Pour la première fois depuis 2010, la Syrie participe au sommet de la Ligue arabe, organisé dans la ville saoudienne de Jeddah. Cette réintégration réhabilite un peu plus le régime de Bachar al-Assad, responsable d’un conflit sanglant qui a fait plus de 500 000 morts et des millions de déplacés.

Situation démographique en Syrie.
Un Revirement Progressif Initié par les Pays du Golfe
Cette volonté a été lancée par les pays du Golfe, en particulier les Émirats arabes unis, qui ont été les premiers à rouvrir leur ambassade à Damas, en décembre 2018. L’Arabie Saoudite leur a emboîté le pas plus récemment, début mai. Ces deux pays ont compris que leur retrait du pays avait permis de laisser le champ libre à Téhéran, ce qu’ils veulent éviter à tout prix.
L’objectif est de contrer l’influence iranienne en Syrie. En se rapprochant de Damas, Riyad et Abou Dhabi signent enfin la fin du processus de contre-révolution entamé en 2011, considérant que ces mouvements de contestation touchent à leur fin.
Le régime syrien a "failli à ses engagements" constate la Ligue arabe
Les Motivations de l'Arabie Saoudite
L’Arabie Saoudite du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) cherche par ailleurs à prendre la tête de la diplomatie régionale. Le sommet de la Ligue arabe, qui se tient à Jeddah, est ainsi une manière de concrétiser son autonomisation sur la scène régionale.
La lutte contre le trafic de captagon est la priorité de l’Arabie Saoudite, puisque cette drogue ravage sa jeunesse.
Les Enjeux et les Défis
L'Influence Iranienne
La réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe est-elle aussi un moyen de blanchir le régime de Bachar al-Assad ? Les pays arabes, en particulier les États du Golfe, ne sont pas du tout sensibles à la question des droits de l’homme. D’où le retour en force dans la région des régimes autoritaires, qui avaient semblé avoir été ébranlés en 2011 et en 2019.
Cette stratégie permettra-t-elle réellement de contrer l’influence iranienne ? Ça va être compliqué. On a vu par exemple que le président iranien Ebrahim Raïssi a débarqué à Damas quelques jours seulement après l’annonce de la normalisation des relations entre la Syrie et l’Arabie Saoudite. Il s’agit d’un signal très fort envoyé par Téhéran pour rappeler à son allié syrien que c’est lui qui est venu à son secours durant la guerre et qui lui a permis de rester au pouvoir. Je ne crois pas que Bachar al-Assad, de son côté, n’ait pas pu donner une quelconque garantie aux pays du Golfe sur la perte d’influence de l’Iran.
Les Concessions Attendues de Bachar al-Assad
Les États de la Ligue arabe ont fait le pari d’amener peu à peu Bachar al-Assad à des concessions, notamment sur les questions du retour des réfugiés, de la lutte antiterroriste et sur le fléau du trafic de captagon.
Sur les questions du terrorisme comme du retour des réfugiés, Bachar al-Assad a toujours su qu’il a entre ses mains une capacité de nuisance qu’il brandit et qui tétanise la terre entière. Il tente de faire comprendre à tous ceux qui ne sont pas de son côté qu’ils pourraient en subir les conséquences. Tout cela dans l’objectif de retrouver une stature sur la scène régionale.
Mais il y a très peu de chance que le régime syrien mette en œuvre les mesures qu’il s’est engagé à prendre. L’objectif de Bachar al-Assad est effectivement d’obtenir de l’argent de la part des pays du Golfe.

Carte de la Syrie et des pays voisins.
Le Rôle Historique du Régime Syrien
Finalement, Bachar al-Assad apparaît comme le grand gagnant de cette guerre ? Ce régime a toujours su utiliser sa position géopolitique. Le régime de Hafez al-Assad (1971-2000) avait déjà obtenu des financements considérables de la part des pays du Golfe, et de l’Arabie saoudite en particulier, face à Israël. Bachar al-Assad appuie sur les mêmes ressorts qui avaient été utilisés par son père dans le passé.
Les Divergences au Sein du Monde Arabe et de l'Europe
Les Pays Réticents
A contre-courant de l’Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis, quels pays étaient réticents à la réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe ? Le Qatar, qui a beaucoup soutenu la révolution syrienne et qui cherche à se détourner de l’Arabie Saoudite, a annoncé qu’il ne s’opposerait pas à la réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe, mais ce n’est pas pour autant qu’il renouera les relations diplomatiques. Le Maroc, contrairement à son voisin algérien, adopte la même position.
Les Divisions Européennes
Il existe une vraie tension en Europe sur la question de la normalisation avec Damas. Deux pays, la France et l’Allemagne, y sont fermement opposés, tandis que d’autres (l’Italie, l’Autriche, la Grèce, la République tchèque…) y sont plutôt favorables. Certains États européens ont même déjà rouvert leur représentation diplomatique à Damas. L’ambassadrice tchèque n’a par exemple jamais quitté la Syrie. La normalisation des relations entre la Syrie et les pays arabes risque d’accroître les tensions au sein des Européens.
La Réintégration de la Syrie : Une Victoire pour Assad ?
Douze ans après son exclusion de la Ligue arabe, Damas est invité au sommet. Le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe est-il un succès majeur pour Bachar al-Assad ? Clairement, oui. La Syrie avait été exclue de l’organisation en 2011 après que Bachar al-Assad a fait tirer sur son peuple et initié une guerre civile. Douze ans plus tard, le dictateur, qui l’a emporté militairement grâce à ses alliés iraniens et russes, redevient petit à petit fréquentable.
Au nom du retour à la stabilité régionale, l’Arabie saoudite, qui avait soutenu l’opposition syrienne, déroule le tapis à Assad. En échange, Bachar al-Assad n’a rien lâché ou presque, si ce n’est freiner la production de sa principale ressource, les amphétamines, dont il inonde ses voisins. La normalisation avec la Syrie était déjà lancée depuis un an, à l’initiative des Émirats arabes unis. Mais la spectaculaire annonce, a donné un gros coup d’accélérateur.
Les Sanctions Américaines
Un projet de loi américain, baptisé «antinormalisation du régime de Bachar al-Assad», prévoit d’élargir les sanctions contre la Syrie et ses soutiens… Le président Joe Biden a toujours été clair sur ce propos.
Conséquences et Perspectives
Les États arabes ont mis fin à plus d'une décennie d'isolement du régime de Bachar Al-Assad. Malgré les accusations pour "crimes de guerre" et "crimes contre l'humanité" qui visent son régime, Bachar Al-Assad participe à une réunion de la Ligue arabe à Djeddah, une première après avoir été écarté de l'organisation en 2011. En raison de la répression sanglante menée contre l'opposition, Bachar Al-Assad a longtemps été persona non grata dans la région.
Le retour de Bachar Al-Assad sur la scène régionale a débuté en 2018. Les Émirats et Bahreïn rouvrent alors leurs ambassades dans le pays. Les Émirats ont un temps soutenu l'opposition syrienne quand elle avait des chances de gagner. En mars 2022, Bachar Al-Assad a été reçu à Abou Dhabi par le prince héritier Mohammed Ben Zayed. C'est la première fois que Bacar Al-Assad se rendait dans un pays arabe depuis le début de la guerre.
Jusqu'en 2022, l'Arabie saoudite bloque la réintégration de la Syrie à la Ligue arabe. Mais la récente détente entre l'Arabie Saoudite et l'Iran a permis de débloquer la situation. Au sein de l'organisation panarabe, quelques voix assurent toutefois qu'elles ne normaliseront pas leurs relations avec Damas. Le Qatar en fait partie.
Grâce à cette réintégration, la Syrie, détruite par plus d'une décennie de guerre, espère pouvoir se reconstruire. La Syrie et la Ligue arabe restent cependant divisées sur plusieurs sujets. Les pétromonarchies souhaitent que Bachar Al-Assad s'engage à juguler le trafic de Captagon. De leur côté, la Jordanie et le Liban espèrent que la Syrie va rapatrier les réfugiés syriens installés sur leur sol depuis le début de la guerre.