L’histoire du football est autant écrite dans les grands stades des métropoles que dans ceux plus petits des villes moyennes ou des villages. Si les arènes et autres « temples » du football ont déjà fait l’objet de nombreux ouvrages, rares sont les études ayant porté sur des stades plus ordinaires, là où se pratique le « football du dimanche ».
À l’exception peut-être du défi architectural et esthétique lié à leur édification, ces terrains de football étonnent d’abord par leur nombre mais également leur densité, confirmant le caractère précoce de l’ancrage du football-association dans les grandes agglomérations (où l’on rencontre également des stades de dimension modeste), les villes moyennes ou cette France aujourd’hui qualifiée de « périphérique », confirmant s’il en était encore besoin, la dimension populaire du football.
Lieu de déroulement des matchs, le stade de football peut ainsi revêtir une dimension mémorielle particulière, au gré des exploits (et plus rarement des défaites) réalisés par telle ou telle équipe. La victoire des Bleus en 1998 renvoie ainsi, dans les imaginaires collectifs, au Stade de France. Et s’il en était de même pour les terrains de football ordinaires ?
Si certaines installations sont partagées par plusieurs clubs, notamment en zone urbaine, le stade de football est souvent celui d’un seul club. De ses équipes engagées dans les différents niveaux de compétition, de ses supporters qui se pressent chaque week-end autour de la main courante, derrière les buts, ou dans l’unique tribune qui abrite également les vestiaires des joueurs et des arbitres.
Telle est la vie du football ordinaire, dont la presse locale se fait l’écho après chaque journée de championnat, mais qui reste encore « invisible », sauf pour celles et ceux qui l’ont vécue ou la vivent encore, en tant que joueur, entraîneur, arbitre, supporter ou simple spectateur. Et ce football-là, bien peu médiatisé, souvent vilipendé au regard de ses dérives, mérite que l’on s’y attarde un peu, au prisme des stades justement. Parce que la « passion du football » s’y exprime tout autant.
Le stade Suchet : Un nouveau chapitre
À la limite du bois de Boulogne, entre l'hippodrome de Longchamp et du boulevard Suchet (XVIe), Paris vient d'édifier le tout nouveau gymnase du stade Suchet, l'un des premiers à être totalement en bois. « Il s'apparente à un grand vaisseau mystérieux » souligne un représentant de Woodeum, société spécialisée dans le bois, qui a apporté son assistance au cabinet Koz Architecte. « C'est une très belle réalisation » se réjouit aujourd'hui Claude Goasguen, député maire LR de l'arrondissement.
C'est aussi l'aboutissement d'une négociation avec les services de la Ville, afin de remplacer l'ancien stade du Fonds-des-Princes, dont le terrain a été accaparé par la fédération française de tennis pour l'extension de Roland Garros. « Désormais, le stade est plus proche des écoles », souligne encore Claude Goasguen.
Une semaine après son ouverture au public, ce nouvel équipement se rode. « Les gens apprécient son architecture est l'ensemble des salles », note un responsable du site. Il est composé d'un vaste espace omnisports pour le basket, le volley ou le handball, une salle de danse et un dojo, mais aussi un mur d'escalade de 10 m de haut ce qui en fait un des plus importants de la capitale. Une halle annexe accueille un terrain de tennis.

Les couloirs sont ouverts, notamment sur le mur d'escalade.
« C'est un stade enterré, ce qui lui assure une bonne intégration dans le quartier », estime Cécile Gayraud, l'architecte de 30 ans qui a imaginé ce projet de 8 M€.
Caractéristiques du centre sportif Suchet
Avec 2300 m2 et une structure 100% bois, le centre sportif Suchet (16e), dessiné par le cabinet Koz Architectes, se compose :
- d’un gymnase pour la pratique de sports collectifs (handball, volley-ball, basket-ball),
- de deux salles de sport (danse et arts martiaux)
- d’une aire d’escalade.
Petites Leçons de Ville 2017 - Le gymnase municipal - Christophe Ouhayoun
L'Étoile Sportive de Bully-les-Mines : Un exemple du dynamisme du football dans le nord de la France
L’une des singularités du football-association dans le nord de la France tient sans doute à son caractère précoce, et le pays minier n’échappe pas à la règle : à la veille de la Première Guerre mondiale, les premiers clubs s’organisent autour de championnats USFSA régionaux et locaux, autour de stades de fortune. La densité des petites villes minières, l’exploitation du charbon par les Compagnies et les politiques de contrôle social (sur fond d’hygiénisme) qu’elles déploient dans les corons puis les cités minières expliquent cette intrication remarquable associant la ville (l’espace social), le stade (l’espace sportif) et les fosses d’exploitation (l’espace industriel.
Dans le prolongement de la Grande reconstruction, l’édification d’un stade par la Compagnie des mines de Béthune à proximité des fosses 1, 1bis et 1ter de Bully-les-Mines (là où a débuté l’extraction dès 1852) s’inscrit dans le projet de réaménagement du carreau : raval des puits, nouveaux bureaux et ateliers et bains-douches destinés aux mineurs sont complétés par la construction d’un complexe sportif inauguré en 1920.
Ce dernier va devenir le lieu des rencontres disputées par la section football de l’Étoile Sportive de Bully, société omnisports (« athlétisme, gymnastique et football ») fondée le 30 septembre 1920 à l’initiative de Claude Perussel, ingénieur des mines et directeur des travaux du fond à la compagnie de Béthune.
« Le stade de l’Étoile Sportive de Bully, c’est le monument sportif de la région, c’est le modèle qu’on cite en exemple, c’est la curiosité du pays […] La tribune, aussi luxueuse que celle d’un hippodrome, est ornée d’un balcon en belle ferronnerie ; au centre et aux extrémités, elle porte fièrement des bouquets de géranium comme une fleur à la boutonnière.
Outre le pavillon d’entrée d’inspiration Art déco (traduction des choix architecturaux qui président à la reconstruction des villes sinistrées) il se compose d’une salle de boxe et de gymnastique, de cinq terrains (dont l’un dédié aux matchs de l’équipe première, les autres étant réservés aux entraînements et équipes de jeunes), de vestiaires équipés de placards individuels et de douches collectives. L’aménagement d’une tribune en 1922 et la présence d’une main courante autour de la piste en cendrée entourant le terrain d’honneur permet d’accueillir un public de plus en plus nombreux.

À l’image du stade René Corbelle, les stades où se joue l’ordinarité du football amateur sont légion.
Le soutien financier de la Compagnie des mines, dans la droite ligne d’un paternalisme sportif qui a fait la preuve de son efficience dès la fin du xixe siècle, permet de recruter les joueurs les plus talentueux.
La configuration de cette infrastructure sportive ne doit pas surprendre, tant elle s’inscrit dans les projets successifs d’aménagement des cités minières par les compagnies. Le rachat avant-guerre à bas prix des terres agricoles leur permet de disposer au lendemain du premier conflit mondial d’un foncier considérable, mis à contribution dans l’édification d’un habitat pavillonnaire et de « cités-jardins » plus aérées et aux voiries moins rectilignes.
Principalement dédié aux sports, le stade est aussi le théâtre d’autres manifestations collectives, à l’image de la fête des Sokols polonais du 31 juillet 1927.
Bénéficiant d’un stade « à demeure » et des ressources financières de la Compagnie autorisant la pratique de « l’amateurisme-marron », L’ES Bully devient rapidement l’un des clubs-phares du pays minier, disputant les premiers rôles dans les compétitions régionales : champion d’Artois (4e division) à l’issue de la saison 1920-1921, l’équipe première accède chaque année au niveau supérieur pour intégrer le groupe de Promotion Honneur Artois Picardie en 1925, puis accéder à l’élite régionale (DH) trois années plus tard. Mais ce sont surtout ses parcours en Coupe de France qui retiennent l’attention dans les années 1930.
Lors de l’édition 1932-1933, l’ES Bully est défaite face à l’OGC Nice en 1/16es.
Le basculement dans un « football de guerre » change paradoxalement peu la donne, même si les conditions d’organisation des championnats et des déplacements en « zone interdite » sont plus complexes qu’ailleurs. Les difficultés des clubs de l’hexagone à recomposer des équipes là où les « mineurs-joueurs » de l’ES Bully sont finalement protégés par leur emploi fictif : régulièrement déclarés dans les effectifs de la compagnie, ils échappent ainsi au STO et peuvent s’aligner dans les compétitions maintenues par le régime de Vichy.
Éliminée lors des phases finales de la Coupe Charles Simon (1/4 de finale lors de l’édition 1942, 1/8e de finale l’année suivante, 1/32e en 1944), l’équipe de l’ES Bully intègre le Championnat de France de la poule de Zone Nord en 1941-1942, en se classant à la neuvième place à l’issue de la saison.
Comme le soulignent Étienne Dejonghe et Yves le Maner, le football (tout comme le cinéma) sert ici d’exutoire, en offrant aux populations locales éprouvées par l’Occupation et les restrictions quotidiennes, une parenthèse qui, le temps d’un match, permet d’échapper aux malheurs de la France « vert de gris.
Perturbés dès l’hiver 1943-1944 (aux restrictions de circulation des équipes s’ajoutent les réquisitions des mineurs pour travailler le dimanche), les championnats de football sont arrêtés en avril avant que de reprendre timidement, passés les combats de la Libération du Pas-de-Calais, se soldant par l’arrivée des troupes anglaises à Bully le 2 septembre 1944.
Si l’ES Bully a connu son heure de gloire lors d’une saison 1948-1949 qui propulse son équipe première dans le nouveau championnat de France amateurs (CFA) créé par la FFF, elle connait ensuite les affres de la relégation en Division d’Honneur (1954) pour évoluer aujourd’hui en R3, qui correspond au dernier niveau des compétitions de Ligue, avant les championnats de District.
Pour autant, le stade René Corbelle est encore là, dans une configuration proche de celle de 1920. Comme pour des milliers d’autres équipements sportifs, il sert de théâtre à la mise en scène d’un « football du dimanche » qui à ce jour, constitue encore un véritable « angle mort » d’une histoire du football pourtant foisonnante.