L'histoire du maillot de hockey des Maple Leafs de Toronto : Symbole de patriotisme et de rivalité

Le hockey sur glace a toujours rassemblé les Canadiens. À l’heure où Donald Trump ne cesse de menacer le pays d’annexion, les matchs entre le Canada et les États-Unis prennent une dimension politique. Comme lors de la rencontre, le 16 mai, entre l’équipe des Florida Panthers et celle des Maple Leafs de Toronto, où les supporteurs canadiens se sont montrés plus patriotes que jamais.

Les fans sont venus par dizaines de milliers dans l’aréna située au cœur de Toronto. Dans les immenses gradins, la foule est survoltée. L’hymne national O Canada est entonné et applaudi avec vigueur, et le drapeau national, feuille d’érable rouge sur fond blanc, taille XXL, flotte fièrement sur une marée bleu et blanc, les couleurs officielles des Maple Leafs, l’équipe de hockey sur glace de la ville.

L’enceinte sportive est pleine à craquer, face à une patinoire… vide. Les hockeyeurs de Toronto jouent en effet, ce 16 mai, à quelques milliers de kilomètres de là, à Sunrise (Floride), aux États-Unis, où ils affrontent les Florida Panthers, les champions en titre de la prestigieuse Coupe Stanley, lors des séries éliminatoires de ce championnat de la NHL, la Ligue nationale de hockey, qui regroupe les États-Unis et le Canada. Les écrans géants installés au-dessus de la glace feront l’affaire ; même à distance, les supporteurs ont tenu à faire le déplacement pour soutenir avec ferveur leur équipe favorite. Ceux qui n’ont pas eu la chance d’obtenir des billets se pressent à l’extérieur, où une fan-zone a été installée.

« Les Américains ne savent pas s’y prendre comme nous. C’est un sport CA-NA-DIEN », insiste avec fierté Brandon Rose, qui a fait près de deux heures de route avec ses enfants pour applaudir les Maple Leafs. Dans sa famille, le hockey est une passion transmise de génération en génération et sa fille rêve déjà de rejoindre une ligue professionnelle.

Les historiens sont formels : il faut remonter en 1987 pour trouver trace d'un contexte aussi brûlant. Cette année-là, du 28 août au 15 septembre, le Canada et les États-Unis, mais aussi la Finlande, la Suède, la Tchécoslovaquie et l'Union soviétique s'étaient réunis pour un grand tournoi. Et lors de cette « Canada Cup », le pays hôte était sorti vainqueur, porté par Mario Lemieux et Wayne Gretzky. C'était du très grand hockey mais c'était déjà plus que ça. Il était question d'honneur, de patriotisme.

À l'époque, le Canada et les États-Unis étaient en passe de conclure un accord de libre-échange historique. Et certains Canadiens y voyaient une manière pour les USA de faire main basse sur leur pays, au moins économiquement. Alors quand, en octobre 2024, Donald Trump a menacé d'imposer des « droits de douane à 25 % » sur les importations canadiennes, l'histoire a donné le sentiment de bégayer. D'autant qu'il ira même, quelques semaines plus tard, jusqu'à désigner son voisin comme un potentiel... 51e État. Une idée maintes fois évoquée depuis.

Chapitre marquant de l'hostilité entre les deux nations, la Canada Cup 1987, avec notamment les légendes Mario Lemieux et Wayne Gretzky (ici face à l'Union soviétique) dans les rangs canadiens.

Hasard du calendrier, la NHL avait choisi d'organiser un « 4 Nations Face-Off », du 12 au 20 février 2025. Une compétition au cours de laquelle Canadiens et Américains allaient s'affronter deux fois, le Star-Spangled Banner (l'hymne américain) être sifflé à Montréal, des bagarres éclatées... Juste avant la finale Canada - USA (remportée par les premiers en prolongation), Trump passa même un coup de fil à ses troupes !

Connor McDavid a, lui, récemment confié que ce tournoi avait beaucoup compté. « Nous nous sommes tous souvenus ce que c'était d'être un amateur de hockey, écrivait LA star dans The Players Tribune. D'être un fan de la Team Canada. D'être Canadien. »

C'est dans cette ambiance que la finale féminine des Jeux Olympiques 2026 s'est disputée jeudi dernier (victoire des États-Unis 2-1 après prolongation), mettant logiquement aux prises les deux géants (5 médailles d'or pour le Canada dans l'histoire, 3, désormais pour les USA). Les hommes s'affrontent, eux aussi, pour l'or ce dimanche (14 h 10, 9 médailles d'or d'un côté, 2 de l'autre). Sous le regard de Trump ?

Complexe d'infériorité et appropriation du hockey

« La politique exacerbe les tensions (autour de ces affiches), confie le préparateur physique d'un international canadien. C'est très tendu. Beaucoup de gens ont le sentiment que nous ne sommes pas pris au sérieux par une grande partie des Américains. » « Les Canadiens ont un peu un complexe d'infériorité, ils voudraient qu'on les respecte, prolonge l'historien Éric Zweig, originaire de Toronto. Et ils savent que c'est en hockey qu'ils ont la meilleure chance de montrer ce dont ils sont capables. »

L'historien glisse au passage que le siège social de la NHL ne se situe plus à Montréal mais à New York et que le commissaire de la ligue est né dans la Grande Pomme... Autrement dit, que les Américains ont pu donner l'impression de « chercher à s'approprier le hockey », sport national du voisin.

Mais pour Benjamin Krzywicki, fondateur du site Polish Puck, c'est dans les catégories de jeunes que la rivalité a « véritablement pris son envol ». « Chez les adultes, elle existe depuis 1920 et les premiers Jeux Olympiques (le Canada avait remporté l'or aux dépens des États-Unis) mais l'avance des deux pays (sur les autres) était telle qu'ils ont longtemps envoyé des équipes de clubs affronter les autres sélections, développe ce fin connaisseur du hockey international. Aujourd'hui encore, les Nord-Américains ne s'intéressent pas vraiment au Championnat du monde senior annuel, par exemple. Alors que son équivalent junior attire des foules immenses. »

Fin 2017, l'affiche USA - Canada, disputée en plein air, a ainsi conduit 45 000 spectateurs à braver le froid glacial et une tempête de neige (victoire 4-3 des Américains au New Era Field de New York).

Le 29 décembre 2017, l'affiche USA - Canada du Championnat du monde junior avait attiré 45 000 spectateurs dans le froid glacial du New Era Field de New York (victoire 4-3 des Américains).

Fin des années 90 : la bascule

Il faut dire que les Américains ont, eux aussi, appris à prendre cet affrontement très au sérieux. Zweig note qu'à la fin des années 1990, ces derniers ont commencé à rassembler leurs ouailles en amont des compétitions et à développer un esprit d'équipe, là où le rival se contentait de réunir ses meilleurs joueurs à quelques heures du premier match. « Progressivement, ces garçons ont grandi, sont arrivés en NHL, aux Jeux Olympiques... Et cette confrontation est devenue un enjeu majeur », décrypte-t-il. Dans les compétitions féminines, on raconte que les joueuses ont longtemps évité de se croiser dans les ascenseurs. « C'est ce qu'on m'avait appris à faire, expliquait ainsi récemment Angela Ruggiero, légende du hockey américain, sur The Athletic. On n'interagissait pas (avec les Canadiennes). »

Team USA contre Team Canada, c'était l'affiche fiévreuse de la finale du tournoi féminin des JO de Milan-Cortina, jeudi soir dernier (victoire des USA 2-1 après prolongation). Rebelote ce dimanche après-midi pour leurs homologues masculins.

Team USA contre Team Canada, c'était l'affiche fiévreuse de la finale du tournoi féminin des JO de Milan-Cortina, jeudi soir dernier (victoire des USA 2-1 après prolongation). Rebelote ce dimanche après-midi pour leurs homologues masculins.

En octobre 2025, Trump a, lui, reçu le Premier ministre canadien Mark Carney à la Maison Blanche. L'histoire du hockey sur glace retient que Willie O'Ree a été le premier joueur noir à jouer en NHL, en 1957/58 avec les Boston Bruins. Mais dix ans plus tôt, un autre homme, Herb Carnegie, aurait sans doute mérité cet honneur.

Tous ceux qui avaient côtoyé "Herbie", un joueur complet qui avait toutes les qualités du parfait hockeyeur, s'accordaient à dire qu'il avait parfaitement sa place en NHL, y compris Jean Béliveau qui a été son coéquipier durant deux ans aux Québec Aces. Une seule fois, à vingt-neuf ans, Herb Carnegie a été invité au camp de pré-saison des New York Rangers.

Même si certains observateurs estimaient qu'il s'y était montré le meilleur, les Rangers ne lui offrirent qu'un contrat mal payé pour évoluer dans leur équipe-ferme. Il préféra donc rentrer dans la ligue senior du Québec (dont le niveau de jeu s'approchait de l'American Hockey League - AHL - juste en dessous de la NHL), où il était bien payé, reconnu, et où il pouvait avoir un métier à côté et une situation sûre. Les Toronto Maple Leafs avaient également suivi Carnegie tout au long de sa carrière, mais ne franchirent jamais le pas de lui faire la moindre offre.

Et les raisons de cette réticence ne font guère de doute. Leur président Conn-Smythe aurait déclaré un jour qu'il était prêt à offrir dix mille dollars à celui qui... Herb Carnegie n'a jamais tenu rancune de ce dédain dont la NHL a fait preuve à son égard. Bien qu'il n'ait donné un aperçu de son talent que dans les petites patinoires de trois mille places de la ligue du Québec, il a été une vedette et, dans ses vieux jours, devenu aveugle, il a été reconnu comme un personnage éminent au-delà de son simple palmarès sportif.

Après sa carrière de joueur, il a eu du succès comme golfeur ou comme investisseur financier. Surtout, il a créé une des premières écoles de hockey au monde, la Future Aces Hockey School, un programme qui mêle éducation et sport en mettant en avant les valeurs de coopération et de développement par rapport à l'attitude agressive et visant la victoire à tout prix qui prévaut souvent dans le monde du sport.

Mais il ne faudrait pas oublier que le centre Herb Carnegie n'était pas seul, et qu'une grande partie de sa renommée sportive était due à ses deux ailiers, eux aussi noirs de peau, qui œuvraient pour lui fournir l'espace sur la glace afin qu'il s'illustre. À sa droite, Ossie Carnegie, qui n'avait pas la vitesse et la technique de son frère, mais qui luttait dans les coins et ne partait battu face à aucun défenseur. À sa gauche, Vincent "Manny" McIntyre, réputé pour chercher toujours la passe quant tout autre que lui aurait cherché à tirer, et qui alimentait donc son centre avec des services en or.

Il est donc étonnant de voir ce trio recevoir en 1947 une offre de France, un pays qui n'a qu'un très faible niveau de hockey. Mais le Racing Club de Paris bénéficie alors du mécénat de Charles Ritz, célèbre pour ses hôtels, ce qui lui permet de recruter des hockeyeurs canadiens de haut calibre. Le Racing veut le trio au complet, mais les "Black Aces" ne viendront pas à trois.

Herb Carnegie est alors marié, il a des enfants, et il trouve déjà la distance entre sa famille à Toronto et son travail à Sherbrooke (500 km) difficile à gérer. Les deux compères ne se lancent pas seuls pour autant dans ce grand voyage.

Une équipe comme le Racing voyant d'un bon œil tout renfort étranger pouvant compléter son effectif, toutes les connections amicales sont les bienvenues, et Vincent McIntyre peut ainsi amener avec lui Frank Morehouse. "Mush" connaît "Manny" depuis sa plus tendre enfance, puisqu'il est originaire comme lui de Devon, sur l'autre rive par rapport à Fredericton, grande ville du Nouveau-Brunswick, sur la côte atlantique du Canada.

Il a connu McIntyre, de trois années plus jeune que lui, dans les parties de hockey hivernales sur la rivière Saint-Jean gelée, et a confié ses souvenirs à l'historien du hockey Mike Wyman : "Parfois nous jouions avec des palets en bois. Quelquefois, celui-ci pouvait avoir quatre centimètres de large d'un côté et moins de trois de l'autre. Bien sûr, ce genre de choses tendait à prendre des trajectoires courbes et nous n'atteignons pas la cage bien souvent. C'est comme ça que Manny a développé sa longue foulée. Comme c'était l'un des plus petits, c'était à lui d'aller chercher les palets. Il faisait cela sans jamais se plaindre. Manny portait toujours une petite casquette noire qui s'envolait sans arrêt.

C'est en jouant dans le club des Timmins Ankerites que Morehouse a rencontré les frères Carnegie, nés à Toronto de parents jamaïcains. Il suggère alors au manager de l'équipe de construire une ligne avec trois joueurs noirs, et passe un coup de fil à son vieil ami Manny, alors à Truro (Nouvelle-Écosse) où il joue au baseball et au hockey, pour le convaincre de venir dans cette ville minière de l'Ontario. McIntyre est engagé, et on lui confie un job dans les mines d'or locales qui sponsorisent le club. Ses doigts sont pris dans une machine et deux d'entre eux sont partiellement amputés.

Ce n'est qu'à la fin de la saison qu'il revient au jeu, avec un gant spécial, pour participer aux play-offs menant à la Coupe Allan, qui couronne le champion amateur du Canada. Après une autre saison passée à Timmins, McIntyre rejoint l'armée, et lorsqu'il est démobilisé un an plus tard, c'est l'été et il recommence à jouer au baseball du côté de Trois-Rivières.

Il est même engagé comme professionnel pendant quelques semaines lors d'une tournée à Montréal de l'équipe des New York Cubans, qui évolue dans la... "Negro National League". Il existe en effet à cette époque des ligues professionnelles de baseball réservées aux noirs dans l'Amérique ségrégationniste. Ce facteur contribue aussi à la célébrité des Black Aces, immédiatement identifiables par les spectateurs. Ils sont l'attraction de la ville à Shawanigan en 1944/45, où c'est cette fois McIntyre qui appelle les Carnegie et convainc les dirigeants de reconstituer la ligne. Ensuite, ils évoluent dans la Ligue de Hockey Professionnel du Québec et y deviennent des stars. Ils constituent le meilleur trop offensif de la ligue et reçoivent parfois des ovations du public même à l'extérieur.

Herb Carnegie est élu trois fois consécutivement meilleur joueur de la ligue, la troisième en 1947/48 où il termine meilleur marqueur, alors que ses deux ailiers ont pris la direction de la France. De leur côté, au sein du Racing, Manny McIntyre et Ossie Carnegie s'adaptent rapidement. Ils deviennent vite les chouchous d'un public particulièrement nombreux.

Au match du 25 février 1948 face à une sélection britannique, on recense même 20 612 entrées payantes, record tous sports confondus pour le vieux Palais des Sports de Grenelle, surnommé par tous les Parisiens le Vel' d'Hiv. Au Canada, même s'il n'y a pas de loi ségrégationniste, les préjugés racistes restent présents, comme le montre la phrase de Conn-Smythe.

Depuis Joséphine Baker, victime du racisme aux États-Unis avant de devenir une vedette à Paris dans l'entre-deux-guerres, la France a pu apparaître comme un eldorado pour quelques noirs américains. C'est encore plus vrai dans l'après-guerre, où les noirs ne sont plus obligés d'affecter des clichés colonialistes (comme du temps de La Revue Nègre de Joséphine Baker) pour être reconnus en tant qu'artistes.

Le jazz est plus que jamais la grande mode du moment à Paris, où des légendes comme Louis Armstrong connaîtront leur heure de gloire. Nos deux hockeyeurs ne sont pas en reste. Si la NHL les avait snobés, ils sont en revanche traités à Paris comme s'ils étaient des stars mondiales de leur sport. Le Racing club de Paris fait alors des tournées dans toute l'Europe, en Grande-Bretagne, en Suède, en Suisse ou en Tchécoslovaquie.

Au bout de six mois, en effet, il est déjà temps de rentrer. Début octobre 1947, tout le monde était arrivé par paquebot. Mais le statut de stars de la vie parisienne acquis par Ossie et Manny se traduit dans les moyens de transport utilisés pour le retour. Ils ont en effet le privilège de se voir offrir des billets d'avion pour le voyage retour (McIntyre n'aura pas toujours le droit aux mêmes égards, puisqu'après sa carrière sportive il deviendra notamment - clin d'œil du destin - porteur de bagages dans un aéroport avec une seyante casquette rouge de groom), alors que dans le même temps, "Mush", Hervé Parent, le gardien Paul Lessard et même l'entraîneur-joueur Pete Besson sont renvoyés au Canada par bateau.

Prenez Hervé Parent : il avait déjà eu le temps d'être apprécié du public parisien puisqu'il était arrivé dès 1946. Né à Iroquois Falls en Ontario le 26 juin 1926, il a en fait grandi à Gatineau, au Québec, où ses parents ont déménagé quand il avait un an. Apreès ses deux saisons au Racing, il part jouer en International Hockey League (IHL) et deviendra en 1950/51 le meilleur marqueur de cette ligue mineure sous les couleurs des Grand Rapids Rockets.

C'est un joueur qui aime le jeu, surtout pas la bagarre. Il sait manier la rondelle même dans le trafic et en pâtit souvent en recevant les bâtons des adversaires dans le nez. Il se marie le 15 septembre 1952 avec Laurette Desforges et rentre en 1953 à Gatineau, où il travaille jusqu'à sa retraite pour la Canadian International Paper.

Que dire alors de Pete Besson ? Ses duels avec Charles Ramsay du Racing, avec intimidation mutuelle du regard, avaient animé les soirées de la première saison de hockey du Vel' d'Hiv en 1931/32. Une rivalité soigneusement mise en scène qui n'empêche donc pas Besson, l'ancienne figure du Stade, de revenir quinze ans plus tard... Dans l'intervalle, il a disputé six matches de NHL avec les Detroit Red Wings, mais il a surtout fait carrière en AHL, une ligue dont il a participé au premier All-Star Game (3 février 1942, avec une mention d'assistance à la clé), et dont il est devenu champion en 1944 en soulevant la Calder Cup avec les Cleveland Barons.

Entre-temps, l'heure de gloire du Racing s'était achevée faute d'argent. Les dirigeants n'avaient tout simplement plus les moyens de débourser de tels salaires et d'entretenir durablement une équipe aussi forte, entièrement étrangère, donc chère et inutile au développement des joueurs locaux.

The History Of The Maple Leafs vs. Canadiens Rivalry | Chronicles

Médailles d'or aux Jeux Olympiques
Pays Nombre de médailles
Canada (Hommes) 9
Canada (Femmes) 5
États-Unis (Hommes) 2
États-Unis (Femmes) 3

tags: #maillot #de #hockey #toronto