Le football au Pays Basque espagnol est bien plus qu'un simple sport ; c'est une expression de l'identité, de la culture et de l'histoire d'une région unique. Cet article explore l'influence croissante du football basque sur la scène européenne, ses racines historiques profondes et les particularités qui le distinguent.

Carte du Pays Basque
Une Influence Nouvelle, Mais Une Histoire Ancienne
L'impact du football basque dans le paysage footballistique espagnol ne date pas d'hier. Longtemps cantonnés, dans l'imaginaire collectif, à la pelote ou aux traditions rurales, les patriotes du Nord-Est du pays ont marqué de leur empreinte aussi bien la Liga que la sélection nationale.
Rappelons simplement que Pichichi (surnom de Rafael Moreno Aranzadi), attaquant bilbayen du début du XXe siècle a donné son nom au trophée récompensant chaque année le meilleur buteur de première division. Depuis, les Basques n'ont cessé de faire briller leurs clubs, leurs joueurs et leur philosophie de jeu sur la scène nationale.
Selon Naxari Altuna Errazkin, journaliste pour l'Euskal Irrati Telebista (radiotélévision basque) et auteur de País Vasco. Tierra de entrenadores, l'âge d'or du football basque advient pendant les années 1980 et les victoires consécutives en Liga de la Real Sociedad (1981 et 1982) et de l'Athletic Club (1983 et 1984).
Même au niveau national, les succès en Liga des rivaux historiques mais fraternels de l'Athletic Bilbao et de la Real Sociedad attestent que le football basque traverse des temps prospères.
Quatre Clubs en Première Division
Par ailleurs, il est remarquable qu'une région couvrant une infime fraction du territoire national abrite quatre clubs en première division espagnole :
- L'Athletic Club (Bilbao)
- La Real Sociedad (San Sebastian)
- Le Deportivo Alavés (porte-étendard de Vitoria-Gasteiz, capitale administrative du Pays basque espagnol)
- Osasuna (club de Pampelune, au cœur de la Navarre, région historiquement et culturellement rattachée à la communauté basque)
Plus que leurs homologues d'Andalousie, de Catalogne ou de la région de Madrid, les clubs euskariens constituent l'un des pôles les plus influents du football espagnol. Mais au-delà de cette présence historique en Liga, c'est la capacité de la région à exporter hors de ses frontières une génération de jeunes entraîneurs, et leur philosophie de jeu, qui impressionne depuis quelques années.
En témoignent, sur les deux dernières saisons régulières, la déferlante Xabi Alonso avec son Bayer Leverkusen à 90 points (17 devant le dauphin Stuttgart), l'établissement durable de Mikel Arteta en haut du classement de la Premier League ou l'affirmation du Donostien Andoni Iraola, coach d'un Bournemouth en constante ascension.
La finale de l'Euro 2024 Espagne-Angleterre a ainsi sacré deux buteurs espagnols (Mikel Oyarzabal et Nico Williams) d'ascendance euskarienne au sein d'une Roja composée de neuf Basques sur vingt-six et d'un entraîneur - Luis De la Fuente - certes né sur l'autre rive de l'Èbre, mais formé et ayant passé la majorité de sa carrière à Bilbao.
La question mérite d'être posée : assiste-t-on à l'émergence d'une forme de domination inédite du football basque espagnol sur la scène européenne ? Et surtout, sur quoi repose-t-elle ?
Génération 1982 : L'Ère des Nouveaux Tacticiens
Assiste-t-on à l'âge d'or d'une nouvelle école d'entraîneurs basques depuis les années 2020 ? On retrouve en effet certaines analogies entre le Bayer Leverkusen de Xabi Alonso, l'Arsenal de Mikel Arteta et le Bournemouth d'Andoni Iraola : un pressing particulièrement intense, une grande fluidité du système avec des latéraux capables de rentrer dans le cœur du jeu, et un gardien essentiel dans la relance et la construction.
Une identité que l'on retrouve aussi chez la génération précédente de coaches euskariens, façonnée par les mêmes principes : l'Aston Villa d'Unai Emery, 4e de Premier League en 2024, ou encore l'Olympiakos de José Luis Mendilibar, champion de Grèce en 2025.

Mikel Arteta (photo arsenal.com)
Mais au contraire de ses prédécesseurs, la génération 1981-1982 (Arteta-Iraola-Alonso) a intégré une dimension plus technique à son football, privilégiant des constructions patientes et positionnelles inspirées du Guardiola ball, dont les trois techniciens sont des disciples.
Plutôt qu'une véritable "école basque", le football de cette nouvelle génération d'entraîneurs apparaît comme un concentré des grands dogmes modernes : la possession héritée du tiki-taka, l'intensité du gegenpressing et la polyvalence du football total.
Antiguoko KE, lò luyện HLV tạo ra Mikel Arteta và Xabi Alonso
Basque to Basics
Alors, existe-t-il vraiment une identité propre au footballeur basque espagnol ? Difficile de la cerner aussi clairement que pour la Catalogne, mais certaines tendances se dégagent : un football physique, résolument collectif et souvent vertical - du moins à l'Athletic Club, quand la Real Sociedad s'illustre plutôt par un jeu plus patient et latéral.
Cette verticalité bilbayenne pourrait s'expliquer par les liens historiques qu'entretient la ville avec le Royaume-Uni. Au début du XXe siècle, la prospérité du port de Bilbao attire nombre d'Anglais venus travailler sur les chantiers navals.
Inspirés par les clubs du sud de l'Angleterre, ils fondent une équipe dont le nom, les couleurs et le stade évoquent davantage les rives de la Tamise que celles de la mer Cantabrique. Une identité très kick and rush se développe alors peu à peu dans la région, pour devenir une marque de fabrique du football à Bilbao.

L‘Athletic Club Bilbao en 1915 au stade San-Mamés (photo cc Desconocido)
La dimension physique de ce football finit par s'étendre dans toute la région, faisant la réputation du footballeur basque : des joueurs rugueux, plus physiques que dans le reste d'une Espagne réputée plutôt pour ses "petits milieux techniques".
"Le joueur basque est solide. Historiquement, nous sommes des travailleurs de la terre, des pêcheurs, des bûcherons", assure Naxari Altuna Errazkin, qui attribue aussi une dimension collective aux traditions locales : "Culturellement, la communauté et ses usages priment sur l'individu. C'est donc un football très collectif, il faut toujours travailler pour le coéquipier plus que pour soi. Ce n'est pas un football de stars."
L'Importance des Canteras
Ce profil de joueur à la fois collectif et physique s'élabore dans la région, nourri par l'excellence des centres de formation (les célèbres canteras) des clubs euskariens. "Ça vient beaucoup de la formation qui est très solide, les clubs travaillent très bien", confirme Naxari Altuna Errazkin.
Effectivement, la Zubieta (le centre d'entraînement et de formation de la Real Sociedad) a fait émerger nombre de grands noms sur la scène internationale au cours des vingt dernières années - Griezmann, Oyarzabal, Le Normand... - en prônant une philosophie similaire à la Masia barcelonaise : tout le monde s'entraîne au même endroit, de l'équipe de jeune à l'équipe A, dans le but de forger une culture de jeu commune.

Centre d‘entraînement de la Real Sociedad (photo realsociedad.eus)
Le milieu de terrain d'Arsenal, avec Mikel Merino, Martin Ødegaard et Martin Zubimendi, tous passés par le centre de formation ou l'équipe première de la Real Sociedad, suggère que cette philosophie s'est exportée en même temps que les entraîneurs basques. Cette formation fait surtout figure d'exception dans un football mondialisé, alors qu'on célèbre les trente ans de l'arrêt Bosman.
Rappelons que la Real Sociedad met un point d'honneur à ce qu'au moins 60% de ses joueurs en équipe première soient issus de son centre de formation, tandis que l'Athletic Club impose à tout joueur évoluant à San Mamés soit une ascendance basque, soit une formation dans la région. Cette politique identitaire tranche dans le paysage du football mondial et contribue à préserver une identité de terrain unique.
Mais au-delà sa dimension identitaire, c'est également l'histoire migratoire du Pays basque qui en fait son essence footballistique, particulièrement en Argentine, où environ 10% de la population argentine possède des origines basques. Le football de transition, la grinta et le pressing acharné ont fini par infuser la Biscaye et la Guipuzcoa, d'autant plus depuis le passage de Marcelo Bielsa à l'Athletic Club (2011-2013).
Une Identité Roja Compatible
Il y a donc un paradoxe intéressant : l'identité basque, enracinée, exclusive et pouvant parfois être perçue comme communautaire nourrit le football espagnol de ses joueurs, contribuant directement à ses plus grands succès. Dans le même temps, ses entraîneurs et footballeurs s'exportent dans des clubs européens, symbole ultime de la globalisation de ce sport.
Au niveau national, on est tenté d'avancer une théorie : si la sélection espagnole semble injouable depuis quelques années - portée par des joueurs de la Génération Z -, c'est parce qu'elle a su opérer la jonction de la verticalité et du caractère athlétique basque avec la technicité catalane.
Naxari Altuna Errazkin oppose une lecture totalement inverse : "Depuis l'arrivée de Flick à Barcelone, le style de jeu a beaucoup changé et les joueurs du Barça sont en train de muter vers un jeu beaucoup plus vertical et direct, comme on le voit chez Lamine Yamal ou Gavi."
D'autre part, selon le journaliste, "les Basques qui s'illustrent en sélection nationale ont une dimension technique prononcée : Zubimendi, par exemple, qui provient du centre de formation de la Real, milieu de terrain avec une grande vision et une belle maîtrise du ballon, ou encore Nico Williams, qui impressionne par sa qualité de passe."
La Rigueur comme Étendard
Il reste difficile de présenter l'essor actuel du football basque espagnol comme un apogée ou une domination inédite, que ce soit à l'échelle nationale ou européenne.
L'histoire rappelle que cette région a déjà connu des heures de gloire, et les performances récentes, bien que notables, relèvent davantage des dynamiques ponctuelles que d'un véritable mouvement collectif structuré.
Pourtant, ce souffle venu du nord de l'Espagne met en lumière les acteurs et les méthodes d'une région discrète, mais riche d'une longue tradition footballistique.
Parler d'un style basque unique serait cependant délicat, voire réducteur. Plutôt qu'un football strictement "made in Pays basque", c'est un ADN commun qui unit joueurs et techniciens de la région : un football sérieux, dans lequel le travail l'emporte sur le talent et où le collectif prévaut sur l'individu.
La légende raconte qu'en 2008, un seul bar de Bilbao diffusait sur écran géant le sacre de l'Espagne à l'Euro. Seize ans plus tard, les joueurs de l'Athletic et du voisin de la Real Sociedad ont pris une importance prépondérante au sein de la sélection.
Lors du dernier Championnat d'Europe, ils étaient huit issus de l'un des deux clubs phares du Pays Basque, soit plus que le Real, l'Atlético et le Barça réunis. Et, parmi eux, figuraient les deux buteurs de la finale contre l'Angleterre (2-1), Nico Williams et Mikel Oyarzabal.
Les deux hommes étaient présents au coup d'envoi du quart retour de cette Ligue des nations contre les Pays-Bas (3-3, 5-4 aux t.a.b.), fin mars, accompagnés dans le onze par Martin Zubimendi, l'homme qui dispute toutes les minutes dans l'entrejeu en l'absence de Rodri, et par le gardien Unai Simon. On n'avait pas vu cela depuis le début des années 80, à une époque où les deux clubs trustaient les titres de champion d'Espagne.
60 Joueurs de D1 sur un Territoire de Trois Millions d'Habitants
Comment expliquer une telle présence, alors que ni la Real ni l'Athletic n'ont réussi à terminer une seule fois sur le podium ces vingt dernières années ? D'abord par le vide laissé par certains géants.
« Un club aussi important que le Real Madrid n'a pas beaucoup de joueurs sélectionnables en raison de la politique de construction de son effectif », reconnaît Roberto Olabe, qui fut le directeur sportif de la Real Sociedad ces neuf dernières années. Avant de souligner les vertus du sportif de l'Euskadi : « Il y a une culture de l'effort, de la persévérance qui, dans les sports collectifs, a forcément de l'impact.
Et la politique de clubs comme la Real ou l'Athletic Club favorise l'arrivée de joueurs dans l'élite. Cette saison, nous avons utilisé 21 joueurs de l'académie. Robin Le Normand est l'un de ceux qui incarnent la réussite de la formation basque.
« En ajoutant Osasuna (de la Navarre voisine) et Alavés, il y a 60 joueurs qui jouent en Première Division sur un territoire de trois millions d'habitants, poursuit Olabe. Sans compter ceux formés dans les clubs basques comme Robin (Le Normand, huit saisons à la Real), Antoine (Griezmann)... La culture de développement du talent que nous avons et la politique de donner sa chance aux joueurs facilitent l'apparition, puis la consolidation des joueurs. »
Luis de la Fuente, le sélectionneur de l'Espagne, connaît les particularités d'un système qui accouche de joueurs sûrs à défaut d'être précoces.
Roberto Olabe : « Une des bonnes choses du foot basque, c'est sa patience. (Dani) Vivian, à 18 ou 19 ans, ne figurait pas dans le classement des meilleurs joueurs. Robin, à 23 ans, pareil. Zubimendi, à 20 ans, allait en sélection, mais ce n'était pas l'un des joueurs les plus importants. Nous ne croyons pas que les joueurs sont bons parce qu'ils sortent à 17, 18 ou 19 ans, nous pensons qu'ils ont besoin d'un temps de développement.
La réalité du joueur basque n'est pas celui d'un joueur précoce, c'est celle d'un joueur qui se fait petit à petit, qui va gommer ses défauts, progresser, continuer à travailler. Ils manifestent donc leurs qualités plus tard que dans d'autres endroits. »
Le football basque, avec son histoire riche, sa culture unique et son engagement envers la formation locale, continue de prospérer et d'influencer le football européen. Que ce soit à travers ses clubs emblématiques, ses entraîneurs innovants ou ses joueurs talentueux, le Pays Basque reste une force incontournable dans le monde du football.
| Club | Ville | Division | Fondation |
|---|---|---|---|
| Athletic Club | Bilbao | Liga | 1898 |
| Real Sociedad | San Sebastian | Liga | 1909 |
| Deportivo Alavés | Vitoria-Gasteiz | Liga | 1921 |
| Osasuna | Pampelune | Liga | 1920 |
| SD Eibar | Eibar | Liga 2 | 1940 |
| SD Amorebieta | Amorebieta-Etxano | Liga 2 | 1925 |