Il évoluait alors dans l'équipe espoirs du RC Auch Rugby, alors en Pro D2. S'il n'a fait que quelques apparitions en Deuxième Division et n'est jamais devenu professionnel, son passage a une nouvelle fois été remarqué. « Il avait des qualités incontestables même s'il manquait un peu de taille, de vitesse. Mais s'il avait vécu à Auch, il serait devenu pro parce qu'il en avait l'âme, l'esprit », estime Henry Broncan, entraîneur de l'équipe première auscitaine de 1998 à 2007 et père de l'actuel entraîneur du CA Brive, Pierre-Henry Broncan. Bayle reconnaît avoir manqué cette opportunité. « À l'époque, je n'ai pas mis tous les moyens de mon côté pour atteindre le plus haut niveau. Je le regrette. »

Mais à entendre Henry Broncan, la vraie raison est à chercher ailleurs. « Il avait deux passions : la terre et le rugby. C'était difficile de concilier les deux. Et la terre a gagné. Jérôme est un paysan dans l'âme. » Malgré des études dans le génie civil, le jeune Bayle a changé de voie et rétrogradé de quelques divisions pour se consacrer à l'exploitation familiale.

Un Tournant Tragique et une Nouvelle Direction

Deux ans auparavant, Jérôme Bayle avait été victime d'un terrible accident lors d'un match de Fédérale 2 avec Quillan. « J'aurais dû sortir deux minutes plus tôt, mais j'avais voulu continuer. Et malheureusement, sur un plaquage un peu limite... J'ai failli devenir tétraplégique. » Il est paralysé pendant cinq jours, sa moelle épinière a souffert et lui interdit depuis la pratique de tout sport à risque. « Le plus difficile, c'est de ne pas avoir pu tenir ma parole de revenir jouer dans mon village, là où tout a commencé. Je n'ai pas pu choisir ma sortie... »

Reconnu travailleur handicapé à 100 %, il continue néanmoins de travailler seul auprès de son élevage de 90 vaches limousines sur une propriété de 150 hectares et d'honorer la promesse faite à son père de rendre l'exploitation reconnue. Comme nombre d'agriculteurs, son père rencontrait d'importantes difficultés, il se suicidera en 2015.

« Il lui a fallu se relever de tout ça et avancer dans la vie. Mais c'est un gagneur, il n'aime pas perdre. Comme en rugby, tant que l'on n'est pas battu, il faut se relever. Lui a réussi à trouver les leviers pour s'en sortir », salue son ancien adversaire devenu ami, Benjamin Roquebert.

Le Leader d'un Mouvement de Colère

Le 16 janvier 2024, Place du Capitole à Toulouse, Jérôme Bayle n'avait pas prévu de se faire remarquer. Il est présent avec des centaines d'autres agriculteurs en colère. Cependant, ses copains insistent, parce qu'ils savent que c'est un leader. Sur le terrain, il a toujours été capitaine, comme il le raconte dans Confessions Cornichons, une émission sur le monde agricole, diffusée sur YouTube. "Je leur ai dit, 'mais vous voulez que je dise quoi ?' Et ils m'ont dit, 'Ce que tu veux, tout ce que tu feras, on te suivra'. Ce fameux 16 janvier 2024, on découvre Jérôme Bayle, sa carrure de troisième ligne, 1 mètre 85, 110 kilos, et il le dit lui-même, sa grande gueule. La FNSEA, le syndicat, dont il est membre à ce moment-là, appelle à calmer le jeu, mais il préfère improviser. "Les éleveurs, on est dans la merde et personne ne se bouge !

Le mouvement est lancé, tracteurs et bottes de foin bloquent l'autoroute A64, à 50 kilomètres de Toulouse. C'est le premier blocage et il en inspire plein d'autres. Du jour au lendemain, Jérôme Bayle passe de l'ombre à la lumière, sa barbe, sa casquette à l'envers et son discours viril de vestiaire sont partout. Il aime bien aussi raconter qu'il donne alors jusqu'à 40 interviews par jour. Une telle exposition, quand on ne s'y attend pas, ça grise.

Avant d'enchaîner les plateaux télé et les interviews (y compris pour le New York Times) pour défendre haut et fort sa cause - « Je me suis servi des médias, ils ont été un allié » -, l'éleveur était déjà connu dans la région pour d'autres faits d'armes. À batailler coûte que coûte, les pieds et les mains dans la boue, déjà, mais sur un terrain de rugby.

Blocage de l'autoroute A64 par les agriculteurs. (© Franceinfo)

En effet, alors que le Premier ministre de l'époque, Gabriel Attal, le joint sur son portable, Jérôme Bayle, le fanfaron, fait une gaffe, mais ça le fait rire, explique-t-il, toujours dans Confessions Cornichons. "Il m'appelle le vendredi, c'était 11h55 et j'avais plein de plateaux télé entre midi et deux, je devais me changer. Le téléphone sonne, un numéro que je ne connais pas, 'Bonjour Jérôme, c'est Gabriel Attal'. Je lui dis, 'Écoute, t'y mets pas toi non plus, j'ai pas le temps, je te rappelle'. Jérôme Bayle finit par rappeler et Gabriel Attal finit par se déplacer pour faire des promesses. Dès le lendemain, après avoir tenu 9 jours, l'agriculteur star annonce qu'il lève le camp. C'est trop tôt pour certains qui l'insultent et le menacent.

Un Homme Engagé et Attaché à sa Terre

Jérôme Bayle répond qu'il s'en fout et que la dureté du métier, il connaît. Il n'oublie pas non plus son terrible accident en 2011, écrasé par son tracteur. Et à chaque fois qu'il entre sur son exploitation, il revoit son père allongé. En 2015, n'en pouvant plus de ce métier, celui-ci se tire une balle dans la tête.

Jérôme Bayle, qui peut aussi être sérieux, l'assure dans l'émission Envoyé Spécial, quand il s'engage, il ne triche pas. "La première fois que j'ai pris l'avion, j'avais 21 ans. Je n'ai jamais eu de cadeaux à Noël, je n'ai jamais été en vacances. C'est ma vie, c'est la vie de mes parents. Si tu ne le vis pas, tu ne peux pas le comprendre, tu ne peux pas savoir ce que c'est.

Aujourd'hui éloigné des terrains - « l'entraînement, j'ai essayé, mais ce n'était pas pour moi » -, Jérôme Bayle continue d'aller ponctuellement supporter ses collègues, pour beaucoup rugbymen. Son caractère et sa mentalité de meneur d'hommes lui servent maintenant sur d'autres fronts. Dans une profession où il considère que la solidarité s'est peu à peu étiolée, il s'attache à retrouver les valeurs perdues. Lors du premier blocage routier du 17 au 26 janvier (ses revendications ont été entendues par le Premier ministre Gabriel Attal lors de sa visite surprise sur l'A 64 vendredi dernier), il rappelait ainsi tous les soirs, dans son discours : « Ensemble, on ne risque rien »

Jérôme Bayle promet qu'il ne cherche rien, ni de place dans un syndicat ou un parti politique, ni la lumière.

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