Chris Evert contre Martina Navratilova: La Rivalité qui a Défini le Tennis Féminin

La rivalité entre Chris Evert et Martina Navratilova est l'une des plus marquantes de l'histoire du tennis, hommes et femmes confondus. Elle s'étend sur plus de 15 ans, entre leur premier duel à Akron, le 22 mars 1973, et le dernier à Chicago, le 14 novembre 1988. Par le nombre de matches joués, c'est une certitude, et plus encore par leur qualité, leur étirement dans le temps, leur dimension symbolique et leurs enjeux colossaux.

A part le noir et le blanc, impossible de faire plus dissemblables que Chris Evert et Martina Navratilova. La contreuse face à l'attaquante. La terrienne face à la spécialiste des surfaces rapides. La droitière au revers à deux mains face à la gauchère au revers à une main. La pin-up aux nerfs d'acier face à l'athlète musculeuse au tempérament volcanique. L'effigie de la féminité face à la militante de la cause lesbienne. La petite fiancée de l'Amérique et l'enfant du communisme. Ces deux-là étaient faites pour se croiser un jour à peu près autant que le soleil et la lune. La vie a tout fait pour les séparer. Le sport s'est chargé de les réunir pour en faire les deux plus grandes rivales de l'histoire du tennis.

Une rivalité magnifiée par leurs différences mais également par leur amitié non feinte, qui en a été l'une des plus étonnantes singularités. Même rivales, elles demeuraient complices. Elles se sont toujours appréciées (ou presque...) et même franchement adorées, au-delà peut-être du raisonnable. Point après point, match après match, elles n'ont eu de cesse de se tirer mutuellement vers le haut jusqu'à exploiter la quintessence absolue de leur potentiel, marquant ainsi profondément l'histoire de leur sport peut-être comme aucune autre joueuse. Et elles l'ont fait en toute connivence, conscientes d'être unies à jamais par leur légende commune.

"Gagner un Grand Chelem sans battre Martina, ça a un goût fade", avait déclaré Evert dans un entretien à Tennis Magazine en 1985. "Le jour où Chris partira, je la suivrai", avait renchéri Navratilova. Finalement, lorsque Evert est partie en 1989, Martina a continué quelques années de plus, le temps de gagner encore un Grand Chelem - Wimbledon 1990 - et de la rejoindre ainsi au nombre de titres majeurs remportés (18). Mais elle n'a plus jamais vraiment été la même. Navratilova sans Evert, Evert sans Navratilova, c'est un peu comme un jour sans pain. Ça a moins de sens. Et surtout moins de sel. Chacune d'elle est constituante de ce qu'est l'autre.

Les Chiffres Vertigineux d'une Rivalité Exceptionnelle

La rivalité Evert-Navratilova, ce sont d'abord des chiffres, vertigineux. Dans l'intervalle, un total de 80 rencontres (43-37 pour Martina), dont 22 en Grand Chelem (14-8). 60 finales (36-24), dont 14 de Grand Chelem (10-4). Des chiffres qui auraient pu être plus impressionnants encore si elles n'avaient pas été privées pendant quelques années de Roland-Garros (en raison de leur participation aux Intervilles américains) et si elles s'étaient rendues plus souvent en Australie.

Mais c'est surtout conjointement que les deux joueuses ont exercé une hégémonie inédite - en tout cas par sa longévité - sur le circuit féminin. A partir de l'instauration du classement WTA, en novembre 1975, jusqu'à août 1987, elles se sont partagé la 1re place mondiale pendant quasiment 12 ans, une dyarchie seulement interrompue durant 21 semaines par Tracy Austin en 1980, et deux en 1976 par Evonne Goolagong. Et encore, le règne très éphémère de cette dernière a été proclamé a posteriori, 30 ans plus tard, après la reconnaissance par la WTA d'une erreur dans les calculs.

Ces derniers avaient beau être un peu nébuleux à l'époque, nul(le) n'aurait su contester la domination outrancière du duo infernal. Un tandem qui, au total, a cumulé 592 semaines sur le trône (332 pour Navratilova, 260 pour Evert) et collecté 334 titres en simple (167-157). Dont, on l'a dit, 36 du Grand Chelem. Et 19 sur 20 entre l'Open d'Australie 1981 et l'US Open 1986, l'apogée de leur domination (surtout celle de Navratilova).

Ce fut, pourtant, au sortir d'une période où beaucoup pensaient qu'elles allaient se faire chasser par les jeunes, les Tracy Austin, Hana Mandlikova, voire Andrea Jaeger. Mais non. L'une après l'autre, toutes les suppléantes annoncées ont fini par plier sous le poids de leur charisme effrayant, perturbées par des problèmes physiques, des soucis personnels ou tout simplement découragées par l'adversité, ou ravagées par la pression.

Elles ont dû se contenter des miettes, quand les deux stars étaient diminuées, ou absentes, comme ce Roland-Garros 1978 remporté par Virginia Ruzici qui n'a jamais battu ni Evert (23 défaites), ni Navratilova (12 défaites). "Elles étaient des championnes extraordinaires, animées par un désir énorme de marquer l'histoire, témoigne la Roumaine, désormais agent de Simona Halep. Elles étaient plus fortes tennistiquement, bien sûr, mais aussi psychologiquement. J'ai eu quelques occasions de les battre. A chaque fois, j'ai faibli sur la fin. Face à elles, c'était plus compliqué de conclure..."

Le "NavratilEvert", lui, n'a jamais déraillé. Parce qu'il était sûr de sa force, et parce qu'il a toujours su se réinventer, jusqu'à ce que l'usure du temps ne finisse par se faire sentir. Enfin.

Chris Evert d. Martina Navratilova - 1988 Houston final


Les Débuts et la Naissance d'une Amitié

Quelle empreinte aurait laissé chacune des deux joueuses si sa consœur n'avait pas existé ? On ne le saura jamais tant leurs destinées, justement, se confondent. Celle de Chris Evert semblait toute tracée. Biberonnée au tennis sur les courts du Holiday Parks de Fort Lauderdale, une académie de renom que son père a dirigée pendant près de 50 ans, Chris, plus âgée de deux ans, est aussi arrivée deux ans plus tôt sur le circuit, en 1971, à 16 ans.

Quelques mois auparavant, en septembre 1970, elle frappe un premier gros coup, presque par accident. Alors qu'elle vient d'être sacrée championne des Etats-Unis des 16 ans et moins, la Floridienne est contactée par le promoteur d'un tournoi sur invitation disputé à Charlotte, sur terre battue.

Cette performance fait l'effet d'une déflagration. D'autant que par une drôle de coïncidence, elle a lieu au moment même où Billie Jean King, avec ses huit collègues du "Original 9", fonde le Virginia Slims, le tout premier circuit féminin. Lorsque Evert débarque un an plus tard pour jouer son premier Grand Chelem à l'US Open 1971, King supervise son parcours, là encore étonnant puisque l'adolescente, avec sa somptueuse robe blanche en dentelle, atteint les demi-finales en sauvant six balles de match au 2e tour.

Au même moment, Martina Navratilova n'est encore rien du tout. Elle n'a que très peu l'autorisation de franchir le rideau de fer et se contente de peaufiner les contours de son talent naissant sur les courts du club de Revnice, dans la banlieue de Prague, où jouent occasionnellement sa mère et aussi son beau-père, qui lui a donné son nom de famille après que son père biologique a disparu dans la nature.

Sa future rivale, dont l'image de poupée de cire commence à faire le tour du monde, figure en poster sur les murs de son club. A chaque fois qu'elle passe devant, Martina a les yeux de Chimène pour celle qui incarne à ses yeux tout à la fois un idéal de beauté, une perfection tennistique et un eldorado existentiel, de l'autre côté de l'Atlantique.

Cet océan, elle le traverse pour la première fois en février 1973, moment de son passage chez les professionnelles (à 16 ans), avec une tournée américaine qui l'amène dès la première étape à jouer un tournoi à Hallandale Beach, un quartier de Fort Lauderdale. C'est là, dans le fief de Chris, qu'a lieu la première rencontre entre les deux légendes, racontée par la journaliste américaine Johnette Howard dans le livre qu'elle leur a consacré ("Les Rivales").

Un mois plus tard a lieu ce fameux premier match, à Akron (Ohio), dans un certain anonymat. Evert le remporte en deux sets (7-6, 6-3), un score honorable pour Navratilova mais qui reflète la nette domination de l'aînée au début de leur rivalité. Cette dernière remporte en effet leurs cinq premiers duels et creuse un écart jusqu'à + 17 au bout de cinq ans. Malgré tout, elle est sur ses gardes. "J'avais cette sensation, confiera-t-elle, de rencontrer pour la première fois une joueuse plus talentueuse que moi."

Là où Chris fait preuve d'un professionnalisme exemplaire, Martina, elle, se disperse un peu. Grisée par ses premiers mois de semi-liberté aux Etats-Unis, elle se goinfre de burgers et d'ice-creams avec les 17 dollars d'allocation quotidienne qui lui sont "généreusement" attribués par la Fédération tchécoslovaque, laquelle continue de la surveiller étroitement et ponctionne le reste de ses gains. Résultat, au bout de ses deux premières saisons, elle n'a remporté qu'un tournoi. Mais elle a pris 10 kilos...

Des Personnalités Opposées, une Admiration Mutuelle

Evert et ses tenues affriolantes, ses coiffures impeccables, ses ongles vernis et ce comportement mutique seulement troublé, dans ses moments d'agacement, par un soupir d'exaspération accompagné d'un regard de feu. Navratilova et son apparence plus débraillée, ses cheveux en pétard, son tempérament agité et son émotivité à fleur de peau. Leurs jeux, en revanche, s'emboîtent parfaitement. Chacun de leur point fort magnifie celui de l'autre. Chacun de leur point faible est exploité par l'autre. Chacune est rentrée dans le cerveau de l'autre.

En réalité, elles ont davantage de points communs qu'on veut bien le croire. Surtout, elles se vouent très vite une forme d'admiration mutuelle. Parce que chacune semble posséder ce qui manque à l'autre. Chris incarne tout ce que Martina voudrait être. De son côté, Martina a cette pulsion de vie et cet esprit rebelle auxquels Chris, elle aussi marquée de près par ses parents, aspire également.

Rapidement, les deux jeunes femmes deviennent donc copines et même partenaires de double. Elles ne se rencontrent quasiment plus qu'en finale et se retrouvent souvent seule à seule dans les vestiaires. Cela les rapproche, à une époque où l'on ne voyage pas (encore) avec une armée de gens, où les portables n'existent pas et où il faut donc bien sociabiliser pour s'occuper. Alors, Chris et Martina mangent, s'entraînent et rigolent ensemble. Et, à la fin, elles se disputent la coupe. La gagnante est la première à réconforter la perdante.

Dans ce cheminement commun, le tournoi de Roland-Garros 1975 marque une étape importante. Non seulement elles s'y affrontent pour la première fois en finale de Grand Chelem (victoire de Chris en trois manches) mais elles s'y imposent aussi en double. Pendant toute la quinzaine, elles sont inséparables. Martina, de plus en plus frondeuse, a déserté l'hôtel officiel de sa Fédération pour prendre ses quartiers dans le même que Chris, au PLM-Saint-Jacques.

C'est au bar de cet hôtel haut de gamme du 14e arrondissement que le journaliste Alain Deflassieux effectue une rare interview commune des deux joueuses, pour le compte du magazine Tennis de France. Ce jour-là, il comprend à quel point la relation unissant les deux championnes va bien au-delà du sport.

Les Premiers Orages et la Fin d'une Ère

Une amitié qui, même vue par le prisme de l'époque, a quelque chose de miraculeux. Logiquement, elle ne résiste pas au passage de quelques orages. Le premier survient en 1976 quand Chris décide avant l'US Open de mettre un terme à leur partenariat en double, alors qu'elles viennent pourtant de remporter à Wimbledon leur deuxième Grand Chelem. Elle a compris que Martina, qui l'a battue pour la première fois la saison précédente à Washington, serait définitivement sa plus grande rivale. Et elle trouve qu'en jouant ainsi toujours ensemble, elle commence à lui dévoiler un peu trop son jeu.

Martina a du mal à encaisser la nouvelle. Elle voit encore en Chris l'amie plus que la rivale. Pour sa part, elle n'a pas encore mis 100% de son être dans sa discipline.

Statistiques Clés de la Rivalité Evert-Navratilova
StatistiqueChris EvertMartina Navratilova
Nombre total de rencontres3743
Rencontres en Grand Chelem814
Finales2436
Finales en Grand Chelem410
Semaines à la 1ère place mondiale260332
Titres en simple157167
Titres du Grand Chelem36 (Total combiné)

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