Saviez-vous que la France a une équipe nationale de cricket ? Et que les joueuses de l’EDF féminine ont demandé une enquête à la suite des allégations que nous avons publiées, selon lesquelles l’instance dirigeante aurait supervisé des faux matchs pour toucher des subventions ? Pourquoi l’Association française de cricket s’est-elle tournée vers la Nouvelle-Calédonie, avec le cricket féminin dans l’hexagone dans un état déplorable, trois ans avant la réintroduction du cricket aux JO ?
Pour comprendre l'histoire du Stone Cricket Club, il est essentiel de se pencher sur le contexte du cricket dans les Antilles britanniques. Ce sport, profondément enraciné dans la culture de ces îles, est bien plus qu'un simple jeu ; il est un symbole d'identité, de fierté et d'histoire partagée. Cet article explore l'évolution du cricket dans les Antilles britanniques, en mettant en lumière son importance culturelle et son impact social.
Si l’on fait abstraction de la partie des Antilles qui est restée française - soit essentiellement la Guadeloupe et la Martinique - la zone des Caraïbes est assez précisément partagée entre des territoires sous influence anglaise et des territoires sous influence américaine.
À la séparation entre « Antilles britanniques » et « Antilles hispano-américaines » sur les plans politique, économique et culturel répond exactement un partage historique des pratiques sportives, le cricket étant le sport roi dans les premières, alors que le baseball domine totalement dans les secondes.
En réalité, même si le cricket s’est diffusé profondément dans toutes les Antilles britanniques, nous analyserons plus particulièrement les situations de la Barbade, de Trinidad et Tobago, de la Jamaïque et de la Guyane britannique, où les succès de l’implantation du « sport impérial » ont été les plus spectaculaires.
De façon parallèle, nous dénommons Antilles hispano-américaines l’ensemble constitué par Cuba, Porto Rico et la République dominicaine, où le sport roi est le baseball (et où le cricket est à peu près inexistant).
À la suite de la découverte des Antilles par Christophe Colomb en 1492, les Espagnols occupèrent successivement Saint-Domingue (1496), Porto Rico (1508), la Jamaïque (1509), puis Cuba (1511). Très vite, l’histoire de cette région fut marquée par l’imposition d’un système esclavagiste étendu ; les peuples habitant ces territoires à l’origine, vite décimés par les maladies importées par les Européens et par les dures conditions de travail qui leur étaient imposées, furent en effet remplacés à partir des années 1515-1520 par des esclaves noirs amenés d’Afrique.
Petit à petit, d’autres pays que l’Espagne vinrent, entre 1623 et 1635, prendre possession des îles et des archipels de la région : les Anglais à Saint-Kitts, à la Barbade, à Sainte-Croix, à Nevis, à Antigua et à Montserrat ; les Français à Saint-Christophe, à la Martinique, à la Guadeloupe, à Grenade, à Sainte-Lucie et à Saint-Vincent ; les Hollandais à Curaçao, à Seba et à Saint-Eustache. Diverses redistributions des cartes au cours du xviiie siècle aboutirent finalement à un partage de la Caraïbe entre la puissance coloniale britannique (la Jamaïque, Trinidad et Tobago, la Barbade, les îles du Vent et Sous-le-Vent), les États-Unis (qui récupéraient Cuba et Porto Rico en 1898) et la France (qui se maintenait notamment à la Martinique et à la Guadeloupe, Haïti étant devenue république indépendante dès 1804).
Les territoires des Antilles britanniques, après l’échec d’une tentative de fédération au cours des années 1958-1962, accédaient l’un après l’autre soit à l’indépendance, soit au statut de territoires autonomes, et l’influence américaine s’exerçait pour l’essentiel en République dominicaine (partie orientale de l’île d’Hispaniola), à Porto Rico1 et, jusqu’à la révolution castriste en 1959, à Cuba.
Le cricket, un paradoxe antillais
Si l’on voulait résumer en quelques phrases l’extraordinaire popularité et l’importance culturelle du cricket dans les Antilles britanniques, on pourrait simplement mentionner les quelques faits suivants.
Dans la petite île de la Barbade - 270 000 habitants (dont 80 % de Noirs, 16 % de Métis et 4 % de Blancs) entassés sur un territoire accidenté de 430 km2 - on ne compte pas moins de 140 équipes de cricket affiliées aux deux principales fédérations et, au total, plus de 1 000 équipes si l’on y adjoint celles soutenues par les divers organismes professionnels, les syndicats ou les communautés territoriales. Au-delà de ces structures engagées dans des compétitions officielles, il faudrait encore recenser les innombrables matchs organisés en dehors de toute institution (sur les plages, dans les parcs, les terrains vagues ou la rue).
Afin que tous les habitants de l’île puissent accueillir en héros les membres de l’équipe nationale qui venaient de triompher de l’Angleterre, le gouvernement décrétait que le 3 octobre 1950 serait jour chômé.
Dans le même esprit, le 1er février 1954, sir Robert Arundell, alors gouverneur du pays, avançait de quelques heures la cérémonie prévue pour instituer un gouvernement contrôlé par les partis politiques : il s’agissait d’éviter une grave collision avec le match de cricket (alors dans son troisième jour) opposant l’équipe nationale et l’équipe anglaise visiteuse.
Dans la rubrique « liens entre le pouvoir politique et le cricket », on pourrait aussi verser l’initiative du Premier ministre de Guyana, Forbes Burnham qui, souhaitant que le capitanat de l’équipe nationale soit assuré par Clive Lloyd, intervint personnellement auprès du Premier ministre australien pour être sûr que Lloyd ne serait pas retenu par les obligations qu’il avait à l’époque envers un club australien (Devonish, 1995 : 187).
Si la situation de la Barbade paraît particulièrement spectaculaire, c’est probablement du fait de la taille restreinte de son territoire2 et de la profondeur exceptionnelle de l’influence anglaise dans ce que l’on avait coutume d’appeler la « Petite Angleterre ».
Dans aucune autre région du monde ne se manifeste avec autant de force la réalité du caractère inséparable de l’histoire d’un sport et de celle des contextes politique, économique et culturel au sein desquels sa pratique s’est développée.
Ce qui frappe de la façon la plus nette, lorsqu’on examine l’histoire de l’implantation du cricket dans les Antilles britanniques, c’est la remarquable similitude entre les structures du pouvoir en vigueur dans la société caraïbe et celles relatives à l’organisation du cricket. Quelques points de repères historiques sont ici indispensables.

Schéma d'un terrain de cricket typique
À l’origine, une affaire entre Blancs
C’est dans la période qui a immédiatement suivi l’abolition de l’esclavage (1838) que l’on trouve les premières traces d’une pratique du cricket. Afin de prévenir d’éventuels troubles sociaux consécutifs à cette abolition, les grands propriétaires de domaines où s’exploitait la canne à sucre appelèrent en renfort les militaires, dont les garnisons se multiplièrent.
Le terrain de cricket était alors bien souvent un élément central dans la topographie des campements militaires, et la coalition entre forces de l’ordre et planteurs britanniques préfigurait l’inscription ultérieure des Antilles dans un système de segmentation sociale intensive fondée essentiellement sur la couleur de la peau. Les premiers pratiquants du cricket, évidemment blancs, faisaient partie des groupes les plus fortunés et, malgré leur effectif réduit (de 3 à 4 % de la population), détenaient toutes les rênes du pouvoir. Qu’il s’agisse d’aventuriers venus de Grande-Bretagne tenter leur chance dans l’exploitation de la canne à sucre ou de membres de l’élite locale (créoles) ayant profité d’une éducation anglaise au cours d’un séjour dans la mère patrie, ils ont bénéficié, ici comme dans le reste de l’Empire et notamment en Inde, de l’aide de certains grands administrateurs coloniaux de la région caraïbe, eux-mêmes formés dans les meilleures public schools et les universités les plus prestigieuses d’Angleterre : facilités pour la construction de terrains ad hoc, création de trophées pour stimuler les premières compétitions, et surtout mise en place d’un système scolaire étroitement calqué sur celui en vigueur en Grande-Bretagne où la pratique des sports - et particulièrement de celui d’entre eux qui était le plus pratiqué et le plus à même de perpétuer les « valeurs » impériales, le cricket - était essentielle.
Si l’ensemble des territoires concernés a connu l’imposition à la fois extensive et profonde d’une hiérarchie sociale « à la britannique », c’est certainement à la Barbade que le phénomène s’est manifesté avec le plus d’éclat. Contrairement aux autres territoires des Antilles britanniques, la petite colonie n’a connu d’autre occupation que celle de l’Angleterre à partir de 16253.
Bénéficiant d’un type de gouvernement représentatif différent de celui des autres îles ou archipels caraïbes, elle avait développé une économie reposant sur la monoculture de la canne à sucre. Le mode de production qui en résultait, étroitement dépendant de la main-d’œuvre esclave puis, après l’abolition, de travailleurs bon marché, était à l’origine de l’importance d’une hiérarchie sociale très affirmée. Seuls 2 % de la population - les planteurs - avaient droit de vote jusqu’à la fin du xixe siècle. Mais à cette époque s’est manifesté un transfert de pouvoir au sein de l’industrie sucrière, de la plantocratie vers un petit groupe de marchands et de professionnels liés au négoce (entre autres des hommes de loi) ; très endettés auprès de ces forces sociales émergentes, beaucoup de planteurs firent en effet faillite (Stoddart, 1988 : 235).
Cette structure sociale s’est trouvée très exactement reproduite au sein du cricket, dont les joueurs étaient exclusivement membres, à l’origine, de l’« aristocratie du sucre ». De la même façon, pour les commerçants, et plus généralement pour la fraction supérieure de la classe moyenne émergente4, le cricket devenait un rempart contre les changements qui pointaient à l’horizon - parmi lesquels la croissance d’un prolétariat souffrant des soubresauts économiques - et contre l’inquiétude suscitée par l’attitude de l’Angleterre, qui prenait parfois fait et cause pour les revendications populaires ; les joueurs de cricket se trouvaient généralement du côté des plus conservateurs, et ils utilisaient le jeu impérial pour mieux déployer les attributs d’une société d’ordre et de tradition : en un mot, ils se pensaient les garants de la « civilisation ».
Par la suite, on le verra, les masses populaires (noires) finirent par se faire une place au sein du cricket antillais ; mais cette diffusion dans toutes les couches de la société - arrachée de haute lutte - qui créait l’illusion que le cricket était capable de susciter l’unité nationale et de supprimer les conséquences sociales des différences de couleur de peau, devait masquer jusqu’à une période récente le fait que le pouvoir, au sein des institutions dirigeantes du cricket, restait essentiellement, à l’image de ce qui se passait dans l’ensemble de la société, aux mains des Blancs.
Très tournée vers l’Angleterre, pour le cricket comme pour le reste, cette classe supérieure reproduisait donc avec une étonnante fidélité les caractéristiques de la mère patrie, à la Barbade comme à Trinidad ou à la Jamaïque, et cela bien que certaines de ces familles d’« aristocrates » aient été implantées sur place depuis parfois deux siècles : se considérant comme britanniques, elles mettaient un point d’honneur à le prouver par leur investissement dans le cricket et par leur profond respect pour les codes et les traditions du jeu.
Trois écoles prestigieuses jouaient un rôle particulièrement éminent dans la reproduction de cette tradition : Harrison, The Lodge et Combermere. Mais alors que Harrison - créée à l’origine, en 1733, pour accueillir les garçons pauvres - fut transformée en 1870 en grammar school n’acceptant plus que l’élite des planteurs et des négociants blancs, les deux autres avaient un recrutement plus mélangé et toléraient des éléments de la classe moyenne noire (celle qui avait reprise à son compte les valeurs des classes supérieures blanches).
Sous l’influence de directeurs énergiques coulés dans le moule de la « chrétienté musculaire » et convaincus de la valeur éminente du cricket dans la formation des élites, ces trois écoles furent dans la période 1870-1930 des répliques exactes, célèbres dans tout l’Empire, de ce que le système éducatif britannique pouvait proposer de plus achevé et de plus traditionnel. De ces trois collèges sortirent les meilleurs joueurs de l’époque, et plus largement des individus formatés pour nourrir les clubs de cricket les plus prestigieux et pour former les administrateurs civils des Antilles britanniques5. Ainsi que l’écrit Stoddart : « Le cricket d’école était central dans la reproduction culturelle du système qui maintenait et stimulait le code de respectabilité et qui en lui-même contribuait de façon majeure à la dimension de classe du cricket à la Barbade » (1988 : 240).
Au sortir du système scolaire, les jeunes gens intégraient des clubs de cricket qui étaient également socialement hiérarchisés. Alors même que, depuis la fin du xixe siècle, se produisait (même à la Barbade) une ouverture sociale progressive, les clubs de cricket sont restés, eux, extrêmement exclusifs jusqu’au milieu du xxe siècle ; si l’on en croit Stoddart (1995b : 70), en 1965 la structure sociale des clubs n’était pas fondamentalement différente de celle des années 1890 : les clubs prestigieux recrutaient en effet très peu par rapport à l’immense masse des joueurs, ce qui autorisait une sélection sévère. Néanmoins, en termes de couleur de peau, la sélection se fit progressivement moins radicale - non par souci d’équité, mais du fait de la réduction croissante de la proportion de Blancs dans la population. Aucune règle écrite ne prévoyait sur quelles bases devait se faire le recrutement social dans les clubs : chacun savait pertinemment où il pouvait ou ne pouvait pas aller.
En sortant de Harrison, un élève se dirigeait presque automatiquement vers le Pickwick Cricket Club ou le Savannah Club, alors que les autres allaient plutôt au Wanderers Club, au Maple Club ou au Spartan Club. On imagine sans peine les conséquences de ce type de cloisonnement sur la composition des équipes nationales, dont la formation était évidemment compromise par le fait que les meilleurs joueurs ne se rencontraient pas, ou seulement rarement, sur le terrain.
Il est un fait que le cricket a offert aux populations noires des Antilles britanniques quelques-unes des rares occasions de se faire un nom et de s’élever socialement. La démonstration la plus éclatante en a été donnée par les joueurs de cricket professionnels qui, à partir des années 1930, ont prouvé qu’il était possible de s’extraire de la condition misérable dans laquelle étaient tenus les Noirs, mais aussi de contester l’hégémonie blanche dans tous les domaines de la société.

L'équipe de cricket des Antilles en 1923
L’histoire du Stone Cricket Club s’inscit dans cette longue tradition de cricket dans les Antilles britanniques. Bien que les détails spécifiques de ce club ne soient pas mentionnés dans les extraits fournis, on peut supposer qu'il a joué un rôle similaire à d'autres clubs de la région. Il a certainement contribué à façonner la culture du cricket locale et à offrir des opportunités aux joueurs de tous horizons.
Le cricket, dans les Antilles britanniques, est donc bien plus qu'un simple sport. C'est un reflet de l'histoire, de la société et de l'identité de ces îles. Des origines élitistes aux luttes pour l'inclusion, le cricket a toujours été au cœur des enjeux sociaux et culturels de la région.
The Official History of Yorkshire County Cricket Club (1991)
Tableau : Influence des groupes sociaux sur le cricket dans les Antilles britanniques
| Groupe Social | Influence sur le Cricket |
|---|---|
| Blancs (Planteurs, Négociants) | Contrôle initial du sport, reproduction des traditions britanniques, domination des clubs prestigieux. |
| Classe Moyenne Noire | Intégration progressive dans les clubs, adoption des valeurs des classes supérieures, participation croissante. |
| Masses Populaires Noires | Lutte pour l'accès au sport, contribution à l'unité nationale, contestation de l'hégémonie blanche. |
En conclusion, l'histoire du cricket dans les Antilles britanniques est une saga complexe et fascinante, où le sport se mêle intimement à la politique, à l'économie et à la culture. Le Stone Cricket Club, comme tant d'autres clubs de la région, fait partie intégrante de cette histoire et continue de jouer un rôle important dans la vie des communautés locales.