Ligue de Football Américain Féminin: Définition et Enjeux

L’arrivée des femmes dans des espaces historiquement dédiés aux hommes pose une double question en termes de dynamiques, celle de la féminisation ainsi que celle de l’évolution des rapports sociaux de sexe. L’actualité de ce questionnement se poursuit par de nombreux débats dans différents espaces sociaux et culturels.

150 ans d'histoire de football féminin + Marinette Pichon / 3107

Si C. Fischler (1993) souligne la féminisation des mœurs, François de Singly (1993) nuance l’ampleur du phénomène en évoquant plutôt un déplacement des modalités de la domination masculine. La féminisation des espaces sociaux et de ses modalités semble un élément central de l’analyse de l’évolution des rapports hommes-femmes.

Un Intérêt Tardif pour le Football Féminin

D’une manière générale, le sport n’a pas souvent été le terrain de grandes luttes pour la cause des femmes (Prudhomme-Poncet, 2003), d’où l’intérêt tardif que lui ont porté aussi bien les études féministes que les sciences sociales.

L’évidence de la forte connotation sexuée - « le football est un sport d’hommes » - en fait un analyseur original de la dynamique des relations de genre. Le genre, pris comme outil d’analyse des faits sociaux (Scott, 1988), est ici adjoint au concept d’identité.

Il serait faux de penser, note J. Bultler (2005), qu’il faudrait d’abord discuter de l’« identité » en général pour pouvoir parler de l’identité » de genre en particulier, et ce pour une raison très simple, « les personnes ne deviennent intelligibles que si elles ont pris un genre […] selon les critères distinctifs de l’intelligibilité du genre ».

Dans leurs territorialités, genre féminin et genre masculin ne peuvent se soustraire d’une référence l’un à l’autre. C’est dans ce sens que Goffman (2002) voit dans le genre une «sous-culture» c’est-à-dire «cet espace dans lequel les identités s’affrontent et s’observent, négocient, se perdent en se fondant l’une à l’autre, pour pouvoir ensuite revenir en arrière ou ne jamais revenir».

Cette posture montre le caractère dynamique des identités, «il n’y a pas une identité qui ne soit jouée, formée, modelée et redéfinie tous les quarts d’heure par son interaction avec d’autres identités » (La Cecla, 2000). Des conditions matérielles et immatérielles permettent aux hommes et aux femmes de se côtoyer dans l’espace du football.

Cette cohabitation appelle d’autant plus à une lecture de leurs relations dans lesquelles le genre apparaît comme une catégorie d’analyse pertinente de la perpétuation ou de la mutation de l’espace sur le plan des pratiques, des symboles, du langage et des représentations.

Le Football des Femmes: Une Activité en Soi?

Aussi, le « football féminin », ne saurait constituer une activité en soi, il est un ordre construit en référence à la différence de sexe. Pour vider cette expression de toute dimension essentialiste, nous pouvons lui substituer différentes expressions comme "le football des femmes", l’activité ou la pratique des femmes, sans préjuger du statut de la différence, ni de ce qu’elle comporte de réductible ou d’irréductible, de « naturel » ou de « culturel ».

Si le football reste dominé par les hommes, il connaît aujourd’hui une progression croissante des femmes parmi les licencié(e) s comme nous le verrons. Cette intrusion n’est pas sans conséquence et semble faire écho au déplacement des frontières de genre, de leurs espaces et complexités (Kergoat, 1992, 2000).

En mettant l’accent sur la reproduction sociale du modèle masculin dominant, certaines recherches interrogent les inégalités ou les hiérarchies entre les sexes.

L’expression de cette domination masculine ne s’impose plus avec évidence (Bourdieu, 1998), alors même que les rapports hommes/femmes restent asymétriques, revêtant « les habits neufs de la domination masculine » (De Singly, 1993). Le prolongement de cette logique de domination serait alors, comme le montrent d’autres travaux, la «virilisation» des femmes.

En s’engageant dans un environnement sexuellement connoté, les femmes s’approprieraient les caractéristiques de la culture masculine dominante. Ainsi, « l’engagement d’une femme dans un sport «masculin » et la possibilité d’y éprouver du plaisir, nécessitent des dispositions à priori peu fréquentes chez les femmes » (Menesson, 2004, 2005). Cette perspective d’invisibilisation par appropriation des attributs, dispositions, et modalités d’actions du groupe dominant, a été mise en évidence dans les dynamiques d’intégrations de différentes minorités (Marcellini et al.

Dépasser les Conceptions Binaires du Genre

Cette posture tend à dichotomiser les relations de genre. Sur la féminisation des anciens bastions masculins, N. Le Feuvre (2001, 2003) montre les limites d’une conception essentiellement virilisante des femmes : « "la transgression" opérée par les jeunes femmes s’orientant vers des espaces professionnels masculins est pensée uniquement à l’intérieur d’un système binaire défini en terme de «masculinité»/«féminité», où la seule échappatoire à la domination consisterait, pour les femmes, à adopter les pratiques des dominants ».

Dans cette perspective, le «sexe biologique» l’emporte à nouveau sur «le sexe social» et ceci, parce que les définitions du masculin et du féminin s’inscrivent dans des logique relativement fixiste, limitant les significations du genre aux idées orthodoxes sur la masculinité et la féminité (Butler, 2005).

Dans le prolongement de ces limites, nous tenterons dans cet article, de creuser une piste de réflexion alternative qui laisse penser que l’engouement timide, mais croissant des femmes pour le football pourrait s’inscrire dans des logiques originales et subtiles. C’est dire qu’au-delà des logiques égalitaires ou d’émancipation des femmes, leur intrusion dans cet « environnement masculin », serait potentiellement porteuse de changement et appellerait à une re-lecture des cadres classiques, «schémas», « ordres» ou «normes» de genre.

Loin de récuser la domination masculine ou même les dimensions virilisantes dont est porteur le football, nous cherchons à traduire le caractère mobile et ambivalent des rapports hommes/femmes et dont une analyse en termes de genre montre la pertinence. Ce travail souhaite apporter une contribution à la réflexion sur la re-(dé)-construction du genre, en situant son objet sur l'étude de ses dynamiques dans ce qui, abusivement est nommé « football féminin ».

Dans une perspective compréhensive, il s’agit de saisir comment les femmes s’approprient l’activité via les dynamiques de genre. En d’autres termes, comment le jeu du football se traduit en des enjeux de genre ? L’hypothèse qui guide ce travail est celle du genre comme une construction réflexive.

Il s’agit d’une posture d’analyse partant des données de terrain qui révèlent un processus mouvant. A notre sens, le genre ne peut être examiné uniquement en termes d’opposition (entre masculin et féminin), qui plus est, figées. Cette posture réduit les phénomènes sociaux en de simples alternatives.

Par processus réflexif, nous entendons penser la place des ré-ajustements, de la créativité, de la distanciation dans l’élaboration du genre dans l’espace du football au féminin. Ainsi le genre serait le reflet d’un phénomène social qui se construit au-delà des oppositions directement perçues.

Notre approche, à la fois quantitative et qualitative bénéficie du recoupement de divers outils empiriques : socio-historiques, statistiques, observations et entretiens ethnographiques. Notre questionnement se fonde donc en premier lieu sur un état général de la question féminine dans le football en France.

En resituant la pratique féminine dans son contexte socio-historique, mais aussi culturel, le genre apparaît dans sa dimension dynamique de re-questionnement des catégories de sexe. Il s’agit, à travers une analyse sociodémographique, d’interroger l’évolution et la distribution de l’activité footballistique selon le sexe (Nnémé Abouna et Lacombe, 2004).

Observations de Clubs Mixtes

Les clubs observés, le « FC Etoile » et le « FC Espoir », sont des clubs mixtes dans le sens où il y coexiste des sections masculines et féminines. Pour mieux recouper l’information, les sections ont été indifféremment observées, mais avec un accent particulier sur les sections féminines.

Celles-ci ont été observées pendant presque deux ans (de novembre 2005 à juin 2007) dans leurs différentes temporalités (entraînements, matchs, soirées festives, etc.). La pratique du football par les femmes est une activité ancrée dans l’histoire, même si son institutionnalisation est plus récente.

Histoire et Résistances

La Fédération Française de Football (FFF) fait état de l’apparition des premières équipes féminines en 1916, attestant d’un phénomène ancien qui aurait jusqu’alors évolué de manière confinée ou clandestine (Prudhomme-Poncet, 2003). Ainsi, la pratique féminine serait bien plus ancienne que ne le laisse penser sa reconnaissance officielle par la FFF en 1970, témoignant de résistances politiques.

Elle fait une apparition après la première guerre mondiale, alors qu’elle est l’objet auparavant de nombreuses controverses2. Comme l’ensemble de l’histoire du sport au féminin, l’engagement des femmes à cette période suscitait de nombreuses critiques, en attestent ces propos (anciens) rapportés par L. Prudhomme-Poncet : « leur valeur de footballeuse est si faible qu’une équipe de 12 ans l’emporte sur elles à la fois par le maniement du ballon et par l’intelligence du jeu ».

Par ailleurs, une réglementation spécifique visant à protéger les joueuses du danger de la compétition leur est appliquée alors que l’organisation du sport féminin reste indépendante de celui des hommes. Différentes sources montrent en effet que l’organisation et la gestion se faisaient alors au sein des associations ou sections spécifiquement féminines, la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF) devenue quelques années après la Fédération Féminine et Sportive de France (FFSF).

L’histoire de l’avènement du sport au féminin serait donc celle de luttes et conquêtes : « rejetées des pratiques et des institutions sportives, elles sont d’abord amenées à s’organiser de manière autonome dans le premier tiers du XXème siècle, avant de rejoindre leurs homologues masculins institutionnellement et réglementairement au fur et à mesure de l’avancée de l’égalité des sexes dans la société et des transformations du système sportif lui-même » (Terret, 2005).

Gestion Actuelle et Hiérarchie

Aujourd’hui, si pratique féminine et masculine du football sont gérées au sein d’une même institution, elles sont loin de se confondre. En effet, la Commission Centrale Féminine reste l’organe de gestion de la pratique féminine au sein de la Fédération Française de Football. Cette commission a certainement sa place, mais traduit aussi un système hiérarchique car, la pratique féminine est au rang des « sous pratiques mineures » des enfants, de loisir ou d’entreprise, qui bénéficient toutes de statuts spécifiques.

La légitimité féminine est donc encore à construire dans les activités sportives édifiées pour la plupart, dans l’histoire des rôles sociaux masculins (Davisse 2006). Autrement dit, l’intégration d’un nouvel ordre de significations (Berger et Luckman, 2006) reste problématique du fait de cet héritage. Sport roi, sport populaire, sport historique, le football contemporain est imprégné de cette histoire qui renforce au fil des temps les représentations stéréotypées des joueuses, alors que d’autres, tel le tennis parviennent à matérialiser certaines avancées vers l’équité.

Disparités et Évolution des Effectifs

Tout d’abord les disparités entre les effectifs masculins et féminins montrent que le football reste une affaire d’hommes. Ainsi, « le sport, parce qu’il participe du procès de socialisation, reproduit les distributions et attributions sexuées » (Lacombe et Moulin, 2003). Cette distribution relance le débat sur la division du monde social en un système bipolaire (pôle masculin et pôle féminin) où des cadres spécifiques sont attribués à chaque pôle, tout comme une hiérarchie éminemment masculine les préside.

La domination masculine autoriserait et stimulerait ainsi la reproduction au sein du milieu sportif comme de celle du système social global (Vieille Marchiset, 2004). Contrairement à celle des hommes, la courbe des licences féminines est ascendante.

Signalons qu’elles représentaient 0,3% des effectifs du football en 1971 et qu’elles sont 2,71%, presque dix fois plus, en 2006. Cet accroissement peut-il être le symbole d’une transformation de l’imaginaire social, même si la pratique masculine n’a pas reculé dans sa forte résonance médiatique ?

La conceptualisation de la féminisation apparaît d’autant plus importante dans ce cadre que le football compte en valeur absolue des effectifs féminins plus importants que certains sports sexuellement moins connotés. En effet, la F.F.F. est l’une des fédérations sportives comptant un nombre important de sportives et paradoxalement ou non, la part des femmes, par rapport à ses effectifs globaux reste très faible. Le football enregistre par exemple 50 000 pratiquantes représentant 2,71% de ses effectifs en 2006 ; parallèlement dans les sports de glace, seulement 20 000 pratiquantes (à peine la moitié du nombre de joueuses de football) représentent 49,4% des effectifs.

Année % de licences féminines
1971 0,3%
2006 2,71%

Cette logique ambivalente de développement de l’activité féminine et de domination masculine, appelle à une certaine prudence, dans l’analyse des processus de féminisation du football et des rapports sociaux de sexe. Un univers n’a pas brusquement basculé en bouleversant de part en part la totalité des rôles et des sensibilités, comme le remarque G. Vigarello. Ce qui rend plus difficile bien sûr d’en apprécier les changements réels » (1993). L’évolution du nombre de femmes n’est au final, qu’un révélateur partiel et partial de processus où la construction d’un genre féminin reste le questionnement fondamental.

La médiatisation d’un sport n’entretient pas de relation mécanique avec sa vitalité ou sa démographie ; sa lisibilité, ou la dimension spectaculaire, peuvent prévaloir. La réelle visibilité féminine vient de la création de sections féminines dans les clubs à l’origine exclusivement masculins.

Dans les clubs observés, hommes et femmes, filles et garçons se côtoient pourtant, il est difficile d’ignorer les rapports entre les sexes marqués par des enjeux du pouvoir masculin. Cependant, quelle que soit la place faite aux sections féminines, celles-ci semblent représenter un « label »4 pour les clubs, bien que les directives de la FFF5 « encouragent » les clubs à créer des sections féminines au sein de leur structure.

Motivations des Clubs

En effet, pour certains clubs, le football féminin apparaît comme une « cause noble à défendre », position qui va dans le sens de la politique nationale sur la parité. Pour d’autres, en répondant ainsi aux sollicitations des instances dirigeantes, « ça permet de faire bien », avoue un dirigeant6, ou « d’engranger » des subventions7.

Dans le meilleur des cas la bonne volonté, même déclinée par des actions volontaristes, ne suffit pas à changer l’ordre du monde… Il semble difficile de porter un jugement sévère sur cet engagement en demi-teinte de certains clubs ...

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