La Poutine, le Hockey sur Glace et l'Identité Québécoise : Une Histoire Savoureuse et Complexe

La poutine, ce monument culinaire québécois, révèle des tensions historiques dans son pays d'origine, tant politiques qu'identitaires. Comme souvent, les choses les plus simples sont celles qui en disent le plus. Un plat devenu politique.

La poutine, plat emblématique du Québec.

Un Dîner à la Maison-Blanche qui Fait Jaser

L'électrochoc commence par un dîner. Et pas n'importe lequel. La soirée du 10 mars 2016, Justin Trudeau, alors nommé Premier ministre du Canada depuis quatre mois, est reçu par le président états-unien Barack Obama à la Maison-Blanche. Au menu, concocté par la cheffe Cristeta Comerford: du flétan d'Alaska servi avec asperges, chanterelles, lardons et beurre d'herbes dans des cocottes individuelles et… de la poutine.

Proposer des frites, certes avec des copeaux de canard fumé et une sauce au vin, sur la table de la Maison-Blanche, a attisé l'intérêt de Nicolas Fabien-Ouellet, à l'époque étudiant-chercheur en nutrition et systèmes agroalimentaires à l'université du Vermont, aux États-Unis. Ce Québécois avait l'habitude de recevoir des commentaires sur son rapport à la poutine de la part de ses confrères américains.

Le dîner politique autour d'une poutine a fini par transformer son quotidien en objet de recherche, aboutissant à un article, «Poutine Dynamics», dans lequel Nicolas Fabien-Ouellet interroge la mobilité sociale du plat. Un véritable buzz médiatique survient dès la parution de l'étude, en décembre 2016: les médias nord-américains HuffPost Québec, The New York Times, National Post, Radio-Canada ou encore Vice écrivent tour à tour sur le sujet.

La Poutine : Plus Qu'un Simple Plat, un Révélateur de Tensions

La poutine est bien plus qu'un simple plat: c'est un révélateur des contradictions du Canada, tiraillé entre son désir d'unité et la reconnaissance de ses diversités. Elle incarne les tensions entre la culture québécoise et la culture canado-anglaise.

Il en va de même avec l'hymne national du Canada (le bien nommé Ô Canada), par exemple, qui a été composé au Québec par d'éminents Québécois. Ou encore du hockey sur glace, des castors, du sirop d'érable, des toques, du Cirque du Soleil et, bien sûr, de Céline Dion.

Une Appropriation Culturelle par le Canada?

Alors, «dire que la poutine est un plat canadien, c'est comme affirmer qu'il n'y a pas de cuisine, de littérature ou de cinéma québécois», résume Nicolas Fabien-Ouellet. Il poursuit: «Il faut comprendre comment la culture est perçue ici. Au Canada, c'est un multiculturalisme qui fait l'émergence d'une culture nationale. Au Québec, c'est plus l'interculturalisme, dans lequel on veut préserver la culture francophone, d'ancrage.»

En somme, le Canada tente de réunir la diversité historico-sociale du pays sous le terme de multiculturalisme pour parvenir à une identité nationale. Cependant, «si vous deviez rassembler des citoyens de la Colombie-Britannique, du Nunavut, du Québec, de l'Ontario et de Terre-Neuve-et-Labrador et essayer de trouver un lien culturel commun autre que le multiculturalisme, je doute que vous y parveniez.

Le multiculturalisme est important pour les Canadiens anglophones, mais pas pour les Québécois ou les autochtones», analyse Ian Alexander Cuthbertson, chercheur canadien indépendant et auteur de l'article «Politicizing poutine» («Politiser la poutine»).

C'est pourquoi le Québec défend l'interculturalisme. Dans cette province de l'est du Canada, on considère que tous ceux qui vivent et immigrent au Québec doivent soutenir des valeurs fondamentales telles que «la laïcité, l'égalité des droits des femmes et le français comme langue commune».

«Ce principe s'oppose au modèle multiculturel de la “mosaïque”, car il stipule que des caractéristiques communes doivent être maintenues. Le Québec ne veut pas être une société multiculturelle: certains éléments culturels ne sont pas négociables», précise ainsi Ian Alexander Cuthbertson.

Par exemple, depuis son adoption en 2019 et malgré des recours en justice, une loi controversée sur la laïcité a été confirmée par la Cour d'appel du Québec en mars 2024. «Comme le Canada n'a pas d'identité culturelle forte, certains souhaitent peut-être faire de la nourriture un marqueur culturel, afin de fabriquer une identité canadienne.»

Pourtant, le Premier ministre Justin Trudeau a avancé que le Canada n'avait pas d'identité profonde. «Les pays dotés d'une forte identité nationale -linguistique, religieuse ou culturelle- ont du mal à intégrer efficacement des personnes issues de milieux différents. En France, il existe encore un citoyen typique et un citoyen atypique. Le Canada n'a pas cette dynamique», disait-il au New York Times en décembre 2015.

Son père, Pierre Elliott Trudeau, alors Premier ministre lui aussi, avait fait une déclaration similaire en 1971 en affirmant que le Canada n'avait pas de culture officielle. Dans un document officiel canadien datant de 1978, il est indiqué: «Le pluralisme culturel est l'essence même de l'identité canadienne. Chaque groupe ethnique a le droit de conserver et de faire épanouir sa propre culture et ses propres valeurs dans le contexte canadien.»

Cette vision multiculturaliste laisse les Québécois perplexes, voire en colère. Cette tension se traduit par la présence de plusieurs partis indépendantistes et souverainistes sur le territoire. À plusieurs reprises, ils ont demandé leur indépendance, notamment en marge des référendums de 1980 et 1995 sur la souveraineté du Québec. À chaque fois, le «non» l'a emporté.

Depuis, une motion symbolique a été déposée en novembre 2006 par la Chambre des communes (la chambre basse du Parlement canadien), qui désigne la province québécoise comme une nation.

«La politique [locale] est complexe», admet Ian Alexander Cuthbertson, qui rappelle que le Canada contemporain s'est construit sur plusieurs vagues d'immigrations et de colonisations par les Français et les Britanniques. «Je suis d'accord pour dire que le Canada n'a pas d'identité culturelle forte, nuance-t-il. C'est peut-être la raison pour laquelle certains souhaitent faire de la nourriture un marqueur culturel. Afin de fabriquer une identité canadienne.»

La vraie histoire de la poutine

Une Origine Disputée au Plein Cœur du Québec

Au-delà d'une problématique nationale, la poutine crée des tensions au sein même du Québec. Pour afficher son patrimoine, il faut connaître son origine. Mais il y a un problème de taille à ce sujet: il est impossible de répondre à la question «d'où vient la poutine?».

Deux localités du Centre-du-Québec, situées entre les villes de Montréal et Québec, se disputent la paternité de cet emblème: Warwick et Drummondville. Une querelle de clocher ou bien une lutte pour la mémoire collective, pour l'identité québécoise?

À Drummondville (environ 80.000 habitants), c'est le chef Jean-Paul Roy qui aurait inventé la poutine, en la vendant dès 1964 dans son restaurant Le Roy Jucep. Il a même fait homologuer la marque de commerce «L'inventeur de la poutine».

À Warwick, à une cinquantaine de kilomètres plus à l'est et où vivent moins de 5.000 âmes, on installe des plaques. Pour les locaux, la poutine serait née au Café Idéal et aurait été confectionnée par le chef Fernand Lachance en 1957.

L'Importance des Femmes dans l'Histoire de la Poutine

«La poutine vient de Warwick, il faut arrêter de se poser la question, expédie d'emblée Valérie Deschamps, conteuse et historienne québécoise. La seule question qu'il faut se poser est: à quel moment on va nous faire croire qu'une femme n'a pas eu son rôle à jouer dans les années 1950? On parle quand même de bouffe…»

Alors elle s'indigne lorsqu'elle découvre un article du quotidien francophone Le Nouvelliste, paru le 21 juillet 2001, dans lequel Fernand Lachance raconte avoir conçu la fameuse poutine avec l'aide de sa femme, Germaine Lettre. «On la présente comme “la femme de”, regrette Valérie Deschamps. Elle est absente des livres, des récits. Comme je dis toujours: devant chaque grande femme, il y a toujours un homme qui lui fait de l'ombre.» Ainsi, la conteuse et historienne vient de consacrer un épisode de son podcast à «l'apport à la poutine de Germaine Lettre Lachance».

Une Popularité en Hausse et un Nouveau Symbole de Fierté

Définitivement, la poutine cristallise les tensions. Nicolas Fabien-Ouellet y voit l'occasion d'interroger comment on définit un plat national, dans un autre article paru en janvier 2019, «The Canadian Cuisine Fallacy» («L'illusion de la cuisine canadienne»). Selon lui, on peut présenter un mets comme national s'il est présent dans les livres de recettes, dans les cantines scolaires et s'il s'inscrit dans le quotidien des citoyens.

La poutine coche bien toutes ces cases… au Québec. Même si «oui, la poutine est consommée un petit peu à l'extérieur des frontières de la belle province, reconnaît Nicolas Fabien-Ouellet. Comme les tacos sont consommés à l'extérieur du Mexique. Mais la prépondérance est vraiment exclusivement québécoise, ne serait-ce que dans l'historique.»

Historiquement, pourtant, les Québécois n'avaient pas fait de ce plat un étendard de leur identité culturelle. Alors que la poutine était considérée comme de la malbouffe, voire comme un repas précaire, les plus anciens peuvent rougir face au déplacement social que traverse cette portion de frites-fromage-sauce, comme le souligne Nicolas Fabien-Ouellet dans son article «Poutine Dynamics».

Depuis le début des années 2000, la poutine a connu une ascension sociale fulgurante. Elle s'invite désormais dans les restaurants chics et s'exporte à l'étranger. Un parcours étonnant, comme celui du homard ou du sushi, passés du statut d'aliments de pauvres à celui de mets prisés. De fait, la jeunesse québécoise s'est réappropriée la poutine comme un symbole de fierté locale.

Ce plat, longtemps moqué, est désormais revendiqué comme un emblème culturel du Québec. Selon Nicolas Fabien-Ouellet, les jeunes utilisent la poutine pour réaffirmer leur identité, pour contrer la stigmatisation et l'assimilation culturelle. Ce phénomène s'étend bien au-delà de la jeunesse.

Le Hockey sur Glace : Un Autre Symbole Québécois

Le hockey sur glace est un autre élément fort de l'identité québécoise. Tout comme la poutine, il est un symbole de fierté et de rassemblement. Les Canadiens de Montréal, l'équipe de hockey la plus populaire du Québec, incarnent cette passion et cette identité.

Il est intéressant de noter que Vladimir Poutine, grand amateur de hockey sur glace, a même accueilli les vainqueurs de la coupe du monde de bandy dans sa résidence près de Moscou. Cela montre l'importance du sport, y compris le hockey, dans la culture russe et son utilisation comme outil de diplomatie.

Tableau Récapitulatif : Poutine et Identité Québécoise

Élément Signification Tensions
Poutine Emblème culinaire, symbole de fierté Origine disputée, appropriation culturelle
Hockey sur glace Sport national, symbole de rassemblement Compétition avec d'autres sports
Multiculturalisme Politique d'intégration canadienne Perception québécoise de dilution de la culture
Interculturalisme Politique de préservation de la culture québécoise Tensions avec le modèle multiculturel

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