Le hockey est depuis plus d’un siècle une marque de l’identité canadienne. Depuis le début du XXe siècle, la pratique du hockey sur glace s’est généralisée au Canada et le hockey est devenu le sport national, une identité partagée d’un océan à l’autre.
Dans un document portant sur l’avenir des équipes de la LNH au Canada réalisé conjointement par Industrie Canada, les provinces, les municipalités et les équipes, le Forum des politiques publiques confirmait l’impact et le rôle important joué par le hockey dans la société canadienne. Le même texte mentionne une affirmation de la LNH: « Canada is and always has been the heart of NHL hockey. »
Selon un sondage national mené en mars 1999 par Decima Research, 72 % des Canadiens étaient d’avis que le hockey contribue à les définir comme Canadiens. De même, dans une enquête nationale du magazine Maclean’s leur demandant quelles sont les « choses qui [les] lient ensemble », le hockey arrivait au deuxième rang, précédé seulement par le système national de soins de santé.
Alors que le blogue le plus important sur le hockey au pays porte le titre évocateur de Hockeynation, le réseau CBC a capté toute l’importance du hockey dans la société canadienne en créant le concours Hockeyville. Ce concours, notable par l’engagement et l’esprit communautaires qu’il génère, consiste en l’élection de la meilleure ville de hockey au pays. Les collectivités de tout le Canada rivalisent entre elles afin de démontrer leur passion pour le hockey.
Chaque année, la ville gagnante reçoit 100 000 dollars pour la rénovation de ses installations sportives, en plus d’accueillir un match avant-saison de la LNH. Lors de l’année inaugurale du concours, en 2006, 450 municipalités ont participé, prouvant de facto tout l’intérêt pour le hockey à l’extérieur des grands centres urbains et confirmant son inscription dans la société canadienne.

Le Hockey et l'Espace Urbain : Une Conquête Partisane
Autrefois limités à l’enceinte de l’aréna, le hockey et ses rituels ont graduellement pénétré l’espace urbain par des mécanismes incitatifs mis en œuvre par différents acteurs de la sphère du hockey. Les villes de l’Ouest canadien sont les premières à avoir amorcé officieusement la hockeyisation de la ville. Ce phénomène, qui n’était qu’anecdotique il y a quelques années encore, est depuis devenu un outil de promotion et d’identification et un véritable enjeu d’aménagement.
Il y a un partage d’appropriations : le hockey s’est dans un premier temps appuyé sur la ville et la ville s’appuie maintenant sur le hockey. Le hockey est devenu un enjeu d’identité urbaine et d’aménagement. Ce phénomène, au-delà des considérations sportives et partisanes, soulève de nombreuses questions en termes d’urbanisme, dont la gestion du bruit, la sécurité urbaine, l’accessibilité aux sites publics, l’impact sur le transport, les aménagements touristiques et les installations pour les rassemblements.
La quête identitaire, socioculturelle et surtout urbaine dans laquelle s’inscrit le système de la « ville de hockey » est importante. Traduction du terme hockeytown, ce système est déterminé par quatre éléments : la hockeyisation (le transfert du hockey dans l’espace urbain), « La ville est hockey » (campagne publicitaire montréalaise), Hockeyville (un concours canadien visant à déterminer la ville la plus partisane au Canada) et la hockeyité (la passion pour le hockey).
Les Canadiens de Montréal : Un Fait Culturel
La plus ancienne formation en existence, les Canadiens de Montréal, a fêté son 100e anniversaire en 2009-2010. Les célébrations du centenaire, qui s’échelonnèrent sur trois saisons, ont constitué l’événement symbolique le plus important de la ville de Montréal depuis le 350e anniversaire de sa fondation, en 1992. Dans le dessein de susciter un intérêt « métropolitain », la direction marketing du Club de hockey Canadien désirait hisser le Tricolore au titre de « fait culturel » premier à Montréal en en propageant « la bonne nouvelle » : le hockey est de retour et Montréal vit au rythme du hockey.
Dans le contexte de l’après-lockout et des difficultés que connaît la Ligue nationale de hockey, le Canadien lançait en 2006 une campagne publicitaire associant directement l’image du hockey à celle de la ville. Baptisée « La ville est hockey », elle associait l’équipe à des références architecturales montréalaises. La ville agirait ainsi comme support de l’image des Canadiens et le hockey ne serait plus simplement un sport, mais une marque d’identité culturelle évoluant au cœur et à l’échelle de la ville.
La Hockeyisation des Villes Canadiennes : Exemples Concrets
Calgary et le "Red Mile"
C’est en 1985 que le hockey a conquis l’espace urbain dans l’Ouest canadien, et tout porte à croire que le processus de hockeyisation de la ville est un phénomène en croissance. C’est alors que s’amorça le C / Sea of Red, aujourd’hui une composante majeure de l’identité urbaine de Calgary. Après les parties des Flames, les partisans, dont le nombre atteignait régulièrement les cent mille personnes, envahissaient la 11e Avenue SO, connue alors comme l’« Electric Avenue ».
Ce phénomène de marée rouge se transporta sur la 17e Avenue SO durant les séries de la Coupe Stanley en 2004. Désormais surnommée Red Mile (le « Mille rouge ») par le maire de la ville, l’avenue est aujourd’hui indissociable de l’image du hockey à Calgary et est un symbole de la ville.
Cette appropriation de la voie publique au centre de la ville a eu un impact important sur le renouvellement identitaire de l’espace urbain de Calgary. La hockeyisation de la 17e Avenue amorça un processus de patrimonialisation de cette artère centrale, et « The Red Mile » est depuis 2006 une marque déposée détenue par une société de promotion privée.
Dans les orientations urbaines du Red Mile, le promoteur propose l’installation de webcaméras dans le but de diffuser en direct en tout temps le bouillonnement de la 17e Avenue et d’en faire un lieu de convergence des fans de hockey afin d’encourager et de célébrer leur équipe sportive.
Le conseil administratif de la Ville de Calgary s’est d’ailleurs réuni afin de développer une stratégie visant à trouver un équilibre entre « la quiétude des résidents, la sécurité du public et l’impact des bars riverains de rues comme la 17e Avenue et la 1re Rue SO. »
Lors des célébrations entourant le centenaire de l’Alberta, le Calgary Herald présenta cent de ses unes historiques. « L’année 2004 est celle où Calgary est devenue célèbre pour son Red Mile », écrivait le quotidien.
Winnipeg et le "White Out"
En réaction au « C of Red », l’organisation des Jets de Winnipeg de l’époque a répliqué en créant le Winnipeg White Out et en appelant la population à ne porter que des vêtements blancs lors des matchs à domicile. Ce geste signifiait la solidarité avec l’équipe. La renommée des hivers blancs à Winnipeg joua certes un rôle dans le choix de la couleur.
Pendant les séries éliminatoires, le cœur de Winnipeg devenait le réceptacle de cette foule blanche qui se réunissait à l’angle de Portage Avenue et Main Street. La tradition prit fin au moment du déménagement de l’équipe à Phoenix.
Edmonton et le "Blue Mile"
Les Oilers d’Edmonton, dans leur course pour la Coupe Stanley en 2006, amorcèrent un mouvement similaire à ceux de Calgary et de Winnipeg en promouvant le port de chandails bleus lors des matchs à domicile. Les médias d’Edmonton surnommèrent la Whyte Avenue « Blue Mile », afin de témoigner des rassemblements de partisans et de l’appropriation d’une artère symboliquement rattachée aux Oilers.
Cette avenue est rapidement devenue un lieu de rassemblement privilégié dans la ville. La création du site Bluemile. ca a participé à la formation de cette identité par la diffusion d’images des activités en cours sur Whyte Avenue. Plus qu’un lieu de célébration du hockey, le Blue Mile est désormais un lieu de festivités aux rituels très particuliers ayant pour scène l’espace public au cœur d’Edmonton.
Ottawa et le "Sens Mile"
Le hockey gagna également la rue dans la capitale nationale avec l’accession des Sénateurs d’Ottawa à la finale de la Coupe Stanley en 2007. Selon un fan, Ottawa devait naturellement prendre cette voie : « Calgary l’a fait dans ses rues. Edmonton l’a fait dans ses rues. Nous voulons que le pays sache que nous soutenons notre équipe. »
Celui-ci est donc né virtuellement le 15 mai 2007 grâce à l’initiative d’une personne de rassembler la population dans la rue Elgin, à l’angle de McLaren. Le 16 mai, l’information était reprise dans les quotidiens d’Ottawa et de Montréal et le processus de hockeyisation s’entamait. Le 28 mai, premier jour de la finale de la Coupe Stanley, la ville s’affairait à poser de nouvelles enseignes au nom du Sens Mile dans la rue Elgin.
Montréal : Une Hockeyisation Diffuse
Un nouveau rituel est né en 2008 à Montréal : le port du fanion sur les véhicules. Déjà bien ancrée à Toronto, cette coutume se propagea comme une traînée de poudre durant les séries éliminatoires ; cinq mille petits drapeaux se sont ainsi vendus chaque jour pour un total de près de 200 000. Toute la région métropolitaine se trouva décorée de ce symbole ambulant. À Montréal, la hockeyisation ne se concentra pas en un seul lieu. Elle se répandit à tout le centre-ville.
Les rues Crescent, de la Montagne, Drummond et Sainte-Catherine affichaient leurs couleurs, bleu-blanc-rouge, dans les vitrines de boutiques de vêtements, aux terrasses des restaurants, dans les halls d’entrée et sur les façades d’édifices, sur les lampadaires et même sur les casernes de pompiers.
Au square Victoria, Guillaume Pharand et Jean-Luc Lavallée, deux partisans qui avaient des talents de couturiers, confectionnèrent un énorme chandail des Canadiens et en revêtirent la sculpture de l’artiste Ju Ming.
Un match de Hockey pour changer le cours de l'histoire.
Les Défis Actuels du Hockey au Canada
Tous les témoins, bénévoles, éducateurs, dirigeants, croisés à Montréal, Québec ou Ottawa le confirment : le sport supposé national, pour enthousiasmant et représentatif qu’il soit, n’en est pas moins en perte de vitesse constante, et tout autant son pouvoir attractif et son image.
En 1999, toujours dans la partie francophone du Canada, la fédération de soccer recensait pour la première fois plus d’adhérents que celle de hockey. Les chiffres ne trompent pas. Depuis dix ans, le nombre de licenciés stagne, malgré l’apport non négligeable des filles et des seniors. Dans la seule région du Québec, il aurait même fondu de plus de moitié (de 200 000 à 80 000) au cours de la même période.
Parallèlement, pas moins de 1 000 équipes, toutes catégories d’âge confondues,auraient été supprimées. Plus significatif encore : le taux de pénétration du sport roi parmi les 10-17 ans est passé, pendant le même laps de temps, de 22 % à 13,6% !
Faute de combattants, les élus locaux rechignent à entretenir des surfaces « sauvages » et c’est au sein de patinoires agréées, donc coûteuses, que s’émancipent le plus souvent les apprentis champions.
Jacques Boisvert : « Sans les parents, le hockey serait mort ! Je vous assure qu’il en faut de la patience pour équiper, soutenir, conduire une jeunesse de plus en plus frileuse et repliée sur elle-même… »
Benoît Barbeau encore : « L’attention n’est plus la même. Les gosses s’intéressent aux mouvements, aux couleurs, mais pas forcément à la tactique et à la stratégie. C’est une culture qui petit à petit s’évapore. Qu’on le veuille ou non, le hockey est un sport de tradition qui répond à certains codes, qui représente une culture, un enracinement, la perpétuation de valeurs figées pas forcément en phase avec celles d’une jeunesse en perpétuel mouvement qui doute et se cherche constamment. Notre société multiethnique ne se sent pas autrement concernée par le hockey et, dans les quartiers pauvres, on a souvent d’autres priorités à faire valoir que l’achat d’une paire de patins ou même d’un ticket de stade… »