L'équipe nationale de handball du Qatar est une entité unique dans le monde du handball. Loin d’être une nation de handball lors de son essor sur la scène internationale en 2014, le pays du Golfe n’a que 619 licenciés, trop peu pour espérer bâtir une équipe compétitive. En effet, presque la totalité de l’effectif est composée de joueurs étrangers qui ont été naturalisés. Le Qatar a aussi été critiqué de toutes parts pour avoir formé son équipe grâce à la naturalisation de nombreux joueurs étrangers.

L'équipe nationale de handball du Qatar lors du mondial 2015.
Huit nationalités sont ainsi représentées : trois Syriens, trois Monténégrins, deux Égyptiens, deux Bosniens, un Cubain, un Espagnol, un Tunisien et enfin le Français Bertrand Roiné, champion du monde 2011 avec les Experts .« C’est un peu bizarre, ça donne plus l’impression d’un club que d’une sélection », s’étonne Philippe Bana, le directeur technique national du handball français, au micro d’Europe 1.
Handball: Règlement simplifié et fairplay
Un parcours surprenant sur la scène internationale
En 2015, le Qatar écrivait l’une des pages les plus stupéfiantes de l’histoire du handball, au terme d’un parcours mémorable lors du Mondial disputé à domicile, seulement stoppé par la France après avoir fait chuter l’Allemagne, la Slovénie ou encore la Pologne. Le temps a passé et il reste, à ce jour, le seul pays non-européen à avoir atteint la finale de la compétition.

La finale du mondial 2015 opposant le Qatar à la France.
En 2015, le Qatar avait atteint la finale du Mondial de handball, qu’il avait disputé à domicile. « Quand vous n’avez pas de structure pour générer du haut niveau de manière durable, vous utilisez d’autres procédés, décrit Claude Onesta, à l’époque sélectionneur de l’équipe de France, la seule à priver le Qatar du titre (25-22 en finale). Ça a heurté tout le monde et ce n’est pas du tout l’image que je me fais d’une équipe nationale.
L’Albigeois tient à rappeler que « les règlements l’autorisaient » et que l’origine de la « dérive » revient aux textes de la Fédération internationale. L'équipe du Qatar est une incongruité dans le monde du handball.
Un assemblage de joueurs de haut niveau
Cette équipe du Qatar est surtout un drôle d’assemblage de joueurs de haut niveau, sans compter toutefois de superstars du handball. Pas de stars, sauf les gardiens. « La manière dont ils ont construit leur équipe remet beaucoup de choses sur la table, oui. On sait comment ils ont construit leur équipe, avec beaucoup de joueurs naturalisés mais pas de grands joueurs, hormis les deux gardiens de buts », tranche notre consultant Alain Portes.
« Il faudra s’appliquer au tir parce que les gardiens sont assez exceptionnels. Le coach espagnol a réussi avec maestria à tirer le maximum de son groupe, et se qualifier ainsi pour la finale du Mondial. »
Un mental à toute épreuve
Le Qatar a étonné le monde du handball en éliminant des adversaires bien meilleurs sur le papier. Le petit émirat a ainsi éliminé successivement l’Autriche en huitième, l’Allemagne en quart (le pays du handball) et enfin la Pologne en demi-finale .« Mentalement ils sont très forts, malgré la pression et leur statut d’équipe plus petite, ils arrivent à avoir une confiance en eux assez exceptionnelle », soutient Alain Portes.
Domination en Asie et défis sur la scène internationale
Depuis le changement de dimension du handball chez eux, le Qatar est la nation souveraine d’Asie. Sacrée pour la première fois en 2014 à Manama au Bahreïn, 10 ans plus tard dans cette même ville, la formation emmenée désormais par le Monténégrin Veselin Vujovic a été titrée pour la sixième fois consécutive en dominant le Japon (30-24). C’est grâce à ce succès que les Qataris ont décroché leur ticket pour ce Mondial 2025 qui se déroule en Norvège, au Danemark et en Croatie.
Si le Qatar continue de briller en Asie, sur la scène internationale, depuis sa finale chez lui en 2015, c’est une longue traversée du désert pour le pays du Golfe. Deux 8es places honorables en 2017 et 2021, 13e en 2019 et 22e en 2023, bien loin de la formation surprenante capable de rivaliser avec les nations européennes. Pour les Jeux Olympiques pas mieux, fort d’un Mondial réussi en 2015, le Qatar a clôturé les Jeux de Rio à la 8e place en 2016. Depuis, il n’en a plus disputé un (non qualifié pour Tokyo en 2021 et Paris en 2024).
En 2011, bien loin des sommets mondiaux, le Qatar n’a jamais fait mieux qu’une 16e place lors de la Coupe du monde 2003 au Portugal.
Mondial 2015 : Une organisation controversée
Pourtant, cette année-là, l’émirat étend son soft power et rafle les compétitions sportives. Après avoir décroché l’organisation de la Coupe du monde de football 2022, la monarchie du Golfe est désignée comme pays hôte du Mondial 2015 de handball par la Fédération internationale, à Malmö. Une décision totalement inattendue pour le camp hexagonal, qui espérait légitimement organiser la Coupe du monde 2015.
Le président de la Fédération française (FFHB de 2008 à 2020) Joël Delplanque avait même éclaté en sanglots, incapable de répondre aux questions des journalistes pendant de longues minutes. « Je suis amer, noué, pardon... », avait-il déclaré, avant de souligner que ce n’était « pas le meilleur dossier » qui avait gagné.... Mérité ou non, à domicile, les Qataris mettent les bouchées doubles pour composer une solide équipe de joueurs naturalisés (2 joueurs sur 17 étaient natifs du pays). Emmenés par le tacticien espagnol Valero Rivera et le Français Bertrand Roiné, ils se hissent en finale à Doha.
La sélection qatarie domine le Brésil, la Slovénie, le Chili et la Biélorussie mais bute sur l’Espagne en phase de poules. Classée deuxième du groupe A, elle sort ensuite les sélections autrichienne et allemande pour s’offrir une demi-finale face à la Pologne.
À une marche d’une finale historique, l’Émir ordonne à ses militaires de remplir les tribunes pour encourager leur nation et donner l’illusion d’une salle quasi pleine. Dans cette ambiance particulière, les locaux s’offrent la Pologne (31-29) pour accéder à la finale.
Le défi du Mondial 2025
Les 32 équipes qualifiées pour ce Mondial de handball 2025 sont réparties en huit groupes de quatre équipes (A à H). Les trois meilleurs de chaque poule accéderont au tour principal, lui-même composé de quatre groupes de six équipes. Les sélections du groupe A seront placées avec celles du B, celles du C avec celles du D, etc…
Il ne restera ensuite plus que huit équipes dans le tableau final, qui débutera par des quarts de finale et culminera avec une finale très attendue à Oslo, le 2 février prochain. Au total, les finalistes auront disputé neuf rencontres en 18 à 20 jours.
Composition des poules du Mondial 2025
Voici la composition des poules de ce Mondial.
| Groupe | Ville | Équipes |
|---|---|---|
| A | Herning, Danemark | Allemagne, République-Tchèque, Pologne, Suisse |
| B | Herning, Danemark | Danemark, Italie, Algérie, Tunisie |
| C | Porec, Croatie | France, Autriche, Qatar, Koweit |
| D | Varazdin, Croatie | Hongrie, Pays-Bas, Macédoine du Nord, Guinée |
| E | Oslo, Norvège | Norvège, Portugal, Brésil, États-Unis |
| F | Oslo, Norvège | Suède, Espagne, Japon, Chili |
| G | Zagreb, Croatie | Slovénie, Islande, Cuba, Cap-Vert |
| H | Zagreb, Croatie | Égypte, Croatie, Argentine, Bahrein |
Pour la troisième fois de l'histoire, le championnat du monde de handball se disputera avec 32 équipes et pour cette édition, l'équipe de France doit se reconstruire. Le Qatar, la nation reine en Asie composée de joueurs naturalisés, est le premier adversaire sur la route des Bleus.
Les Bleus disputent le tour préliminaire à Porec (Croatie) face au Qatar, au Koweit et à l’Autriche : trois équipes seront qualifiées pour le tour principal (à Varazdin).
L’équation du tour préliminaire est simple : quatre équipes seront en lice dans chacun des huit groupes (32 équipes) avec trois qualifiées pour le tour principal qui rassemblera 24 formations réparties dans quatre groupes. Les Bleus viseront bien évidemment l’un des trois billets pour le tour principal et, si possible, avec le maximum de points, avant de croiser avec les trois nations qualifiées de la poule D.
Les politiques de naturalisations sportives : l’aboutissement d’un processus
Si la performance purement sportive de l’équipe du Qatar est incontestable, c’est bien la notion de sélection nationale qui est questionnée. Peut-on encore appeler « équipe nationale » une équipe dont seuls 3 des 16 joueurs la composant sont nés sur le sol national ? Claude Onesta, sélectionneur de l’équipe de France depuis 2001, considère cette tendance à la naturalisation aussi excessive que négative pour le sport. « Ce n’est pas le message à envoyer », résume-t-il. Cette équipe du Qatar est en effet l’aboutissement d’une dynamique plus globale que le chercheur Pascal Gillon appelait (déjà) en 2007 « les politiques de naturalisations sportives du Qatar et de Bahreïn », politiques procédant d’un « détournement de l’éthique sportive » selon lui.[1].
Il ne s’agit cependant pas d’accabler le handball ou le Qatar. D’une part parce que ce phénomène ne se réduit pas au seul handball ; le XV de France de rugby n’a pas hésité à faire appel au Sud-Africain Rory Kockott et au Néo-Zélandais Uini Atonio en octobre dernier. Et d’autre part parce que le Qatar n’a finalement fait que s’engouffrer dans une brèche permise par les règlements internationaux et exploitée déjà auparavant, comme lors des JO de Londres (2012) où la Grande-Bretagne alignait une équipe de handball composée de seulement 8 joueurs nés sur le sol britannique.
Les statuts de la Fifa exigent qu’un joueur n’évolue que pour une seule et unique sélection nationale. A ces exceptions près que la règle ne tient pas compte des matches amicaux et ne s’applique que pour les sélections « A ». Par ailleurs, la FIFA a introduit en 2004 de nouvelles mesures restrictives. Le joueur doit ainsi prouver un « lien clair » avec son nouveau pays en y ayant vécu pendant au moins deux ans ou en ayant des parents ou grands-parents qui y sont nés.
Le rugby s’est également doté de règles plus strictes que le handball, avec toutefois une flexibilité certaine. Le cas du rugby est cependant révélateur du développement des naturalisations excessives. La récente révision des statuts de l’IRB allège encore un peu plus un cadre déjà fragile en permettant, techniquement, aux joueurs de changer de nationalité en passant par le rugby à 7 notamment.
Le handball a quant à lui démontré pendant ce mondial l’extrême souplesse de ses règlements relatifs à la naturalisation. Le pays d’origine de l’athlète n’est pas un critère, la seule condition étant que le joueur naturalisé n’ait pas joué pour une autre nation durant les trois dernières années.
Pour le basket enfin, la FIBA est au contraire relativement stricte sur cette question. Ainsi, une équipe nationale n’a le droit d’aligner en compétition qu’un seul joueur naturalisé après 16 ans.
Un danger à long terme ?
Les sports ne sont donc pas tous égaux face à ce phénomène en expansion. Il est d’ailleurs assez peu probable que le Qatar se construise une équipe de football sur le même modèle que le handball pour la Coupe du Monde 2022. Outre la compétitivité du handball mondial, cette tendance pousse à s’interroger sur les conséquences d’une telle pratique.
Deux risques sont souvent mis en avant par les acteurs du milieu du sport :
- Un affaiblissement sportif sur le long terme : encourager la naturalisation de joueurs étrangers se fait au détriment d’investissements dans les structures sportives et la formation des jeunes.
- Un affaiblissement du « potentiel social » d’une sélection nationale : les équipes nationales restent un vecteur fort pour le récit et l’imaginaire collectif national, autant qu’un moyen d’identification et de fierté. Privilégier la naturalisation, c’est aller à contre-sens de ce potentiel.
Permettre de manager une équipe nationale comme un club de stars nie donc toute viabilité à long terme et affaiblira au final l’intérêt du public. Même des binationaux comme les footballeurs Damien Perquis et Ludovic Obraniak (franco-polonais) sont aujourd’hui plus tolérés que véritablement acceptés par les supporters de l’équipe nationale de Pologne. C’est donc bien à terme le sport qui est menacé par cette dynamique. Les Professeurs Bayle et Mercier considèrent d’ailleurs les « changements rapides de nationalités » comme l’une des principales atteintes à l’éthique sportive[2].
Ainsi, malgré les règlements techniques parfois permissifs, il semble de la responsabilité éthique des fédérations d’avoir une vision à long terme de leur sport, de s’interroger sur les valeurs défendues et l’équité de leurs compétitions.
Certaines fédérations ont d’ailleurs commencé à travailler sur ces questions. L’IRB affirme être « consciente des dérives possibles » et a proposé d’instituer un Comité de régulation en charge d’éviter les pratiques abusives. Le CIO, garant des valeurs sportives, s’est lui emparé de la question depuis longtemps, notamment dans le cadre des naturalisations pré-JO. Cette question est jugée cruciale au point que ce sont les membres de la Commission exécutive (son gouvernement) qui examinent puis acceptent ou rejettent les demandes de participation d’athlètes naturalisés[3]. Si le sport ne doit pas avoir peur des évolutions et des innovations, il ne doit surtout pas oublier ce qu’il représente.
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