Un Peuple et son Football: Histoire Sociale du Football en France

Le football, bien plus qu'un simple sport, est un phénomène culturel profondément ancré dans la société française. L'ouvrage Un peuple et son football de François da Rocha Carneiro explore cette dimension en retraçant l'histoire sociale du football en France.

L'équipe de France, symbole de l'identité nationale et de la culture footballistique.

Un Regard Historien sur les Mythes et Légendes du Football

François da Rocha Carneiro pratique l’art du contre-pied, de feinte de corps et de la passe aveugle, qui font de chacun de ses livres une occasion de s’étonner, d’apprendre et parfois de penser contre soi-même et de pulvériser les évidences. L’originalité de son propos, c’est de s’attacher à porter un regard historien sur les mythes et les légendes qui construisent le football en tant que culture.

On a l’impression que son livre répond à deux affirmations que l’on entend souvent. La première, c’est que la France n’est pas un pays de football. La deuxième, c’est que le football n’est pas un phénomène culturel. En fait ce n’est pas seulement sous l’angle de la culture, c’est sous l’angle du populaire.

Parce que, dans cette affirmation selon laquelle le foot n’est pas de la culture, je vois la négation par des élites auto-instituées ou reproduites, souvent socio-économiques ou politiques, la négation de la possibilité d’une culture populaire. C’est-à-dire de cette possibilité qu’a le peuple d’avoir une culture dans laquelle il se reconnaît et qui ne soit pas la culture de l’élite.

C’est donc se détacher de la culture des élites que d’affirmer qu’il existe une culture populaire. Et évidemment les élites peinent beaucoup à considérer le peuple comme capable d’avoir cette culture. Or, justement, tout le monde peut aller au football. Tout le monde peut aller au stade. Que ce soit pour jouer, regarder, se passionner, déconner et même se permettre des choses qui ne sont pas ou peu recommandables, aussi. C’est donc une culture, un terreau dans lequel nombre d’individus peuvent se retrouver au-delà des seules classes sociales les plus populaires.

Parce que la culture populaire n’est pas seulement la culture des classes les plus populaires, même si ça l’est aussi. C’est une culture de forte popularité. Donc ma volonté était d’historiciser cela. De montrer que, dans l’histoire, il y a un certain nombre d’éléments de réponse qui permettent de contredire cette affirmation qui est excessivement légère. Qui est souvent la marque de la démarcation sociale, et parfois même celle de la vacuité et de l’indigence de la pensée.

Maintenant, pour revenir à ta question initiale, je risque aussi de me froisser avec certains passionnés de football qui disent que la France n’est pas un pays de football. Parce que la France est bien un pays de football. Alors on n’a pas eu beaucoup de vainqueurs du ballon d’or, par exemple. Mais on a quand même quatre finales de coupe du monde masculine disputées sur les vingt-cinq dernières années. On a une capacité de formation qui permet à l’Ile de France de fournir le plus grand nombre de joueurs de très haut niveau au monde, devant l’agglomération de Sao Paulo. C’est un vrai vecteur d’éducation.

Et affirmer que l’on n’est pas un pays de football, c’est nier le travail de tous ces éducateurs, tous ces gamins qui jouent, tous ces résultats, tous ces joueurs pros passés par une formation extrêmement exigeante… Donc, oui, la France est un pays de football. Alors, certes, tu ne verras pas en France des matchs de cinquième division avec plusieurs milliers de supporters, comme tu peux le voir en Angleterre par exemple.

Le Football et le Prolétariat: Une Liaison Historique

L'histoire du football ⚽ - Résumé sur cartes

Plusieurs chapitres sont consacrés à faire des portraits de certains clubs issus du prolétariat, comme Sochaux, Lens ou Marseille. Ce lien entre foot et prolétariat remonte assez loin. Cette partie repose surtout sur des clubs ayant une image prolétaire, même si les clubs en question ne le sont pas systématiquement. Sochaux ou Lens, par exemple, ce sont des clubs créés par le patronat.

Maintenant, le prolétariat s’empare du foot dès avant la première guerre mondiale. Dans le prolétariat urbain, tu as des clubs de ce qui va devenir ensuite le football corpo et qui sont liés à des entreprises, mais pas seulement. Tu as aussi des clubs engagés dans un langage travailliste, ouvrier, qui se fondent avant même la première guerre mondiale. Et tu as surtout des joueurs issus du prolétariat qui sont eux-mêmes des petits artisans ou dans un entre-deux entre artisanat et monde ouvrier urbain et qui commencent à gagner leur vie en étant footballeurs. L’exemple-type, c’est Pierre Chayriguès.

Il n’a jamais été électricien alors qu’il était pourtant toujours présenté comme tel au cours de sa carrière. Il y aussi l’exemple de Maurice Mathieu, mécanicien et défenseur de l’équipe de France, et qui au lendemain de la première guerre mondiale arrive à Roubaix en échange d’un garage. Ce qui montre que le football a déjà contaminé le prolétariat avant la première guerre mondiale.

La seule première guerre mondiale ne suffit pas à expliquer l’arrivée du prolétariat dans le football. Maintenant, il est vrai qu’elle a été un accélérateur. À cause de la promiscuité entre les soldats, et du temps qu’il faut occuper, même si l’armée française met du temps à le comprendre. Mais, au fur et à mesure de l’avancement du conflit, elle finit par admettre qu’il fallait bien trouver quelque chose pour occuper ce temps « entre le cafard et le pinard » pour reprendre l’article écrit par Paul Dietschy.

Et puis, outre la promiscuité des soldats français entre eux, il y a aussi celle avec les troupes britanniques. Donc il y a plusieurs choses qui expliquent cette « prolétarisation » du goût du football. Mais pour sûr, très rapidement, dans les vingt premières années de sa diffusion sur le territoire français, il contamine déjà les prolétaires les plus citadins. La diffusion, au moins autant que sociale, est surtout géographique finalement.

Le Cas Spécifique du RC Lens

Le chapitre consacré au RC Lens va sûrement beaucoup faire parler, tellement il prend le contre pied de ce qui est communément qualifié de « club populaire » et de « meilleur public de France ». On sent, derrière ces lignes mordantes, poindre la rivalité avec Lille (dont l’auteur assume son statut de supporter), mais l’argumentation est comme toujours sérieuse et étayée par les faits.

Après guerre, le club sera soutenu par les municipalités communistes puis socialistes, qui œuvreront à son maintien ou son retour dans l’élite pour compenser « les effets cataclysmiques de la disparition annoncée des mines ». Puis le club entre dans l’ère ultralibérale incarnée par Gervais Martel à la fin des années 1980, puis un industriel azéri (Hafiz Mammadov) en 2013, et enfin l’homme d’affaires français installé à Londres Joseph Oughourlian en 2018.

L'Importance des Débits de Boissons dans la Culture Footballistique

Un chapitre est consacré à la place des débits de boissons dans le football. Alors au début, ils servent surtout de sièges aux clubs, voire de vestiaires. Exactement, mais ça reste encore aussi le siège de certains clubs amateurs ou de clubs de supporters de clubs professionnels.

Les supporters du RC Lens, un exemple de la passion populaire pour le football.

Je prends l’exemple du LOSC puisque c’est le club que je supporte, le Chagnot à Tourcoing, c’est un café. Et c’est aussi un siège de supporters très actifs. On peut prendre aussi l’exemple de l’Olympic, qui est le café juste en face du stade Bauer où se retrouvent les supporters du Red Star. Ça reste quand même des lieux qui ne servent pas seulement pour regarder la télé. Ce chapitre, pour la communauté historienne, je pense que c’est l’un des deux plus importants de l’ouvrage. Parce que ça permet de rouvrir un dossier que l’on a assez peu ouvert en France jusqu’alors.

On a des collègues anglais qui avaient travaillé sur le rapport à la bière, entre autres, qu’a le football. Mais on a assez peu travaillé ça, alors qu’il y a de quoi faire. C’est vraiment un lieu central et c’est un rapport aussi central que ce rapport à l’alcool. Parce que, comme tu le dis, je commence en parlant du café comme siège de club. Mais je termine aussi par le rapport à l’alcool pour les joueurs et les supporters éventuellement. Et même le stade. Race qu’on est quand même dans une hygiénisation des stades aujourd’hui. Hygiénisation qui est assez incroyable et qui marque ces questions de classes sociales. Parce que les occupants des loges VIP ont le droit de boire de l’alcool. Sous prétexte que c’est un possible lieu de restauration. Alors que les occupants des tribunes populaires, ou en tous cas qui ne sont pas VIP, sont exclus de l’accès à l’alcool dans le stade.

Ce qui représente un manque à gagner pour les clubs mais qui est avantageux pour les débits de boissons situés autour puisque les supporters boivent souvent beaucoup avant de rentrer ainsi qu’après le match.

Thierry Roland: Une Voix Populaire aux Origines Bourgeoises

Un chapitre entier est consacré à Thierry Roland, dans lequel l'auteur se montre assez sévère. Thierry Roland me pose un peu problème. L’idée d’écrire sur lui, au départ, c’était pour historiciser avec tendresse cette voix du sport populaire. Sauf que la tendresse a disparu au fur et à mesure que je me suis enfoncé dans le dossier. Ce que j’ai retravaillé, sans le découvrir d’ailleurs, avec le regard d’un homme du vingt et unième siècle c’est dur à accepter aujourd’hui. La tendresse disparaît. C’est une voix populaire, on ne peut pas le nier. C’est cette voix qui a diffusé le goût du football, auprès de générations entières dans les années 70-80-90. C’est notamment la voix des années Platini. Donc oui, il est sans nul doute l’un des personnages les plus emblématiques de la culture foot. Le problème, c’est que l’on est justement dans cet entre-deux du mot populaire.

Il apparaît comme populaire parce qu’il participe à popularité du football. À un moment où, en France, le football doit aussi montrer qu’il est populaire. Dans les années 60-70, c’était loin d’être gagné. À cette époque, la fédération se battait justement pour améliorer la popularité du football. Parce qu’il était en très forte concurrence avec le rugby notamment. Et le rugby séduisait beaucoup la population, notamment via les diffusions télé à une époque où celle-ci s’implantait dans les foyers français. Et Thierry Roland y a pleinement participé. Sa voix incarne à l’époque le football populaire. Et en plus il joue sur la gouaille du parigot. Sur une proximité de l’homme simple et du bon sens populaire.

Mais là où il y a une arnaque, quelque part, avec Thierry Roland, c’est qu’il ne vient pas du tout d’un milieu populaire. C’est un rejeton de la bourgeoisie. D’une bourgeoisie qui souffre mais bien installée tout de même. Un rejeton qui n’a pas pu se placer dans les milieux d’entreprise bien installés et que l’on place un peu par piston avec les relations. Un Thierry Roland avec le même parcours de jeunesse mais venant d’un milieu social défavorisé, ça ne donne pas le commentateur mais un raté. Ce qui lui-même reconnaissait, d’ailleurs. Pas ses origines, mais le fait qu’il était un raté qui avait réussi par le goût du foot à se faire une place. C’est un opportuniste.

A plusieurs moments de sa carrière il arrive à se placer et à prendre une bonne place qui se présente. Ce qui nécessite du travail d’ailleurs, ce n’est pas un fainéant. Donc on a un opportuniste issu des classes favorisées qui s’impose comme la voix populaire et qui interdit aux autres de l’être. Il a barré la voie d’un Didier Roustan, par exemple. Et en travaillant sa biographie, là où je pensais trouver de quoi défendre la culture populaire, je tombe finalement sur le monde des élites qui s’attribue le droit au populaire. Qui, finalement confisque aux classes populaires le droit de les représenter. Et cela ressemble à certains schémas politiques d’ailleurs. On peut penser à un certain président des États-Unis qui vient de se faire réélire en se faisant passer pour un homme du peuple alors qu’il est milliardaire.

C’est clairement du populisme, mais appliqué au football et pas à la politique.

Les Polémiques sur l'Immigration dans le Football

Ces dernières années, il y a eu diverses polémiques en France au sujet des joueurs issus de l’immigration africaine ou maghrébine. Mais tu reviens dans le livre sur la première polémique du genre qui a eu lieu dans l’entre-deux guerres avec le joueur autrichien naturalisé Gusti Jordan. Comme quoi, c’est finalement une polémique qui dure depuis très longtemps alors que beaucoup de gens situent le début de ce phénomène aux propos de Jean-Marie Le Pen lors de l’Euro 96. Le phénomène date de la veille de la professionnalisation et des débats sur l’amateurisme marron. Yvan Beck avait eu aussi à affronter des critiques, dix ans avant Gusti Jordan.

Mais cette figure de Gusti Jordan est vraiment intéressante. Parce qu’il arrive dans la période 1936-1938, au moment où il y a une crispation des idées d’extrême-droite en France. Elles étaient déjà présentes depuis quelques temps. Mais là, on a une formalisation autour du personnage du Gusti Jordan avec des schémas d’accusation qui sont repris quasiment mot pour mot par Jean-Marie Le Pen presque soixante ans plus tard. En gros l’extrême-droite n’est pas inventive et ne fait que se reproduire. Et le problème, c’est qu’il n’y a pas de problème, justement. Or le football, dans les années trente comme aujourd’hui, c’est une activité qui a besoin de cette main d’œuvre issue de l’étranger.

Qui en a besoin parce que c’est une main d’œuvre disponible et souvent talentueuse. Et qui en a besoin aussi parce qu’elle est bon marché. Ce qui explique à la fin des années vingt et dans les années trente, l’arrivée de joueurs issus des empires d’Europe centrale. Parce qu’ils sont moins exigeants en termes de salaires que les britanniques qui constituent alors la principale source de joueurs étrangers. Donc à partir de cette époque, on va aller chercher de plus en plus d’autrichiens, de yougoslaves, de hongrois, ou même quelques tchécoslovaques. Et ces gens venant de pays à moindre niveau de vie se montrent moins exigeants sur leur rémunération.

Et on va aussi en chercher à l’autre bout de la planète en copiant le schéma italien. Les italiens ont des oriundi, et bien on va copier la méthode en allant chercher des « oriundi français ». Des sud-américains nés de parents ou de grands-parents français émigrés en Argentine ou en Uruguay à qui l’on va attribuer de droit la nationalité française pour qu’ils ne rentrent pas dans a comptabilité des étrangers. Mais un Hector Cazenave, un Miguel Nahouri ou un Pedro Duarte restent malgré tout argentins ou des uruguayens, bien plus que des français. D’ailleurs, la plupart des oriundi repartent immédiatement en Amérique latine au moment de la déclaration de guerre en 1939. Contrairement à Gusti Jordan, justement. Ce dernier a fait son service militaire après sa naturalisation. Puis il a fait la guerre pour la France et a été fait prisonnier.

Football et Service Militaire: Un Parallèle Troublant

En parlant de guerre, tu établis dans un des chapitres du livre un parallèle intéressant entre le football et le service militaire. En expliquant que le centre de formation est assimilable à une vie de caserne, par exemple. Je pense que oui. Ce qui est d’ailleurs une des raisons du virilisme qui est en place dans la société du football. Et quand tu vois les centres de formation aujourd’hui, c’est extrêmement masculin. Et extrêmement régimenté, avec des horaires très fixe, où l’on n’a certes pas la levée du drapeau, mais c’est tout comme. Les centres de formation ne sont pas vraiment des écoles d’émancipation.

Il faut lire le livre d’Hugo Juskowiak, qui est vraiment un livre fondamental sur ce sujet. On est dans un enrégimentement au service d’abord du club, et du football professionnel. Et ce au détriment de l’enfant. En sachant de toutes façons que l’immense majorité des jeunes qui entrent en centre de formation sont écartés en cours de formation. Donc oui, ce côté caserne a perduré. Bien plus que l’esprit du service militaire dans la société française. Dans un centre de formation on est « au service ». On sert l’équipe, le club, l’image du club… Et pas uniquement dans les centres de formation. Lorsqu’un joueur devient pro, il doit tous ces services au club. À ses financeurs et ses supporters. Il y a quelque chose du service permanent. On ne les voit que comme des esclaves dorés. Mais cela reste des esclaves.

Donc, oui, il y a toujours cette permanence du lien entre la caserne et le foot. Même si les casernes ont disparu.

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