Eddie Jones et l'Histoire des Sélectionneurs Anglais de Rugby

Le monde du rugby est en constante évolution, et les figures des sélectionneurs sont au cœur de cette dynamique. L'histoire récente a été marquée par des personnalités fortes, des stratégies novatrices et des moments de tension. Cet article explore le parcours d'Eddie Jones, son impact sur le rugby anglais et australien, ainsi que l'évolution de Steve Borthwick à la tête du XV de la Rose.

Le Retour d'Eddie Jones en Australie

Eddie Jones n’est pas resté longtemps désoeuvré. La Fédération australienne de rugby a annoncé lundi la nomination à la tête des Wallabies de l’ex-sélectionneur de l’Angleterre, qui remplacera Dave Rennie, licencié à huit mois de la Coupe du monde de rugby en France (8 septembre - 28 octobre 2023). « C’est un grand coup pour le rugby australien que d’avoir le meilleur entraîneur du monde qui rentre au pays », s’est félicité le président de Rugby Australia, Hamish McLennan.

C’est la deuxième fois que l’Australien Jones prend la tête des Wallabies, qu’il a conduits en finale lors du Mondial 2003 en tant qu’entraîneur de 2001 à 2005. Jones, remercié par l’Angleterre en décembre, a signé un contrat à long terme jusqu’à la prochaine Coupe du monde, en 2027 en Australie. En plus d’entraîner les Wallabies, il supervisera le programme de (l’équipe féminine) des « Wallaroos ». Il remplacera ainsi le néo-zélandais Dave Rennie, à la tête de l’Australie pendant trois saisons, licencié après seulement cinq victoires en 14 test-matchs l’année dernière.

« C’est une merveilleuse opportunité pour moi de rentrer en Australie et de mener ma nation à la Coupe du monde de rugby », a déclaré Eddie Jones, 62 ans, qui prendra ses fonctions le 29 janvier. « Si nous pouvons avoir tout le monde en forme et en bonne santé, je suis sûr que nous pouvons aller en France et mettre fin à 24 ans de disette de Coupe du monde», a-t-il poursuivi.

Il lui faudra pour cela retrouver la recette du succès qu’il semble avoir perdu au fil des années avec le XV de la Rose qu’il a dirigé de 2016 à 2022. Avant d’être limogé par la Fédération anglaise, l’ancien sélectionneur du Japon venait en effet de mener l’Angleterre à sa pire saison depuis 2008, avec six test-matchs perdus sur douze.

Eddie Jones lui-même avait questionné le mois dernier sa capacité à rebondir et à reprendre la tête d’une nation lors d’une Coupe du monde, après plusieurs années éprouvantes succédant à ses réussites : un Grand Chelem en 2016 et une finale de Coupe du monde au Japon en 2019, perdue contre l’Afrique du Sud.

« Si quelqu’un vient me voir avec une offre que je ne peux refuser, alors je la prendrais en considération », avait-il cependant ajouté.

Le Mandat de Steve Borthwick à la Tête du XV de la Rose

Sélectionneur du XV de la Rose depuis décembre 2022 et l'éviction d'Eddie Jones, Steve Borthwick va vivre son troisième Tournoi des Six Nations. Les deux premiers n'ont guère été brillants. En 2023, le XV de la Rose avait terminé à la quatrième place avec trois défaites, dont une brutale, à domicile, contre la France (10-53). C'était le début de l'histoire, Borthwick découvrait son groupe. Personne ne lui en a tenu rigueur.

En 2024, l'Angleterre se classait derrière l'Irlande et la France. Du mieux mais rien de bien folichon, avec une nouvelle défaite contre les Bleus, à Lyon (33-31). Comme le XV de la Rose était parvenu quelques mois plus tôt, à la surprise générale, à décrocher le bronze lors de la Coupe du Monde, ce bilan mitigé ne suscita pas de vives réactions en Angleterre. Mais les choses ont changé, et cette fois, Steve Borthwick devra rendre des comptes et s'expliquer si cette compétition s'achevait sur une énième désillusion. Sous contrat jusqu'en 2027, il pourrait même être menacé... C'est ce que pensent en tout cas pas mal de nos confrères anglais.

Les dirigeants de sa fédération ont affiché un objectif ambitieux : quatre victoires ! Ces derniers trouvent également ennuyeux le turnover permanent et un tantinet coûteux au sein du staff de Borthwick, qui peine à conserver ses adjoints. Il y a eu l'imbroglio Kevin Sinfield qui est parti avant de revenir, le départ de Felix Jones qui venait pourtant de s'engager après avoir soulevé deux Coupes du Monde avec l'Afrique du Sud, celui d'Aled Walters, le directeur de la performance. Joe El-Abd, le manager d'Oyonnax, a été nommé pour s'occuper de la défense, tout en continuant à gérer son équipe de Pro D2, et Phil Morrow, le préparateur physique des Saracens, arrivera à la fin de la saison.

Entrée Corsée pour Borthwick

En cas d'échec sportif, cette instabilité sera reprochée à Steve Borthwick qui joue donc très gros cet hiver. Hasard ou coïncidence mais depuis quelques semaines, le discret et secret sélectionneur s'ouvre un peu plus vers l'extérieur. Il a accepté qu'un journaliste du Times s'immisce dans la vie de l'équipe qui était en stage la semaine dernière en Espagne. Il a répondu aussi favorablement à deux podcasts, un du Times, l'autre du Telegraph. Peut-être pense-t-il qu'il sera traité avec moins de dureté si ça se goupille mal pour son équipe.

Pour rappel, l'Angleterre ouvrira son Tournoi ce samedi (17h45) à Dublin, avant d'enchaîner dans une semaine, à Twickenham, contre les hommes de Fabien Galthié. Une entrée corsée pour un sélectionneur qui a vécu une année 2024 compliquée avec 7 défaites pour 5 victoires en 12 rencontres disputées. Des statistiques qui font désordre, et quand on se penche sur l'identité des équipes battues, c'est encore plus douloureux : deux succès sur le Japon, un sur l'Italie, un autre sur le pays de Galles et un face à l'Irlande.

L'Angleterre n'est jamais catastrophique, mais il lui manque toujours un petit quelque chose. Ce fut notamment le cas, l'automne dernier, contre la Nouvelle-Zélande (22-24), l'Australie (37-42) et l'Afrique du Sud (20-29). À chaque fois, elle fut en mesure de s'imposer avant de céder. Que faire pour y remédier ? Changer de discours ? De méthode, ou de philosophie ? Borthwick a simplement décidé de changer de capitaine. Un coup dur, et injuste pour Jamie George, le talonneur, qui a vu son partenaire des Saracens, le deuxième-ligne Maro Itoje, accepter la mission.

Steve Borthwick, ancien capitaine et deuxième ligne de l’équipe d’Angleterre, est devenu, lundi 19 décembre, le nouveau sélectionneur du XV de la Rose, pour les cinq prochaines années. À 43 ans, le natif de Carlisle succède à l’Australien Eddie Jones, démis de ses fonctions au début du mois.

« Être nommé à ce poste me remplit d’une fierté incroyable et je suis honoré, a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à Twickenham. Le rugby anglais regorge de talents et je veux construire une équipe qui gagne, qui soit source d’inspiration pour la jeunesse. Je veux que le pays tout entier soit fier de nous et prenne plaisir à nous regarder jouer. Ancien international anglais au poste de deuxième ligne entre 2001 et 2010 (57 sélections), Steve Borthwick a été vice-champion du monde en 2007, battu avec ses coéquipiers par l’Afrique du Sud en finale (6-15). Le natif de Carlisle a également porté le brassard de capitaine de la sélection à 21 reprises.

« La chose qui est toujours restée gravée dans ma mémoire, c’est lorsque vous sortez du tunnel, le bruit qui vous frappe dans ce stade.

Pour sa deuxième saison en tant qu’entraîneur principal, Steve Borthwick a mené Leicester au titre de champion d’Angleterre en 2022, le 11e de l’histoire du club, huit ans après le dernier. Lors de la saison régulière, les hommes de Borthwick avaient survolé le championnat en terminant en tête avec 94 points, glanant 20 victoires et concédant seulement quatre défaites.

De 2016 à 2020, Steve Borthwick faisait partie du staff d’Eddie Jones dans le XV de la Rose, où il était entraîneur des avants. Finaliste malheureux de la Coupe du monde de rugby 2019 (défaite 12-32 contre l’Afrique du Sud), il a en revanche remporté trois Tournois des 6 Nations avec l’Angleterre (2016, 2017 et 2020) dont un Grand Chelem la première année.

Toujours dans le staff d’Eddie Jones, qu’il avait déjà côtoyé aux Saracens lorsque celui-ci était le coach, Steve Borthwick a été entraîneur des avants japonais de 2012 à 2015, après avoir été le conseiller de l’équipe du Japon. Il faisait partie de l’aventure des joueurs nippons lors de la Coupe du monde 2015 organisée en Angleterre et au pays de Galles.

Les vraies différences entre Eddie Jones et Steve Borthwick

La Méthode Eddie Jones

Quand Eddie Jones prend ses fonctions de sélectionneur, le rituel ne varie jamais, ou si peu. Et tout porte à croire que la méthode fonctionne, au regard de ses résultats : une finale de Coupe du monde avec l’Australie en 2003, un sacre mondial avec l’Afrique du Sud en 2007, une victoire historique face aux Springboks (34-32) avec le Japon en 2015, et donc la finale de ce samedi (à suivre dès 10 heures sur TF1) à Yokohama, contre les même Sud-Africains, cette fois à la tête de l’Angleterre.

Le demi de mêlée du XV de la Rose, Ben Youngs, 30 ans et 94 sélections, racontait ainsi dans L'Equipe du 31 octobre son premier entretien individuel avec le charismatique coach australien, peu après son arrivée à l’automne 2015 : "On s’est assis et, au début, on a un peu discuté de mon jeu. J’essayais de l’impressionner quand il m’a sorti : ‘Tu dois maigrir.’ Je pesais 92 kg, il voulait que je descende à 88. J’ai dit que c’était d’accord et là, il m’a carrément lancé un paquet de bonbons ! J’étais un peu sous le choc mais il a juste demandé : ‘Tu les veux ?’ J’ai répondu que non et il a souri : ‘C’est un bon début.’ J’ai adoré la façon dont il m’a fait passer son message. C’était direct, transparent et plein d’humour."

Autant d’adjectifs qui décrivent régulièrement le sélectionneur-star, lequel a ensuite révélé avoir remplacé les bonbons par des canettes de bière pour d’autres joueurs. "À chaque fois, je leur ai offert un choix", a rembobiné l’intéressé durant ce Mondial. "Une des choses que j’ai apprises et que je fais mieux qu’avant, c’est demander à quelqu’un de changer certains aspects. Il faut susciter une réaction émotionnelle. Avant, j’utilisais un langage direct, je tapais du poing sur la table. Aujourd’hui, j’ai trouvé ce truc pour que le joueur se souvienne de ce moment jusqu’à la fin de ses jours."

Après l’impensable victoire de son équipe face à la Nouvelle-Zélande (19-7 le 26 octobre) en demi-finales, Eddie Jones a révélé par quel autre moyen original il était parvenu à motiver ses troupes dans les heures ayant précédé la rencontre : "Nous avons parlé de Nadia Comaneci (une gymnaste roumaine de 14 ans ayant remporté cinq médailles aux JO de 1976, NDLR). Personne ne pense qu’on peut jouer un match parfait au rugby ? Eh bien personne ne pensait non plus qu’on pouvait ne totaliser que des 10 en gymnastique. Pourquoi ne pas avoir l’ambition de disputer le match parfait ? Je leur ai dit d’imaginer une rencontre où l’Angleterre, pendant 80 minutes, serait en total contrôle. N’est-ce pas un rêve formidable ?"

Le match s'est déroulé à 62% (!) dans le camp des All Blacks, dont le capitaine Kieran Read dira : "Ils nous ont dominés dans tous les rucks, on n'a eu aucun ballon rapide." Réduire les Néo-Zélandais à l’impuissance n’est pas donné à tout le monde. Fanfaronner avant de les affronter, non plus. "Que ceux qui pensent qu’on va gagner lèvent la main, avait-il lancé aux journalistes en conférence de presse trois jours avant ce match. Alors personne ? Tu vois, personne ne nous voit gagner, mec. En plus il y a 120 millions de Japonais qui supportent les All Blacks, leur 2e équipe. Même ma femme est pour eux..." La pression aussi, du coup.

C’est sans doute le plus grand tour de force d’Eddie Jones dans cette Coupe du monde : avoir accaparé toute l’attention, et préservé ses joueurs de toute agitation directe. Ce qu’il n’avait, en revanche, peut-être pas prévu, c’est qu’il deviendrait, dans la manœuvre, le pôle d’attraction, pour ne pas dire la star de cette équipe d’Angleterre qui ne craint plus rien, ni personne.

Signe qui ne trompe pas : l’Agence France Presse lui a consacré mercredi une dépêche titrée "Les bons mots d’Eddie Jones" et compilant ses meilleures "punchlines" du Mondial 2019, ce qu’elle n’avait jamais fait jusqu’alors. "On n’a qu’à imaginer qu’on affronte 15 Donald Trump", avait-il déclaré avant le match contre les États-Unis. Puis, sur la mise au ban de George Ford lors du quart de finale contre l’Australie : "Je ne l'ai pas écarté, j'ai changé son rôle, et il a été brillant. Peut-être devriez-vous, les mecs (les journalistes, NDLR), commencer à écrire différemment. Le rugby a changé. Venez et rejoignez-nous dans le monde du rugby moderne.

Style et Personnalité d'Eddie Jones

Depuis son arrivée à la tête de la sélection, Eddie Jones a mis l’accent sur la bonne humeur et l’esprit d’équipe. Pour ce faire, il a encouragé les joueurs anglais à sortir entre eux boire “trois ou quatre bières”, dans la limite du raisonnable (“huit ou neuf, c’est se mettre en difficulté”, a-t-il sagement souligné). Une chose impossible sous la houlette du très strict Stuart Lancaster.

Ce qui ne veut pas dire qu’Eddie Jones soit laxiste, loin de là. Décrit comme un “workaholic”, soit un bourreau - voire un “obsédé” - de travail, c’est un entraîneur extrêmement exigeant. Avec lui-même d’abord, puisque comme l’explique son premier coach, il vit et pense “rugby” jour et nuit, littéralement. “Il ne semble avoir aucun intérêt pour le sommeil” résume Bob Dwyer, champion du monde avec l’Australie en 1991.

Eddie Jones est tout aussi exigeant avec ses joueurs, ne négligeant aucun détail. Récemment, il a par exemple limité l'accès de ses troupes aux portables et tablettes. Le sélectionneur a aussi décidé de varier les entraînements, notamment en consultant des experts venus d'autres disciplines, que ce soit en football (Arsène Wenger, Guus Hiddink), cyclisme (la formation Orica-GreenEdge) ou sports de combat.

"Arrogance" British et Discours à la Trump

Si Eddie Jones est un technicien réputé, c'est aussi une personnalité hors normes dont le style et les déclarations ne font pas forcément l'unanimité. C'est le cas lorsqu'il plaide pour que le XV de la Rose redevienne "anglais", sous-entendu avec un jeu plus pragmatique, une grosse conquête et du jeu au pied d'occupation. Mais aussi avec une certaine "arrogance".

"L'arrogance, c'est seulement un problème quand tu perds. Si tu gagnes, cela s'appelle la confiance en soi". Un état d'esprit qui lui vaut d'être comparé... à Donald Trump. Jim Telfer, ancien sélectionneur de l'Ecosse, a ainsi lancé fin janvier au micro de la BBC: "Eddie Jones ne se contente pas de battre une équipe, il veut la démolir et je trouve ça dommage", a t-il dit. "Pour moi, il construit avant tout une équipe opportuniste, qui joue en contre, et la volonté de faire du jeu est secondaire", selon Jim Telfer, qui ajoute que "la façon dont il parle est un peu la même que Donald Trump. Il veut être l'homme d'importance".

Le sélectionneur de l'Angleterre n'est lui-même pas avare de critiques et autres joutes verbales. Il l'a prouvé à plusieurs reprises en s'en prenant publiquement à certains de ses joueurs, à la sélection de son pays natal, l'Australie, lorsque le XV de la Rose a affronté les Wallabies en novembre.

Après la victoire difficile en ouverture du Tournoi face à la France, à Twickenham, il n'a pas non plus hésité à qualifier son équipe d'"horrible". "Je n'ai pas assez bien préparé" les joueurs, a-t-il admis. "J'ai fait de mauvais choix et j'ai beaucoup de travail", a-t-il ajouté, estimant avoir été "peut-être trop gentil avec eux, trop souriant. Peut-être que je devrais être plus dur".

Tableau des Sélectionneurs Anglais de Rugby Récent

Sélectionneur Période Réalisations Notables
Eddie Jones 2016-2022 Grand Chelem en 2016, Finale de la Coupe du Monde 2019
Steve Borthwick 2022-Présent En cours...

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