L'univers impitoyable des gardiens de but au hockey sur glace : blessures, mental et résilience

Les gardiens de but en hockey sur glace, figures fascinantes et souvent énigmatiques, incarnent un rôle à part, exigeant une force mentale hors du commun et une concentration sans faille. Qu’ils soient en Ligue Magnus, dans des divisions moins médiatisées, ou en reconversion, Quentin Papillon, Henri-Corentin Buysse, Clément Ginier, Sydney David-Thivent, Ronan Quemener, Isaac Charpentier, Florian Hardy, Lucas Mugnier, Florian Gourdin, Marek Rączka, Olivier Richard, Tom Aubrun, Franck Constantin partagent une passion commune pour ce poste unique. Être gardien de but, c’est bien plus que bloquer des palets. C’est encaisser des coups qu’on ne voit pas toujours, sur le corps comme dans la tête.

Dans ce dernier épisode, on explore les cicatrices - physiques, mentales et morales - que le poste laisse derrière lui. Comment surmonter les blessures, les remises en question, les désillusions en équipe nationale, et parfois la fin brutale d’un rêve ? Et surtout, que reste-t-il une fois le masque rangé et les patins raccrochés ?

Préparation Mentale du Gardien de But ! ⚽

Les blessures physiques : un quotidien douloureux

Le poste de gardien de but au hockey est aussi impressionnant que redoutable, où les chocs font partie du quotidien. L’équipement moderne offre certes une excellente protection, mais certains impacts restent désagréables, voire douloureux. Lorsqu’on leur demande si être gardien peut faire mal, certains esquissent un sourire avant d’admettre : “des fois oui. Quand ça tape au mauvais endroit ou quand on n’est pas prêt à l’impact” (Quentin Papillon). Clément Ginier abonde : “Évidemment il y a des zones plus sensibles. Quand tu arrives un peu froid sur la glace avec l’équipement qui est un peu sec, on ressent plus fort les chocs. Quand la mitaine est sèche et que tu reçois un tir un peu fort, ça fait un peu mal. Souvent on prend un bleu par ci ou par là”.

Certains impacts sont plus surprenants qu’autre chose. Un tir dans le casque, par exemple, peut légèrement sonner, comme le confie Quentin Papillon : “Parfois ça sonne, lorsque tu ne vois pas le tir partir : dans le trafic, tu le vois arriver au dernier moment et boum. Mais en règle générale ça va”. Un tir dans le masque c’est plus une grosse gêne qu’une douleur. Cela résonne dans la tête, ce n’est pas agréable du tout. C’est un peu comme dans les films de guerre lorsque les soldats sont sonnés et que cela siffle très fort.

Les anecdotes de (petites) blessures sont racontées avec détachement. Clément Ginier rappelle à son coéquipier Sydney David-Thivent une péripétie survenue quelques temps avant l’interview [note : réalisée en septembre] : « Il y a 3 semaines tu t’es fait une ouverture sous le menton”, Sydney précise : “Le palet a été dévié et il est remonté sous le menton”. Il se remémore aussi une autre mésaventure : “Il y a quelques années, j’ai pris un tir dans le masque dans un match à Metz qui m’a ouvert le front. C’est la première fois en 24 ans de pratique que cela m’arrivait”. Une mésaventure similaire est également arrivée à Ronan Quemener, qui confie s’être cassé les deux dents de devant en prenant un one-timer de Kevin Dusseau directement dans le masque à l’entraînement : « Mon casque est rentré dans ma bouche. C’était un mauvais souvenir ».

Ainsi, la question “est-ce que parfois cela fait mal d’arrêter des palets” prend une autre dimension lorsque vient le tour d’Henri-Corentin Buysse de répondre. J’ai arrêté de jouer parce je n’avais plus le droit de jouer. Les neurochirurgiens m’ont dit que j’avais pris trop de commotions. C’était trop dangereux, il y avait trop de risques pour la santé. L’ancien portier des Gothiques se remémore ce fameux match contre Rouen du 17 janvier 2023 qui va précipiter son retrait du jeu : “C’est un coup de malchance. Sur un backcheck, un des mes joueurs [Stanislav Lopachuk] m’a mis un coup de patin à la mâchoire. La lame du patin m’a ouvert à la gorge à 1cm de la carotide et ensuite je suis parti en arrière et ma tête à tapé le poteau. C’était ma 7e ou 8e commotion et mon cerveau n’en peut plus. Et même encore maintenant lorsque je fais du sport à haute intensité, je suis au malaise.” Il se remémore : “La première commotion c’était en 2010 suite à un tir. Les autres c’était suite à des impacts avec les joueurs. Ça a un peu changé mais avant je trouve que nous n’étions pas assez protégés”. Désormais entraîneur, il se veut protecteur envers ses jeunes joueurs : “C’est d’ailleurs pour ça que j’oblige mes jeunes gardiens à porter une bavette. Dans ma carrière j’ai dû prendre 3 ou 4 coups de patins à la gorge. La première fois en U11.

Malgré son jeune âge, Isaac Charpentier (25 ans) a payé lui aussi un lourd tribut aux blessures. Condamné à une saison blanche en 2023-2024 alors qu’il devait entamer sa deuxième année à Nice, il raconte : “C’est une blessure d’usure. Je me suis fait opérer des hanches comme beaucoup de gardiens. J’ai toujours eu une petite gêne au niveau de la hanche gauche, sauf qu’avec le temps cela s’est empiré. Lors d’un match de préparation, sur un mouvement j’ai senti que quelque chose n’allait pas”. Au début, les médecins diagnostiquent un œdème osseux, une douleur fréquente. Mais un chirurgien orthopédique lui apporte une autre explication : “Au départ les médecins m’ont dit que c’était un œdème osseux, c’est douloureux mais cela peut arriver. Ensuite j’ai rencontré un chirurgien orthopédique qui m’a expliqué que j’avais un conflit de hanche à cause du hockey. À force de faire des mouvements de type papillon ou reverse, cela tape dans les hanches et cela crée une excroissance de l’os qui bloque les hanches. Après une opération réussie, il retrouve la glace avec Anglet, où il bénéficie d’un suivi médical de qualité : “je suis totalement guéri. En plus je bénéficie de la présence à Anglet de deux kinés qui interviennent auprès de l’équipe de France, et l’un des deux est spécialisé au niveau de la hanche. Je suis vraiment bien tombé ici”. Quant à son style de jeu, il n’a pas été impacté, mais il reste vigilant : “Mon style de jeu n’a pas été impacté par la blessure. Je fais juste un peu plus attention, notamment au niveau kiné. Si j’ai une petite douleur, j’en parle avec le staff médical.

La force mentale : un rempart contre le doute et la pression

Être gardien de but, ce n’est pas seulement se mettre sur la route de palets de 170g lancés à plus de 150km/h et parfois supporter les douleurs physiques. C’est aussi une épreuve mentale, un combat permanent contre le doute et la pression. Certains gardiens nous ont confié que leur force mentale s’est construite à travers des expériences éprouvantes, notamment en évoluant dans des équipes de bas de tableau. Ce cheminement mental est notamment illustré par Henri-Corentin Buysse. Auréolé du titre de meilleur espoir de la Ligue Magnus en 2008 avec Amiens, il quitte la Somme en 2009 pour rejoindre Mont-Blanc, une équipe luttant pour le maintien : “Quand je suis parti la 1re fois d’Amiens, j’ai vécu un mauvais moment au niveau sportif (…) Je me suis retrouvé à Saint-Gervais, passant d’une équipe de tête à l’équipe la plus faible du championnat. Et en termes d’expérience, ça m’a beaucoup aidé de prendre 50 lancers par match, de prendre 5 ou 6 buts même en faisant un bon match.

Florian Gourdin, actuel substitut des Spartiates, partage une prise de recul similaire lorsqu’il se remémore ses années à Clermont-Ferrand en Division 2. Habitué à jouer les premiers rôles durant ses années juniors à Gap, il a connu trois saisons sportivement compliquées dans la cité auvergnate : “La première saison c’était la moins pire, je crois qu’on termine la saison à 8 ou 10 points. Et la veille de commencer les playdowns, c’est le début du confinement. Les deux années suivantes, sportivement, c’était très compliqué. Cela m’a permis de tirer mon épingle du jeu parce que je prenais énormément de tirs à chaque match. Donc ça me permettait de progresser, d’apprendre à prendre beaucoup de recul sur les situations : que je pouvais encaisser des buts sans que cela soit la fin du monde. “J’ai pu être focus sur mon développement et sur mon enjeu tout simplement. Mais je n’en garde pas de mauvais souvenirs pour autant et je pense que ça m’a forgé aussi et c’est ce qui permet d’être où je suis aujourd’hui”.

Une fois de plus, la préparation mentale s’avère être un levier essentiel dans ce processus d’acceptation et de résilience. Gourdin raconte comment il a pu bénéficier de l’accompagnement d’un préparateur mental au cours de ses études d’ingénieur : “(J’avais) la chance dans mon école d’ingénieur de pouvoir avoir un préparateur mental. J’ai beaucoup travaillé avec lui. Il m’a donné les clés pour ne pas trop penser au négatif, aller de l’avant, retenir le positif de la situation et faire en sorte de me donner les moyens pour sortir de… la catastrophe. C’était compliqué parce que tous les week-ends on concédait 4, 5 voire 6 buts par match. Je venais de Gap (…) je n’étais pas habitué à prendre des scores comme ça tous les week-ends et ça a été le plus compliqué à gérer, de comprendre que le fait qu’on prenne 6 buts, je n’en étais pas le principal fautif. Il m’a beaucoup aidé à bosser là-dessus et puis cela m’a fait grandir dans ma tête. Ce n’était pas simple.

Stratégies pour surmonter les difficultés et les moments de doute

Malgré une grande capacité de résilience, les gardiens de hockey, comme tout athlète, traversent des périodes de moins bien. Ces phases peuvent éroder la confiance et remettre en question leur performance. Comment les gérer ? Ronan Quemener met l’accent sur la régularité et sur la nécessité de rester fidèle à son travail au quotidien : “Ma méthode, c’est de rester régulier dans le travail de tous les jours, même lorsque ça ne va pas. Le travail finit toujours par payer. Et puis relativiser ses performances : on peut sortir vainqueur d’un match en étant nul et, à l’inverse, perdre en jouant bien. Parfois je jouais bien lorsque l’équipe jouait mal, et parfois je jouais mal alors que l’équipe jouait bien. À la fin de l’année, l’équipe s’est retrouvée à jouer les playdowns, et j’avais l’impression de ne plus pouvoir arrêter un palet de la ligne bleue, c’était terrible. Mais un mois après, je retrouve l’équipe de France, je joue contre le Canada et je fais un bon match. C’est bizarre. Tout est dans la tête.

La maturité joue également un grand rôle dans la capacité à gérer et passer par delà les difficultés : “Avec l’âge, on apprend de ses expériences passées. Henri-Corentin Buysse, lui, évoque le rôle déterminant de ses proches et de ses mentors : “Durant les grosses phases de doute, c’est ma femme qui me remettait en place. Et quand ça n’allait vraiment pas, j’envoyais un message à Antoine Mindjimba. J’ai toujours gardé contact avec lui et, je ne sais comment il faisait, mais il avait toujours les mots pour me relancer. Il y a des mots qu’il m’a dits et dont je me sers avec mes plus jeunes. Je me souviens notamment d’une chose qu’il m’avait dit alors que je faisais un mauvais début de saison avec Amiens. On gagnait les matchs, mais j’accordais beaucoup de buts. Il m’avait dit : ‘Henri, tu n’es pas là pour blanchir, mais pour arrêter les pucks’. Il y a toujours des cycles où tout va bien et là tu te contentes d’épouser la vague. Tu sens le hockey. Ça va bien pendant 10 matchs, et puis des fois tu enchaînes trois mauvais matchs où il ne se passe rien de bien. Tu n’y arrives pas, tu te remets forcément en question. Il faut alors revenir à l’essentiel. Souvent, c’est reprendre du plaisir et ne pas trop se prendre la tête. Au final, tu n’es pas moins bon qu’il y a une dizaine de matchs.

Lors de son passage à Mulhouse, Papillon se souvient de l’aide apportée par son entraîneur d’alors : « J’avais enchaîné trois mauvais matchs. C’était la première fois que ça m’arrivait de cette manière, dans la gueule. Ce n’était pas facile à gérer. À l’époque, Landry Macrez, qui était entraîneur des gardiens, m’avait fait une petite vidéo de highlights d’arrêts que j’avais réalisés pour me montrer que c’était toujours moi, que rien n’avait changé depuis le début de la saison. Ça m’avait redonné le sourire et permis de me montrer des choses positives pour sortir de la spirale négative, de me vider la tête. J’avais fait un très bon match derrière, et c’était reparti.

Pour Florian Hardy, les périodes difficiles nécessitent de se reconnecter à l’essence même de ce qui l’a poussé à jouer au hockey et retrouver ainsi le plaisir du jeu : « Dans les périodes de moins bien, je me suis attaché à revenir à l’essence du jeu. Pourquoi je joue ? Qu’est-ce qui me fait vibrer ? Qu’est-ce qui me motive ?

La désillusion et la fierté : des souvenirs indélébiles

Certains moments marquent une carrière à jamais, oscillant entre fierté et frustration. Le meilleur et le pire souvenir de ma carrière c’est le dernier TQO. Le meilleur parce que je sentais que j’avais atteint l’apogée de mon jeu et le pire parce qu’on ne s’est pas qualifiés. Pour le coup j’ai mis un an à m’en remettre. Pour Florian Hardy, la désillusion des non-qualifications pour les Jeux Olympiques a été un véritable coup dur : “J’en ai raté 3, le dernier ayant été un coup d’arrêt pour moi car je savais que c’était ma dernière chance. Tu réalises que tu ne participeras jamais aux Jeux Olympiques. Cela a été plus que dur. C’est un traumatisme que je garderai à vie. Encore aujourd’hui j’y repense. C’est une cicatrice, donc c’est guéri. Mais cette cicatrice est présente.

La charge émotionnelle de jouer pour son pays dépasse de loin celle d’un club : “J’ai toujours dissocié les performances en club de l’équipe de France. En club, tu as le poids d’une équipe, d’une ville,… c’est parfois lourd à porter selon où l’on joue mais l’impact reste “local”. L’impact est disproportionné, autant dans l’émotion que dans le réel. Une relégation peut mettre un coup d’arrêt à une Fédération, les impacts peuvent être forts”. Dans ces moments-là, l’ascenseur émotionnel est extrême : “Les émotions sont décuplées tant en cas de victoire que de défaite en Équipe de France, c’est pour ça que cette équipe a toujours été si spéciale pour moi, d’où l’importance d’être prêt mentalement pour affronter ces montagnes russes qui peuvent détruire des athlètes”. Mais, même dans la douleur, il y a des leçons à tirer : “Je me suis aussi construit en tant qu’homme, athlète et entraîneur avec cette défaite.

Cette quête du plaisir à jouer est également devenu pour Tom Aubrun un fil conducteur après des expériences professionnelles éprouvantes. Dans le premier épisode, il nous racontait son arrivée aux États-Unis, d’abord en junior puis en NCAA-3, où il performe. Mais dans l’épisode 3, le gardien des Pionniers nous relatait ses deux premières saisons professionnelles, marquées par la frustration, avec seulement trois matchs disputés en AHL et dix en ECHL en 2020-2021, puis sept autres en ECHL l’année suivante. Peu utilisé, en fin de contrat et à la recherche d’un nouveau point de chute, il se retrouve à devoir redéfinir ses priorités. À l’été 2021, Tom Aubrun passe son temps à chercher une opportunité aux États-Unis. « Lors de l’été, je passe mon temps à contacter des équipes d’ECHL qui me répondaient que je manque d’expérience. J’étais dans le trou, ...

Henri-Corentin Buysse, un exemple de résilience face aux blessures.

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