L'histoire du soccer aux États-Unis: Des origines à l'essor actuel

Le football, sport universel par excellence, ne porte pas le même nom aux États-Unis. Pour désigner cette discipline, les Américains préfèrent le mot « soccer ». Pourquoi ne font-ils pas comme tout le monde ? Plongeons-nous dans l'histoire de cette dénomination et de l'évolution de ce sport en Amérique du Nord.

Carte des confédérations de la FIFA. Source: Wikimedia Commons

Les origines du terme "soccer"

Stefan Szymanski, un économiste de l’université du Michigan, s’est interrogé sur l'origine du terme « soccer » utilisé aux États-Unis. Pour répondre à ces interrogations, Szymanski s’est plongé dans les livres d’histoire et des coupures de presse vieilles de plus d’un siècle pour en tirer un passionnant article.

L’affaire tire ses bases de l’origine même de ce sport, du moins dans sa version moderne. Au milieu de XIXe siècle en Angleterre, de jeunes étudiants prennent l’habitude de se réunir après les cours pour taper dans une balle sur un terrain rectangulaire, avec deux buts à chaque extrémité.

Les règles sont floues voire inexistantes, jusqu’à ce lundi soir historique du 26 janvier 1871, où les responsables de onze clubs naissants se réunissent dans un pub londonien appelé Freemasons’ Tavern, afin de s’entendre sur la manière de jouer. Ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas.

Les débats sont passionnés, mais une majorité des personnes présentes s’entendent sur deux points d’un règlement édicté dès 1848 à l’université de Cambridge (les « Cambridge Rules » ) : le « hacking » , ou contact entre les joueurs lors d’un regroupement, est prohibé, de même que le fait de porter le ballon à la main sur le terrain, hors les gardiens.

Sauf que des onze clubs présents à la Freemasons’ Tavern ce fameux 26 janvier 1871, l’un d’entre eux, Blackheath, s’oppose particulièrement à ces règles, par le biais de ses dirigeants et notamment un certain Francis Maude Campbell, qui s’insurge : le football doit être un sport de contact et non d’évitement, il faut autoriser le « hacking » !

À la sixième réunion de la Football Association (FA), son club et lui décident de se retirer et d’entrer en dissidence. D’autres clubs rejoignent bientôt le mouvement et le 26 janvier 1871, au restaurant Pall Mall de Londres, une autre Fédération est créée par 19 clubs au total, avec de nouvelles règles.

Son nom ? La Rugby Football Union (RFU). Football Association contre Rugby Football. Les deux cohabitent avec ces noms si proches. Tellement proches que, pour ne pas confondre, certains pratiquants finissent par adopter des diminutifs.

La légende veut que ce soit des étudiants d’Oxford en 1889 qui aient les premiers pris l’habitude d’appeler le premier « socca » , contraction du terme « association » . Puis vers 1895, le « socca » devient « socker » ou « soccer » , par habitude de l’époque de rajouter un « er » à la fin de certains mots en argot.

Voici donc où on en est quand, de l’autre côté de l’Atlantique, les immigrés débarquent avec un ballon dans la valise et cette curieuse mode de taper dedans au pied. Ils appellent ça le « football » et disent que ça commence à faire fureur en Angleterre et bientôt dans le reste de l’Europe.

Mais problème : un autre sport assez différent existe déjà sur place et s’appelle aussi « football » . C’est ce que nous autres appelons aujourd’hui football américain. Il s’est popularisé sur les campus de la côte Est des États-Unis et du Canada et ses règles sont édictées dans le courant des années 1870, inspirées du jeu pratiqué à la fac de Boston, avec le ballon porté à la main et les contacts autorisés.

Pour distinguer le « football » né aux USA dans les années 1870 du « football » anglais importé par la population immigrée à partir de la fin du XIXe siècle, les pratiquants, observateurs et journalistes décident de prendre le terme argot du second, bien que ce ne soit à la base pas un vrai mot.

Ce qui, d’ailleurs, ne manqua pas de provoquer l’ire des Bernard Pivot de l’époque. Szymanski a ainsi ressorti des archives une coupure du New York Times où l’auteur demande à ses collaborateurs de cesser d’utiliser ce mot qui n’en est pas un.

Il ne sera pas entendu et le terme « soccer » s’impose irrémédiablement en Amérique du Nord, contrairement à l’Angleterre, où il n’est d’abord resté qu’un mot seulement utilisé à l’oral, avant de disparaître définitivement dans la seconde moitié du XXe siècle. Raison principale : il n’y a pas de confusion possible avec un autre sport.

Pourquoi les Américains disent "soccer"

Le choix du mot "soccer" par les Américains est lié à l’histoire sportive du pays. Lorsque l’association football (soccer) a été introduit aux États-Unis au XIXe siècle, le football américain était déjà en plein essor, inspiré des règles du rugby. Pour éviter la confusion entre ces deux sports, les Américains ont conservé le mot "soccer", issu de l’anglais britannique. Ce choix a également permis de donner au football américain une identité propre, renforçant son statut de sport national. Aujourd’hui encore, cette distinction reste essentielle dans un pays où les sports comme le basket, le baseball et la NFL dominent largement.

Les débuts du soccer aux États-Unis

Au tournant du 20ème siècle, quelques ligues semi-professionnelles de football existent déjà aux Etats-Unis, mais celles-ci sont en général réservées aux grandes communautés ethniques du nord-est du pays. Les Américains terminent quatrièmes de la première Coupe du Monde en Uruguay en 1930 et réussiront même à s'imposer face à l'Angleterre en 1950 au Brésil, un exploit qui restera sans doute l'une des plus belles surprises de ce siècle.

En 1966, la retransmission télévisée de la finale de la Coupe du Monde entre l'Angleterre et l'Allemagne, disputée à Wembley, enregistre des taux d'audience exceptionnels aux Etats-Unis.

La NASL et l'ère Pelé

Avant de créer le Major League Soccer (MLS), un championnat plus modeste, les Etats-Unis étaient tombés dans l'excès de la NASL, la ligue nord-américaine de soccer. Encore aujourd'hui, la NASL évoque un mélange de nostalgie et de consternation chez les Américains.

Les premières années sont difficiles : installés dans les modestes sous-sols du stade Fulton County d'Atlanta, en Géorgie, les fondateurs de la ligue tentent de convaincre les amateurs de sport américains, jusque-là réticents, de s'intéresser au football. De plus, les "trois grands sports" du pays, le football américain, le basket-ball et le base-ball, ne laissent aucune chance aux autres disciplines.

Entre 1968 et 1969, 12 des 17 équipes de la ligue sont contraintes d'abandonner l'aventure. Mais après cette période sombre, l'espoir renaît rapidement avec l'arrivée aux Etats-Unis d'une légende du football.

En 1975, le Brésilien Pelé, considéré dans le monde entier comme le meilleur joueur de tous les temps, décide de remettre sa retraite à plus tard et rejoint les New York Cosmos. Après quelques années difficiles, la ligue reprend son souffle.

Sa popularité augmente dans le nord du pays, à tel point que la ligue comprendra même des équipes canadiennes. Avec la venue de Pelé, le meilleur joueur du monde, le championnat gagne soudain en crédibilité. Pelé ne restera finalement que deux saisons aux Cosmos.

Pelé et Franz Beckenbauer au New York Cosmos en 1977. Source: L'Express

Son match d'adieu contre Santos, à Meadowlands, le stade où il aura disputé une mi-temps avec chaque équipe, attire près de 78 000 spectateurs. Les Cosmos, dont le nom a été écourté en raison de sa popularité grandissante, devient l'équipe emblématique de la ligue.

Aujourd'hui encore, certains passionnés parlent des Cosmos comme étant le plus grand club des Etats-Unis. Propriété de la Warner Bros, le club possède bien plus d'argent que ses concurrents. Cette brillante équipe attire chaque semaine un public de près de 50 000 spectateurs.

D'un coup, le soccer se fait une place dans le paysage sportif américain. Des dizaines de joueurs, certains considérés comme faisant partie des meilleurs du monde, vont soudainement débarquer aux Etats-Unis.

Le regretté George Best se laissera séduire par la côte ensoleillée de Los Angeles. Il jouera avec les Aztecs, puis avec les Fort Lauderdale Strikers. Johann Cruyff, quant à lui, rejoint la ligue dans l'espoir de créer un "second Cosmos", cette fois avec les Washington Diplomats.

Certains joueurs américains, comme Rick Davis et Warner Roth, réussissent à se frayer un chemin parmi ces vedettes. Mais ce sont évidemment les stars étrangères qui fascinent le plus. Ce déséquilibre est sans doute à l'origine de la chute précoce de la NASL.

Après avoir prouvé, au moins pendant quelques temps, que le football fonctionnait aux Etats-Unis, la NASL commence à s'essouffler. Elle finira par s'effondrer sous son propre poids en 1984. En 17 années d'existence, la NASL a vu naître 62 clubs, dont des équipes "exotiques" comme Hawaii ou les Colorado Caribous.

À la mort de la NASL, les Etats-Unis plongent alors dans une nouvelle période de semi-professionnalisme. Mais un nouveau projet de ligue professionnelle nationale voit le jour en 1996, avec la création du Major League Soccer.

La création de la MLS

Soucieux de tirer des leçons de la NASL, qui était sans doute un peu trop indulgente, les Américains misent cette fois sur une organisation irréprochable et une évolution sur le long terme.

Comment Pelé a changé le Football aux Etats-Unis 👑🇺🇸

En moins de vingt ans, la MLS a suscité la création de vingt clubs - des franchises souvent détenues par des milliardaires comme Dietrich Mateschitz, le patron de Red Bull, à New York, et Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, à Seattle.

La MLS veut bâtir d’ici à 2020 "la plus grande ligue de soccer au monde", avec 24 équipes, dont celle que veut monter David Beckham à Miami. La promotion du championnat passe aussi par le recrutement de quelques stars internationales en fin de carrière, à qui sont offerts des salaires mirobolants - les footballeurs sont en contrat avec la ligue, pas avec les clubs.

Le Brésilien Kaka touchera 7,2 millions de dollars à Orlando cette année, quand Thierry Henry gagnait 4,4 millions à New York la saison dernière. Elle tâche également de faire vibrer la corde patriotique du public, en faisant rentrer au pays les Américains exilés en Europe.

Si elle est un atout en termes de marketing, cette générosité a un revers : elle concentre les richesses sur une poignée d’individus. Car l’économie naissante du soccer engendre peu de revenus : le chiffre d’affaires moyen des franchises était de 26 millions de dollars en 2013, contre 153 millions pour les équipes de NBA.

Pour concilier les exigences d’attractivité et d’équilibre financier, la MLS a instauré un plafond de 3,1 millions de dollars à la masse salariale des clubs, dont sont exclus trois joueurs "désignés". A ce prix-là, difficile d’attirer des cadors et d’avoir un championnat de haut niveau.

Conscients du problème, les dirigeants ont mis le paquet sur la formation. "Plus de 20 millions de dollars sont investis chaque année par les clubs dans leurs académies de jeunes, explique Dan Courtemanche, vice-président de la MLS. Et nous avons noué un partenariat avec la Fédération française pour former nos entraîneurs."

Cette stratégie de long terme, mise en place avec la fédération nationale, sera payante, selon Vincent Chaudel, consultant chez Kurt Salmon. "Les bases sont saines pour passer à la vitesse supérieure, juge ce spécialiste du soccer. Le succès dépendra beaucoup de l’équipe nationale, moteur d’attractivité pour le public. L’enjeu, pour elle, est de bien figurer en Coupe du monde, voire de la gagner." Et de l’organiser de nouveau, après l’expérience réussie de 1994.

L'équipe de soccer des États-Unis: un défi culturel

Malgré cette distinction linguistique, le soccer gagne en popularité aux États-Unis, notamment grâce aux performances de l’équipe nationale. Les États-Unis ont accueilli la Coupe du Monde masculine en 1994 et accueilleront à nouveau l’édition de 2026, ce qui a renforcé l’intérêt pour le sport.

Par ailleurs, l’équipe féminine de soccer des États-Unis est l’une des plus performantes au monde, avec plusieurs titres mondiaux à son actif. Cependant, le soccer reste en compétition avec des sports profondément enracinés dans la culture américaine, comme le football américain et le basketball, rendant son ascension plus lente, mais constante.

L'engouement à Seattle

Une heure et demie avant le coup d’envoi, les supporters sont déjà regroupés à Pioneer Square, à 1 kilomètre du stade des Sounders. Au milieu des vendeurs ambulants de bière, de pop-corn et de hot dogs, une fanfare dirige la colonne de fans vers le CenturyLink Field, où l’équipe locale s’apprête à défier le Galaxy de Los Angeles.

Ce jour-là, la traditionnelle marche vers le match est particulièrement dense. Au nord-ouest du pays, la ville la plus peuplée de l’Etat de Washington est une pionnière. Les matchs des Sounders se jouent devant 44.000 spectateurs en moyenne - autant que ceux du Paris Saint-Germain.

"Seattle est un endroit particulier aux Etats-Unis, très progressiste, constate le directeur exécutif du club, Bart Wiley. Ici, on apprécie les choses différentes." A l’avant-garde du ballon rond, les habitants de Seattle participent néanmoins à un engouement national qu’on n’espérait plus.

L'essor du soccer aux États-Unis

Longtemps réfractaires au soccer - ainsi qu’on appelle le football outre-Atlantique -, naguère réservé aux jeunes filles, les Etats-Unis se prennent enfin de passion pour le sport le plus populaire du monde. En 2014, l’affluence moyenne du championnat américain, la Major League Soccer (MLS), a dépassé pour la première fois la barre des 19.000 spectateurs, mieux que la NBA, le championnat de basket.

A la télévision, les audiences en hausse ont permis de tripler les droits de retransmission, à 90 millions de dollars, lors du dernier appel d’offres. L’intérêt des Américains pour le soccer s’est manifesté pendant la Coupe du monde au Brésil : près de 25 millions de personnes ont regardé le match Etats-Unis-Portugal, devenu l’événement sportif le plus regardé de l’histoire du pays, hors football américain, selon l’institut Nielsen.

L’augmentation (+43% entre 2000 et 2010) de la population hispanique, très friande de soccer, favorise la tendance. Mais, en lien avec une forme de "hipsterisation" de l’Amérique, le ballon rond séduit de plus en plus les jeunes blancs urbains qui ont grandi avec la MLS, lancée en 1996.

"C’est devenu cool d’aimer le soccer", observe Cameron Collins, porte-parole du Gorilla FC, un groupe de supporters des Sounders. Cet avocat de 35 ans incarne le nouveau public qui remplit les stades. Si en Europe le football est le sport du peuple, le soccer est en passe de devenir aux Etats-Unis le loisir préféré d’une élite peu adepte des viriles démonstrations du football américain.

"Notre base de fans croise à moins de 5% celle des Seahawks [l’équipe de football américain de Seattle. NDLR], note Bart Wiley. Cet engouement est aussi le fruit d’une politique de développement méticuleusement pensée par les dirigeants du soccer aux Etats-Unis. Leur ambition : en faire le deuxième sport dans le pays.

Tableau récapitulatif de l'évolution du soccer aux États-Unis

Période Événements marquants
Fin du XIXe siècle Introduction du soccer aux États-Unis, distinction avec le football américain
Début du XXe siècle Ligues semi-professionnelles, participation à la Coupe du Monde
1960-1980 Création de la NASL, arrivée de Pelé, essor puis déclin de la ligue
1996 Création de la MLS
Aujourd'hui Popularité croissante, performances de l'équipe nationale, investissements dans la formation

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