L'histoire de "Seven Nation Army": De tube des White Stripes à hymne mondial des supporters

Le 7 mars 2003, un riff légendaire est diffusé pour la première fois sur les ondes américaines. Tellement simple, efficace et fédérateur qu’il sera même repris comme hymne quasi officiel par les supporters de football des quatre coins du monde. Ce riff, c’est celui du morceau « Seven Nation Army », du duo The White Stripes.

Depuis sa sortie en mars 2003, il y a donc exactement deux décennies, “Seven Nation Army” s’est imposé comme le single le plus populaire de Jack et Meg White, à un degré que personne chez leur label, Third Man Records, n’aurait pu anticiper. L’hymne officieux de la Squadra Azzura des années 2000 appartient désormais au patrimoine du sport international et on a autant de chances de l’entendre à la finale du Super Bowl que lors d’un match de la prochaine coupe du monde de basket. Partout où il y aura des supporters, il y aura “Seven Nation Army”.

Mais au fait quelle est cette chanson devenue plus connue que son titre ou son auteur ? Ce morceau s'appelle Seven Nation Army... Par les White Stripes, un groupe de Détroit. Elle n'a, à l'origine, rien à voir avec le football et pourtant... C'est aujourd'hui l'hymne des stades...

Et il est fascinant de constater comment ce riff en béton armé est parvenu à s’imposer aux dépens, notamment, de celui d’un Satisfaction, malgré la présence dans ce même stade de Keith Richards. Il n’y a aucun doute que la clé de ce plébiscite réside dans sa capacité indiscutable à s’ouvrir via nos oreilles un chemin vers les profondeurs de notre cerveau, et à s’y installer sans payer de loyer.

Petit, Jack White comprenait “seven nation” (“sept nations”) chaque fois que l’on parlait de la “Salvation Army”, l’Armée du Salut. Bien des années plus tard, l’anecdote circule sous le manteau, comme le secret bien gardé d’un morceau dont le sens a eu largement le temps de se perdre dans les réappropriations nationales, généreusement alcoolisées. D’ailleurs, les Italiens disent “po”, les Espagnols “lo” - et les Français, un mélange des deux. Les onomatopées passent, la mélodie demeure.

Genèse du tube

C’est lors d’un soundcheck en Australie qu’est joué pour la première fois ce riff composé de sept notes, Mi - Mi - Sol - Mi - Ré - Do - Si. Bien qu’il y sente tout le potentiel d’un grand morceau, Jack White le met de côté pendant un moment, se disant que son caractère serait particulièrement adapté si on lui demandait par exemple d’écrire le générique d’un film de James Bond.

Côté paroles, ce titre à sensation guerrière pourrait nous faire croire à un texte vindicatif et engagé, la sémantique allant de pair. Pourtant, Jack White nous raconte simplement l’histoire d’un homme qui rentre dans sa ville natale et qui est le sujet des moqueries et des ragots.

Sans enrichissement ni fioriture, « Seven Nation Army » s’ouvre directement sur ce riff, dont le son très sourd et grave est immédiatement assimilé à une basse. Pourtant, c’est bien celui d’une guitare, la Kay K6533 hollowbody sur laquelle il a été enregistré, étant simplement branchée à une pédale Whammy de Digitech réglée à l’octave inférieure.

Le matériel de Jack White est d’ailleurs un élément très important dans le rendu sonore du groupe. Fervent défenseur de l’analogique et amoureux des instruments vintage, il chérit particulièrement les guitares compliquées à jouer, un peu fausses, car il aime les dompter pour en faire émerger des morceaux.

Tout le riff est joué sur la même corde, celle de La, pour conserver un timbre homogène et grave qui renforce l’illusion de la basse. Au refrain, il est développé en power chords joués au bottleneck. Cet outil hérité du blues se présente comme un tube de métal placé sur le quatrième doigt de la main gauche, l’auriculaire. Il procure une sonorité métallique et permet des slides très fluides, mais en contrepartie, on ne peut jouer ensemble que des notes se trouvant sur la même case. Pour jouer ces power chords, la guitare doit par conséquent être accordée en Open A : Mi - La - Mi - La - Do# - Mi du grave vers l’aigu.

L'épopée dans les stades

Vous avez tous entendu cette mélodie pendant un match de foot, dans un stade, ou à la télé. Les connaisseurs du rock auront reconnu l’original, le titre Seven Nation Army du groupe américain The White Stripes (Jack et Meg White). Pour les puristes, je signale qu'il fait partie de leur quatrième album studio, Elephant, et qu'il est sorti au printemps 2003.

Nous sommes le 22 octobre 2003 à Milan... Ce soir là Bruges affronte le monstrueux Milan AC, les supporters belges se chauffent la voix dans un bar et entendent ceci à la radio...

En attendant le début du match, la Blue Army, un groupe d’ultras, les supporters de l'équipe belge se réunissent dans un café. Une radio diffuse le titre des White Stripes, qu’ils reprennent tous en cœur, l’alcool aidant. Puis ils se rendent au stade de San Siro tout en chantant le riff principal. Et lorsqu’Andrès Mendoza marque le premier but du match, les fans belges reprennent tous ensemble cette mélodie.

Et puis le 22 octobre 2003, alors que des supporters du Club Bruges KV se trouvent dans un bar milanais juste avant un match de Ligue des Champions les opposant à l’AC Milan, le riff de Jack White se met à retentir dans les amplis. Ça leur plaît tellement qu’ils arrivent au stade en chantant l’air, et continuent à le faire alors que leur équipe bat les rouge et noir sur le score d’un but à zéro.

Mais le soir du 22 octobre 2003, le sortilège a été si puissant que la défaite de l’équipe qui recevait n’a pas eu raison de lui : le thème s’est trouvé à jamais piégé dans l’enceinte du San Siro. Il faudra cependant qu’une autre équipe italienne, l’AS Roma, visite le stade brugeois pour associer définitivement à la botte l’hymne qui avait commencé d’y naître.

Et cette fois Bruges reçoit Rome. L’hymne belge est repris par les supporters romains qui ont fait le déplacement. Les joueurs italiens sont impressionnés.

Ce match de Ligue des Champions, qui s’est tenu le 15 février 2006, s’est soldé par un 2-1 pour les visiteurs - qui ont donc pu entendre leurs adversaires entonner les sept notes de Jack White. Ils ont tellement aimé que le “po-po-po-po-po-pooo-po”, comme ils l’appellent, est devenu l’hymne officiel de leur star Francesco Totti pour le reste de la saison.

Il avouera plus tard : “Je n’avais jamais entendu le morceau avant d’entrer sur le terrain à Bruges. Depuis, il ne me sort plus de la tête. C’était un air fantastique, qui a emporté tout le public avec elle. Je me suis rué dans un magasin pour acheter les disques du groupe dès que j’ai pu.”

Les joueurs italiens la ramènent chez eux pour en faire la chanson porte-bonheur de leur équipe nationale. Celle qui bat la France en finale.

Juillet 2006, demi-finale de Coupe du monde : l’Italie bat l’Allemagne en Allemagne ! À la fin du match, les supporters entament la chanson qui a désormais pris un nom en Italie : Popopopo.

2006, Coupe du monde en Allemagne. Les supporters de la Squadra Azzura ont entonné “Seven Nation Army” pratiquement dès leur descente de l’avion, après la première naissance à San Siro, puis la réadoption romaine, qui en avaient déjà fait la bande originale de la série A de l’année écoulée. Le 9 juillet, l’Italie bat la France aux tirs au but, et les rues de Rome, de Milan et de toute la péninsule vibrent d’une seule et même mélodie gutturale, sous les yeux et les oreilles de la planète entière.

Nous sommes le 11 juillet 2006, les Rolling Stones sont en concert à San Siro, le légendaire stade de l'AC Milan, et s’offrent deux stars italiennes du ballon rond : Alessandro Del Piero et Marco Materazzi. Les footballeurs montent sur scène, et pourraient certes chauffer le public avec “Paint It Black”, “Wild Horses” ou n’importe quel autre succès du groupe. C’est sans compter sur la loi tacite la plus inflexible du football italien : ici, ce sont les White Stripes qui règnent, et même les Stones doivent s’incliner. Del Piero et Materazzi s’emparent des micros, et crient tout simplement : “Po po-lo popopo, po”. Et le stade sait exactement comment leur répondre.

La nouvelle arrive bientôt à celles de Jack White, qui se dit le premier étonné par cette seconde vie de son tube. “Je suis honoré que les Italiens l’aient adopté pour eux-mêmes”, déclare-t-il. “Rien n’est plus beau que de voir les gens s’approprier une mélodie pour la faire entrer dans le panthéon du folklore musical.”

Douze ans plus tard, la France est championne du monde, Seven Nation Army a été jouée dans toutes les grandes compétitions de football, une incursion bien rare dans un sport où les États-Unis sont largement absents... Et où le vieux pays d'un vieux continent a encore triomphé hier soir !

A l'Euro 2008, la chanson est dans tous les stades. Puis elle repart aux États-Unis. Elle est adoptée en 2011 par les supporters des Ravens de Baltimore, une équipe de football américain, puis elle gagne d’autres sports comme en NBA (la ligue de basket) ou le base-ball.

White a raison. “Seven Nation Army” aurait peut-être pu entrer au panthéon de l’indie rock, mais son destin a été tout autre. Elle est devenue quelque chose de plus grand et, d’une certaine manière, de plus raffiné : un objet de folklore sonore, érigé comme tel par une tradition orale circonscrite aux célébrations sportives, mais qui est parvenue à lui donner sa vie propre, tout à fait indépendante de la chanson où il trouve sa source. Combien de personnes ont déjà hurlé “po po-lo popopo, po” sans même savoir que ce fut, à un certain moment, un riff de guitare des White Stripes ?

Le compositeur va un peu plus loin : “Ce qui me réjouit le plus, c’est que les gens chantent une pure mélodie. Dans des hymnes comme “Thank God I’m a Country Boy”, “We Will Rock You”, ou d’autres tubes populaires faits pour être chantés par des foules, vous êtes généralement galvanisés par des paroles, et non par de simples notes.”

Il apparaît en effet évident que les chansons de Queen font écho à un certain état de plénitude triomphante dans leurs propres paroles, et il est bien sûr logique que les gagnants d’un quelconque tournoi aient envie de chanter “We Are the Champions”. On peut, par ailleurs, trouver des explications contextuelles à d’autres cas de réappropriations de tubes pop ou folk comme le “Sweet Caroline” du Yankee Stadium à New York, le “You’ll Never Walk Alone” de Liverpool, ou bien sûr le “I Will Survive” des Bleus de 98.

Mais “Seven Nation Army” représente bien un cas particulier : un motif mélodique a été comme sectionné de son corps d’origine et transformé, petit à petit, en espéranto du sport de masse. Il appartient à toutes les tribunes, et à aucune. S’il y a de la bière, du sport et du monde, le “po-po-lo” ne tarde pas à se faire entendre : c’est presque un phénomène du vivant, qui s’exprime par la seule volonté de Dame Nature.

Certaines équipes ont créé des versions personnalisées, et on ne parle pas simplement de remplacer “lo” par “po”. Les supporters de Sheffield United, par exemple, chantent : “We’re the Red and White army”, d’après les couleurs de l’équipe, sur la ligne de guitare, ce que le texte de Jack White ne fait jamais.

Par ailleurs, “Seven Nation Army” a servi à célébrer les moments les plus importants de certaines équipes, comme le centième but marqué par Fernando Torres pour l’Atlético de Madrid, treize longues années après la sortie d’Elephant.

Revenons au racines, et plongeons nous dans le Michigan natal de Jack et Meg White. La chanson y a été jouée à pratiquement toutes les rencontres de football universitaire depuis 2012 - certes, en partie parce que l’Arrangers’ Publishing Company, la principale société américaine éditrice de musique de fanfare pour les orchestres de marching band des collèges et lycées, l’a incluse dans son répertoire. La ligue professionnelle n’a cependant pas été en reste, comme peuvent en témoigner les récentes diffusions du Super Bowl.

Encore une fois, de toute façon, il n’appartient pas au stade de jouer ou non la chanson : ce sont les supporters qui s’en chargent, et l’air est assez contagieux pour se répandre rapidement dans toutes les tribunes.

Parmi les équipes de la NBA, il est possible que le Miami Heat ait été le premier à se l’approprier : pendant la saison 2012-13, la plupart des supports de communication vidéo du club étaient montés au rythme de “Seven Nation Army”, que la tribune des supporters n’a donc pas tardé à adopter comme hymne officieux. On l’a également beaucoup retrouvée en accompagnements des galas de la World Wrestling Entertainment - la part brute et violente de la chanson se mariant logiquement très bien avec le catch.

C’est peut-être dans la magistrale série Baseball de Ken Burns que l’on trouve la preuve ultime de la proximité de ces sept notes avec le sport moderne.

Après avoir trusté la tête du Billboard alternatif pendant trois pleines semaines, la chanson s’est trouvée quelque peu éclipsée par “I Just Don’t Know What to Do with Myself”, second single d’Elephant, bien aidée par un clip signé Sofia Coppola qui voyait Kate Moss se déhancher sur une barre de pole dance. De quoi certes attirer l’attention de MTV, qui diffusait encore des clips - mais aucune radio rock sérieuse n’aurait préféré cette reprise d’un vieux classique de Dusty Springfield (écrit par Burt Bacharach) à “Seven Nation Army”.

L’épicentre de cette explosion, le patient zéro de l’épidémie, c’est la ville de Milan, également connue sous le nom de capitale du “po po-lo popopo, po”. Seven Nation Army est une boule de démolition, mûe par la force brute d’une fausse ligne de basse (en réalité une guitare, modifiée à la pédale), la percussion métronomique de la grosse caisse, et la hargne merveilleuse du texte, qui trouve sa source dans une incompréhension d’enfant.

Affaire Epstein, procès pour viols... Vous l'avez sans doute entendu ce chant de supporter joué avant chaque match pendant la coupe du monde...

Et voilà nos belges qui reprennent la chanson, même pas les paroles, juste ces 7 notes en po po po po ou da da da da et ça marche tellement bien qu'ils vont les chanter dans le stade, que Bruges bat le Milan AC 1-0, et que Seven Nation Army devient l'hymne du club...

Mais en 2006, un autre club italien, l'AS Rome se rend à Bruges et entend la chanson.

Les supporters belges ramènent également le virus à la maison, où “Seven Nation Army” commence à sortir des hauts-parleurs du stade Jan Breydel pour célébrer les buts du Club Bruges.

L'ancien leader de Louise Attaque, évoque ce dimanche dans L'Equipe sa passion pour le foot. S’il envisageait d’écrire à nouveau sur le sujet, voici un Top 10 des chansons rock, pop ou de variétés qui sont devenues des hymnes de club, ou ont été adoptés par les supporters. Un classement forcément très anglais.

Chanson Club(s)
You'll Never Walk Alone Liverpool FC, Celtic Glasgow
Forever Blowing Bubbles West Ham
I Will Follow Him FC Sankt-Pauli
The Liquidator Chelsea FC
Les Corons RC Lens
Go West Arsenal, PSG
Jump Olympique de Marseille
Blue Moon Manchester City
Seven Nation Army FC Bruges, Italie
I Will Survive Équipe de France

Twenty One Pilots reprend « Seven Nation Army » des White Stripes | Intronisation au Rock and Rol...

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