Connus pour leur approche très rigoureuse et pragmatique du rugby, les joueurs sud-africains ont une approche singulière de la préparation physique individuelle. Cela fait des lunes que l’on ne compte plus le nombre de joueurs sud-africains présents dans nos championnats professionnels. Qu’il s’agisse du Top 14 ou de la Pro D2, les ressortissants de la nation arc-en-ciel sont légion, même le durcissement de la règle Jiff cette dernière décennie limite forcément leur afflux. Mais globalement, les Sud-africains aiment la France, et le rugby français aime les Sud-africains.
Et avec eux, ils ont apporté leur vision de la pratique du rugby, tant aux niveaux stratégiques, techniques que physiques. Loin de nous l’envie de tomber dans la caricature ou le lieu commun, mais force est de constater que les entraîneurs ou les préparateurs physiques français qui travaillent à leur contact depuis des années l’ont observé : "Les Sud-africains ont, comme une grande majorité des joueurs venant de l’hémisphère sud, une connaissance assez poussée de leur corps, avec un rapport à leur corps très développé, nous confiait Julien Rebeyrol-Brimeur, actuel directeur de la performance à Brive.
Sur la préparation physique, il y a une vraie culture de l’entraînement chez les jeunes Sud-africains, avec une forme de rigueur extrême à la limite du « marche ou crève » qui n’existe pas forcément en France. Cette culture de la préparation physique se voit de plus en plus à mesure que les années passent. Souvent, les joueurs sud-africains de 32 ou 33 ans sont capables d’absorber des charges de travail très lourdes, parce qu’ils se sont bâtis et ont entretenu un vrai capital physique en faisant les bonnes choses tout au long de leur carrière.
Enfin, ils ne font rien d’inutile et vont toujours à l’essentiel, aussi bien dans leurs déplacements sur le terrain que dans leur préparation quotidienne. Facile, vraiment ? Oui et non. Pour illustrer cette ambiguïté, Julien Rebeyrol-Brimeur cite l’exemple de l’emblématique demi de mêlée Rory Kockott qu’il a côtoyé pendant plusieurs années au Castres Olympique : "En terme de préparation physique, Rory était quelqu’un d’hyper propre. Il maîtrisait les principes de la musculation, de la préparation individuelle et de la nutrition des rugbymen.
D’ailleurs, il a passé un an et demi à me tester. Il me testait sur tout, pour vérifier que tout ce que nous proposions aux joueurs était fait dans un but précis, avec une explication derrière. À cette époque, j’étais encore jeune préparateur physique, mais ces échanges m’ont fait énormément avancer." Et au-delà de ce trait peut-être propre au fort caractère que l’on connaît à Rory Kockott, les joueurs sud-africains sont souvent demandeurs de ces échanges réguliers avec le staff : "À Brive, Irné Herbst (deuxième ligne sud-africain de 32 ans, ndlr.) échange beaucoup avec nous, et d’une façon générale, les joueurs sud-africains sont très communicants.
Une autre figure bien connue du Top 14 est bien placée pour évoquer les joueurs sud-africains : il s’agit de Joan Caudullo, ancien talonneur et actuel manager du MHR, club qui a longtemps accueilli nombre de joueurs sud-africains : "Ce sont des joueurs très axés sur leurs objectifs personnels. Avec eux, il faut beaucoup intervenir en rendez-vous individuel pour qu’ils aient toujours des buts précis.
À une époque, Nicolaas Janse Van Rensburg a voulu jouer pour l’Afrique du Sud. Seulement, il devait évoluer au poste de seconde ligne plutôt qu’en troisième ligne où la concurrence était trop forte en sélection. Avec nous, il jouait en troisième ligne. Il avait donc pour objectif de s’épaissir physiquement pour monter dans la cage. Sauf qu’à mes yeux et en fonction de l’effectif et de ses qualités, je le voyais plutôt dans un rôle de troisième ligne. Mais il avait son objectif, il voulait jouer en deuxième ligne et il s’y est tenu. Il a pris du poids, du muscle et malheureusement, il s’est blessé, mais il avait cette détermination.
Une détermination individuelle qui peut toutefois se faire au détriment du collectif : "Le mauvais côté de cette autodétermination, c’est qu’elle peut parfois virer dans l’individualisme, ou dans des raisonnements qui se font au détriment de l’équipe", regrette Caudullo. L’exemple de Van Rensburg est à ce titre évocateur, puisque le joueur a décidé de son repositionnement et adapté sa préparation (musculation, poids de corps) au détriment des besoins de son équipe, même si son travail a forcément payé pour le MHR.
La photo polémique des Springboks torse nu
La récente publication d'une photo montrant l'équipe sud-africaine torse nu semble confirmer ce phénomène. Exit les avants bedonnants, place aux pectoraux saillants. Ce week-end, les internautes ont vivement réagi à la publication d’une photo des Springboks à l’issue d’une séance d’entrainement. Alors que le rugby mondial est en pleine réflexion sur l’évolution du physique des joueurs, la publication de cette photo, où les joueurs sud-africains apparaissent gonflés et très dessinés, interroge.
La préparation de l’Afrique du Sud a commencé il y a quelques mois avec quelques grands rendez-vous dans le Rugby Championship. Si les Boks, ont fait une grosse impression en remportant cette courte édition, c’est avant tout parce qu’ils ont dominé leurs adversaires physiquement. Impressionnants devant, on comprend mieux leur état de forme en voyant cette photo. Néanmoins, la vision de ces joueurs bodybuildés voire « survitaminés » renvoie directement à l’image délétère de l’Afrique du Sud concernant le dopage.
Les Springboks avaient l’air tous bien affûtés, et un peu trop dessinés pour des joueurs de rugby. Selon certains commentateurs, les Sud-Africains ont fait d’énormes progrès en matière de remise en forme avec Rassie Erasmus, un entraîneur très exigeant d’après les médias. D’ailleurs, on voit que tous les joueurs “arborent fièrement” des abs «six-packs» après avoir réduit considérablement leur poids.
En France, les experts ne sont pas du même avis. Certains ne sont pas du tout impressionnés par le physique des Boks. Interrogé à ce sujet dans les colonnes du journal Le Parisien, l’actuel membre du staff du Stade-Français Paris, Fabrice Landreau s’amuse de cette transformation.
Selon certains experts comme Mathieu Blin, l’objectif est clair : avant la compétition Ils veulent le meilleur rapport poids-puissance, pour développer la vitesse, qui est essentielle pour le sprint, les passes ou jeu au pied. Dans son interview avec nos confrères du Parisien, il évoque le fait que travailler sans relâche pendant trois mois peut donner des résultats stupéfiants. D’ailleurs, une préparation physique de trois mois avait fait gagner aux joueurs « quinze à vingt kilos.
Sur les réseaux sociaux, quelques journalistes, notamment Pascale Lagorce, ont surtout remarqué la transformation physique de l’ailier du Stade Toulousain, Cheslin Kolbe.
L'Afrique du Sud a remporté la Coupe du monde de rugby, en battant l'Angleterre en finale (32-12). Début septembre, les hommes de Johan Erasmus avaient créé bien malgré eux une petite polémique en publiant sur les réseaux sociaux un cliché de groupe, sur lequel une vingtaine d’internationaux apparaissaient affûtés comme jamais, les pectoraux saillants, les abdos dessinés, et les biceps prêts à éclater. Bref, une armée de golgoths.

Si l’intention était d’impressionner, on peut dire que la photo a fait son effet. Mais pas dans le bon sens du terme. Rapidement, de nombreux internautes ont évoqué le spectre du dopage et plusieurs acteurs du monde de l’ovalie se sont interrogés sur les moyens d’obtenir de tels résultats. "Quand j’ai vu ça, j’ai pensé à un photomontage. C’est tellement fou, s’est étonné Fabrice Landreau, ancien adjoint de Fabien Galthié, dans les colonnes du Parisien. Chaque métabolisme est différent. Certains joueurs ont des fibres rapides, d’autres ne peuvent pas être tracés au niveau des muscles sur la peau. Là, tout est uniforme." Mais faut-il s’en inquiéter?
Dopage: Une ombre plane sur les Springboks
Depuis la Coupe du Monde 1995, durant laquelle les springboks furent fortement suspectés d’avoir pris des produits dopants, les joueurs sud-africains sont régulièrement mis en cause dans des affaires de dopage. Ces derniers mois, Chiliboy Ralepelle et Aphiwe Dyantyi ont été contrôlés positifs à des substances interdites.
De nombreuses personnalités de rugby se sont interrogées sur la transformation des joueurs de Rassie Erasmus. C’est le cas de Mathieu Blin, ancien talonneur passé par le Stade Français qui s’est confié au Parisien :« Si on parle de la photo, du visuel, c’est très surprenant, voire flippant […] On a des gars qui sortent de séance, très contractés. C’est la « séchade » comme on dit. Mais c’est collectivement que ça étonne […] Travailler à mort pendant trois mois peut donner des résultats stupéfiants.Il y a un travail à vitesse maximale, à puissance maximale. Pour l’alimentation, chaque graisse ou glucide est comptée […] Ils veulent le meilleur rapport poids-puissance, pour développer la vitesse, qui est essentielle pour le sprint, les passes ou jeu au pied.
Timing douteux, mais véritable passion pour la fontePour Didier Plana, ex-préparateur de Perpignan, et toujours en charge des statistiques au club, les Springboks, en dévoilant cette image, ont donné le bâton pour se faire battre. "Je ne sais pas si c’est une bonne idée de faire le buzz comme ça aujourd’hui, le timing n’est pas bon pour eux dans le sens où il y a eu une mort suspecte d’un joueur de 49 ans (Chester Williams, le 6 septembre, ndlr), qui est déjà la quatrième ou cinquième de l’équipe championne du monde en 1995, a-t-il rappelé. Le doute s’est installé autour de cette équipe-là, alors ça tombe mal…"
Pour autant, il n’y avait selon lui pas de raison de tirer la sonnette d’alarme à partir d’une simple photo. "On parle de joueurs qui se préparent depuis des mois, et de joueurs qui sont tous fanas de muscu. Parce que tous les Sud-Africains que j’ai côtoyés, c’était ça: ils ont toujours été plus développés musculairement que nous parce qu’ils font tout simplement plus de muscu qu’ils ne courent. Ils ont cette culture-là. Quand Fred Michalak y est allé jouer, tout le monde l’avait retrouvé plus ‘body-buildé’ à son retour en France. C’est leur façon de se préparer, c’est leur crédo."
Jean-Luc Arnaud, ancien préparateur physique du XV de France (2007-2011) et actuel directeur du centre de formation du SU Agen, évoque lui aussi cette passion sud-africaine pour la fonte. "Ce que je peux dire, c’est que c’est vraiment dans leur culture, oui. Quand j’allais faire des compétitions là-bas avec le Pôle France, ou que j’y allais même individuellement, j’ai toujours vu dans les collèges des gosses avec de la musculation au programme scolaire.
Sur la photo elle-même, l’ancien collaborateur de Marc Lièvremont assure ne rien voir de très étonnant. "Vous prenez n’importe quelle formation ou presque qui se prépare pour le Mondial, vous mettez les joueurs torse nu après une grosse séance de renforcement, où le muscle a été gorgé, et je pense que vous aurez la même photo", observe-t-il.
Après l’alarmisme à chaud, les spécialistes qui ont accepté de nous répondre - un certain nombre ont refusé - se veulent donc plus mesurés dans leurs analyses. "Je ne sais pas exactement combien on peut prendre de kilos sur une prépa, c’est difficile de raisonner comme ça, glisse Didier Plana. Ça dépend aussi de ce qu’on leur donne en terme d’alimentation, de protéines, mais ça peut aller vite. En tout cas il faut rester prudent par rapport à ce sujet… Je parle notamment pour vous, les journalistes. Il n’y a aucune raison actuellement de jeter l’opprobre sur ces joueurs. Je ne veux surtout pas accuser, ni défendre qui que ce soit."
Podcast Musclé n°3 - Fulgence Ouedraogo : La Préparation Physique & la Nutrition du Rugbyman Pro
En fait, à l’heure où deux écoles de rugby semblent s’affronter au niveau mondial, le cliché interroge surtout sur le choix du staff sud-africain de miser autant sur la dimension athlétique. "Le rugby est un sport physique, et encore plus pour les Springboks, estime Jean-Luc Arnaud. Là, les mecs veulent montrer qu’ils sont prêts. Si vous enlevez le côté affrontement, vous enlevez une bonne partie de leur rugby…"
"Ce sont des choix de préparation, explique Plana. Ils ont dû vraiment axer leur préparation sur la force, sur la puissance, comme l’Afrique du Sud le fait souvent pour détruire son adversaire. Les All Blacks, par exemple, ne sont pas dans ce thème-là, ils ne sont pas dans l’hypertrophie, mais davantage dans le déplacement et la vitesse.
Si le titre de la Coupe du monde de rugby se résumait à un concours de culturisme, les Springboks seraient certainement candidats à la médaille d’or. On y voit les joueurs prendre la pose façon Arnold Classic, la musculature bien mise en avant, à l’issue d’une séance d’entraînement.
À l’occasion du début de la Coupe du monde de rugby, nous avons analysé l’évolution du poids et de la taille des joueurs de dix sélections. Plus grand, plus rapide et plus musclé, le joueur de rugby moderne n'a pas grand-chose à voir avec son homologue du siècle dernier.
A l'aune du professionnalisme, dès la fin des années 90, la silhouette des rugbymen a commencé à se massifier. Et le phénomène concerne tous les postes, avants (qui composent la mêlée) comme arrières.
En analysant les caractéristiques physiques des dix meilleures sélections nationales, on observe une forte hausse du poids moyen par joueur, passant de 95,2 kg en 1995 à 104 kg en 2015, lors de la précédente Coupe du monde. Même constat concernant la taille moyenne, avec une augmentation de deux centimètres : 1,85 mètre en 1995 contre 1,87 mètre en 2015.
| Année | Poids moyen (kg) | Taille moyenne (m) |
|---|---|---|
| 1995 | 95.2 | 1.85 |
| 2015 | 104 | 1.87 |