Dans son livre "Une passion absurde et dévorante. Écrits sur le football", Olivier Guez tisse des liens entre le football et l'art. Tous passionnés par le foot, nos invités se confient sur cette passion qui les dévore.
Être esclave, c'est la définition même d'une passion. Il y a dans cette notion, une idée de démesure, de quelque chose qui est plus fort que vous. (Olivier Guez)
Mais le foot peut-il être érigé au rang d'art dramatique? C'est un parallèle que dresse Olivier Guez dans son livre.

Le Football entre Théâtre et Réalité
Entre pratique footballistique et théâtrale, peut-on dresser des ponts? Il y a des similitudes entre le théâtre et le foot. Cependant, une pièce de théâtre reste un spectacle.
En foot, il n'y a pas de scénario. On l'a vu pendant le match France-Suisse il y a dix jours: la Suisse devait l'emporter tranquillement, puis la France, puis on est arrivés à une situation d'égalité avant que la Suisse ne l'emporte finalement. Dans une pièce de théâtre, on sait où l'on va.
La mise en scène est différente, mais on connaît l'issue de la pièce. (Olivier Guez)
Parler de foot, c'est aussi questionner les évolutions de cette pratique, qui a beaucoup évolué ces trente dernières années, pour finalement épouser le rythme de la mondialisation financière.
L'Absurdité et le Football
Ce qu’il y a de bien dans l’absurde c’est que l’on peut y mettre à peu près tout : de l’humour, de la satire, de l’anachronisme, du burlesque parfois, mais surtout ce qui le caractérise, c’est le non-sens. Ou le décalage avec la réalité, sa remise en question parfois fondamentale.
L’absurde est un prisme déformant la réalité, qui interroge notre rapport au monde, aux autres et finalement à nous-mêmes, à nos connaissances et nos certitudes. Ses outils sont l’art du langage, un imaginaire débordant et finalement une ode à la liberté d’exister.
Tels le Penseur de Rodin citant Hamlet et s’interrogeant sur le sens de la vie comme Descartes, nous pouvons affirmer comme les Shadoks : « Quand on ne sait pas où l’on va, il faut y aller... Et le plus vite possible. »
Olivier Guez et sa Passion pour le Football
Passionné de football depuis l'enfance, l'écrivain a réuni ses impressions sur la Coupe du monde 2018, ses souvenirs de voyage en Argentine ainsi que ses réflexions autour de ce sport dont le succès planétaire permet d'appréhender autrement certains aspects de l'histoire et de la culture contemporaine.
Jeune, Olivier Guez collectionnait les albums Panini, brillait à Kick Off et se rendait à la Meinau comme on va au temple. A défaut de faire carrière au Racing Club Strasbourg, l'homme au physique de libero est devenu journaliste et écrivain. Ce qui ne l'a nullement guéri de sa passion "absurde et dévorante" pour le football.
Un recueil compile les écrits sur le ballon rond de l'auteur de La Disparition de Josef Mengele (prix Renaudot 2017). Plutôt que l'analyse technico-tactique du "4-4-2", le grand truc d'Olivier Guez est de montrer que le stade représente une parfaite miniature de l'histoire des nations, et que le destin d'un joueur peut englober toute une époque.
Chez ce sémiologue des stades, tout fait sens. Le dribble a été développé au Brésil au début du XXe siècle par des mulâtres (les Noirs n'étaient pas tolérés dans les grands clubs), afin d'éviter tout contact avec les Blancs. Prenant son envol après la mort de Staline, le légendaire portier Lev Yachine incarne le dégel, avant de sombrer dans la maladie à l'heure où l'Union soviétique se décompose et de s'éteindre en 1990.
Mozart sorti des bidonvilles, Maradona venge l'Argentine de l'humiliation des Malouines.
Olivier Guez ne cache pas sa nostalgie d'un sport plus romantique et baroque. Aujourd'hui, le football a conquis la planète, incarne le village global et l'ère du divertissement, mais a perdu une part de son âme : "Trop de foot tue le foot, mais ils saigneront la bête jusqu'à sa dernière goutte. Le Qatar organisera la prochaine Coupe du monde ; la Ligue des champions sera privatisée. C'est dommage. Nous avons tant aimé le football", conclut-il.

Les Écrivains et le Football
Il m'est difficile d'imaginer qu'on puisse ne pas aimer le football et ne pas se passionner pour l'Euro qui se terminera le dimanche 11 juillet au stade Wembley, à Londres. "Je plains les réticents, les snobs et les stoïques, écrit Olivier Guez, écrivain dingue de foot. Jeu débile? Passion absurde? Oui, en apparence, de prime abord, comme paraît insensée l'énergie dépensée pendant quatre ou cinq heures par deux types qui se renvoient une petite balle jaune par-dessus un filet. Mais qui a joué au foot, au tennis et a pratiqué d'autres sports, eux aussi visiblement idiots, sait bien qu'il est difficile d'y exceller et que la beauté du spectacle dépend des qualités des acteurs."
L'universalité du football vient de ce que, gamins riches ou pauvres, nous avons tous tapé du pied dans un ballon, une boîte de conserve ou une boule de chiffons. Il n'y a pas geste plus naturel. Certains y prennent goût, constatent qu'ils ont des pieds intelligents et découvrent le plaisir à jouer chaque week-end onze contre onze. Les plus doués en font leur métier. Les autres prolongent leur addiction en devenant spectateurs et surtout supporters fanatiques d'un club. C'est ainsi que dans le monde entier se parle une même langue qu'Olivier Guez appelle "l'esperanto du football".
Les écrivains français ont longtemps méprisé cet esperanto populaire qualifié d'opium des peuples. Dans les années 1980, pour m'être souvent assis dans les tribunes du Parc des Princes et de Geoffroy-Guichard, j'ai suscité dans la presse quelques articles où des intellos de gauche et de droite se demandaient s'il n'y avait pas incompatibilité, donc imposture, à s'entretenir avec Marguerite Yourcenar ou Claude Lévi-Strauss quand on fréquente des stades de football. La victoire de la France au championnat du monde, en 1998, c'était un peu aussi la mienne, celle d'Olivier Guez et de tous les écrivains footeux devenus subitement majoritaires.
Le Football d'Amérique Latine selon Olivier Guez
Trois fois meilleur buteur des minimes d'Alsace-Lorraine, entre 1984 et 1986, Olivier Guez a rêvé d'une carrière qui l'aurait vu jouer dans l'équipe première de Strasbourg avant de prendre le chemin de Munich dans la voiture de Franz Beckenbauer. Il a bifurqué vers l'écriture et probablement a-t-il eu raison. Ses qualités sont peut-être les mêmes que celles qu'il affichait sur les pelouses.
L'engagement, l'énergie, la ferveur, de nombreux tacles aux escrocs et "pyromanes" du football, quelques buts assassins, d'inattendus centres et déviations, et de jolies passes aux joueurs qu'il aime. Sur le football d'Amérique latine, Olivier Guez est incollable. Ce sont les victoires de la Céleste qui ont construit l'identité de l'Uruguay. Le Brésil a inventé le dribble, les joueurs de couleur évitant ainsi tout choc, tout contact avec les rudes défenseurs blancs. Sur le football argentin, il joue les prolongations, grâce à trois joueurs exceptionnels, Di Stefano, qu'il n'a pas connu, Maradona et Messi (j'aurais aimé qu'il ajoutât Piazza, juste pour me faire plaisir).
Des chapitres s'enchaînent qui racontent l'histoire et font l'éloge de Maradona. Oh, qu'il le préfère, "ce personnage baroque, bouillant et excessif en tout", au placide, "presque terne et peu charismatique" Messi!