Telegram, connue comme « l'application des djihadistes » et aujourd'hui largement utilisée par les politiques de tous bords, est devenu le nouvel outil des streamers sportifs illégaux. Créé en 2014 par deux frères russes, Nikolaï et Pavel Dourov, Telegram séduit par la sécurité et la protection des données offertes par l'application. Ils y retransmettent gratuitement de nombreux événements (Ligue 1, MMA, NBA...).

L'essor du streaming illégal sur Telegram
Le constat est saisissant : pour l’ouverture de la saison, le 16 août dernier, au moins 200.000 personnes s’étaient ainsi tournées vers la messagerie Telegram pour y regarder le match opposant Le Havre au Paris Saint-Germain (1-4), d'après Le Parisien. Une ruée pas anodine et indicative de la montée en flèche de l’application d’origine russe dans l’écosystème du streaming sportif illégal.
« La retransmission des matchs sur les boucles Telegram n’est pas un phénomène nouveau, rappelle Mohammed Boumediane, PDG de l’entreprise Ziwit, un des leaders dans le marché de la cyberdéfense. On l’a vu émerger lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Mais c’est devenu de plus en plus important au fil des années surtout aujourd’hui avec le contexte de hausse de prix d’abonnements. Ça a clairement fait exploser la prolifération des liens de diffusions frauduleuses. »
Alors que la consommation pirate a longtemps été une aventure sur internet, quand il fallait zigzaguer entre les multiples fenêtres ouvertes automatiquement, regarder un match sans payer est devenu un jeu d'enfant sur la messagerie cryptée. La facilité d’accès est frappante. Il suffit de fouiller banalement sur les réseaux sociaux, et en deux clics le tour est joué : un lien de diffusion vous renvoie vers un canal parallèle pour regarder le match de L1 de votre choix dans un relatif anonymat et surtout sans débourser le moindre centime. La manœuvre, qui se déroule sur l’application Telegram, est évidemment illégale.
Plus d'un demi-million de personnes ont suivi sur Telegram, le 7 mars, le combat de MMA Doumbè-Baki diffusé légalement sur DAZN qui n'a pas communiqué son audience, certainement plus confidentielle. Plus de 250 000 internautes ont visionné via Telegram le quart de finale retour de Ligue des champions Barça-PSG (1-4), le 16 avril.
Un étudiant lillois, a regardé le quart de finale retour de Ligue des champions, Barça-PSG (1-4), le 16 avril sur Telegram. « J'ai regardé le match en qualité HD, sans aucun bug et le tout gratuitement », se vante-t-il. Plus de 250 000 personnes l'ont imité ce soir-là, sans payer d'abonnement à Canal+ ou RMC Sport, les diffuseurs des meilleures affiches de C1.
Tous ont basculé en raison de la fragmentation de l'offre sportive, obligeant à multiplier les abonnements et donc les dépenses. Cette année encore, les droits de la L1 et des Coupes d'Europe se répartissent entre quatre chaînes : Amazon Prime Video, Canal+, beIN Sports et RMC Sport. Soit 816 € par an pour regarder l'ensemble des compétitions.
Fonctionnement Technique et Organisation
« Techniquement, c’est très facile d’y créer des liens pour streamer des événements sportifs en direct, pointe Hervé Lemaire, patron de LeakID, une société spécialisée dans la protection des ayants droit comme la Premier League ou la Serie A italienne. Pour les utilisateurs, c’est encore plus facile, parce qu’il suffit de se connecter et cliquer pour suivre le match. C’est terrible pour toute l’industrie du sport. »
Avec seulement un ordinateur, une bonne connexion internet et un VPN (réseau privé virtuel permettant de ne pas être géolocalisé), « tout le monde peut créer un lien de diffusion » sur l'application. « C'est très simple techniquement de lancer un stream. Le plus compliqué, c'est l'organisation, et savoir se développer », répète celui qui opère depuis Dubaï, la Thaïlande ou Bali.
Pour assurer la diffusion, toute une organisation est mise en place chaque soir de match. Et un autre vérifie que le streaming marche pendant la diffusion », détaille Julien (*), dans le streaming sportif sur Telegram depuis deux mois, et qui compte déjà plus de 200 000 abonnés. Pour lui, « impossible de gérer tout seul un streaming sans une équipe derrière ».
Doté d’un système de protection des données personnelles cryptées et accessibles gratuitement depuis un smartphone, une tablette ou un ordinateur, avec comme seule condition de lier un numéro de téléphone, Telegram, initialement connu à ses débuts en 2014 comme « le réseau social des djihadistes », présente le prototype de l’appli idéal pour les pirates.
Un business juteux pour les pirates
Car, si les diffusions restent gratuites, un business illégal mais juteux existe derrière ces canaux aux noms farfelus. Les soirs de match, des liens publicitaires pour des conseils en paris sportifs, de la falsification de documents officiels ou des comptes pornographiques fleurissent. « L'illégalité des partenariats n'est pas notre problème. On n'enquête pas sur chaque mec qui nous demande de faire de la pub », admet Jules (*), un streamer lycéen de terminale (60 000 abonnés).
D'autres réalisent des collaborations avec des comptes de conseils en paris sportifs. « Je suis payé 7 centimes à l'abonné sur mon canal pour un post publicitaire, détaille Sébastien (*), 50 000 abonnés. Quand j'ai diffusé les combats de Cédric Doumbè, Benoît Saint-Denis et Francis Ngannou, j'ai gagné environ 20 000 € en trois jours. » Via un virement en cryptomonnaie que nous avons pu consulter, il a déjà gagné 5 000 € grâce à de la pub pour de « la vente de formation en direct ». Une somme ensuite versée via PayPal ou en cryptomonnaie pour « plus de sécurité ».

La riposte des ayants droit et les sanctions encourues
Pour les contrer, les diffuseurs et ayants droit font appel à des prestataires de service spécialisés en cybersécurité. Grâce à plusieurs algorithmes, ils détectent les liens frauduleux et les notifient au réseau social. Longtemps sourd aux demandes de retrait des liens, Telegram se plie depuis peu aux requêtes.
Mais, pour de nombreux diffuseurs, la fermeture de ces groupes reste encore insuffisante. « L'objectif principal est d'obtenir un retrait pendant l'événement. Malheureusement, Telegram ne répond pas toujours à nos notifications et lorsqu'ils le font, cela peut être jusqu'à vingt-quatre heures après », regrette Sarah d'Arifat, directrice juridique de beIN Sports.
Avant la fermeture du live streaming, le pirate reçoit en effet trois avertissements par message privé. De quoi lui laisser le temps de programmer des liens de secours et d'assurer la diffusion. « La plupart du temps, mes canaux se font bannir le lendemain de la diffusion, constate Sébastien. Finalement, on diffuse la plupart du temps l'intégralité du match via les canaux de secours. »
Depuis 2022, les auteurs des piratages encourent trois ans de prison et 300 000 € d'amende. Mais cette sanction est peu appliquée. Contactée, l'Arcom précise avoir envoyé, en 2022, au procureur de la République « 1 395 dossiers » pour du piratage de contenus sportifs dont « un tiers ont donné lieu à une sanction pécuniaire ». « Honnêtement, on ne risque rien, assure le streamer Julien. Je n'ai jamais reçu d'amende ou de message de l'Arcom.
Avec l'application de la loi anti-streaming en janvier 2022, la fermeture massive des sites pirates sur internet (près de 1 200 liens en 2022) a également participé à l'essor de ces canaux Telegram. Selon une étude de l'Arcom, l'audience globale des sites de streaming sportif aurait diminué de 49 % entre janvier et juin 2022, mais 46 % des internautes confrontés aux blocages se seraient alors tournés vers d'autres services illicites comme Telegram.
Traquée par les ayants droit et la justice, la diffusion pirate des rencontres sportives s’est déplacée sur la messagerie chiffrée où les liens sont partagés en toute discrétion. Mais la contre-attaque s’organise déjà.
La stratégie s’inscrit dans la continuité du dispositif de lutte contre le piratage sportif, enclenché en 2022 par l’ARCOM, et qui a permis d’obtenir des injonctions judiciaires ayant conduit au blocage systématique de milliers de sites streaming auprès des fournisseurs d’accès à Internet (FAI).Laxisme dans la modération
Depuis le 2 août, une décision impose également aux FAI d’empêcher l’accès aux services IPTV diffusant de façon détournée les rencontres de Ligue 1 et de Ligue 2 cette saison. Mais la bataille est toutefois loin d’être gagnée. Surtout sur Telegram, qui attire des dizaines de milliers de supporters désireux de regarder leur club sans souscrire à un abonnement DAZN. Le réseau social est épinglé par plusieurs acteurs pour un laxisme dans la modération.
« Les flux et liens frauduleux sont détectés par nos algorithmes puis notifiés à Telegram. Ils mettent beaucoup de temps à couper le signal, parfois deux jours après, ce qui ne sert absolument à rien, car le match dure 90 minutes »
« Toutes les diffusions illicites sont notifiées par notre prestataire antipiratage Athletia. Le problème à cet égard est que les délais de réponse de Telegram sont fluctuants (jusqu’à 24 heures) et s’avèrent incompatibles avec un retrait en temps utile s’agissant de contenus diffusés en direct », confirme la LFP.
Face à la situation, Xavier Spender, secrétaire général de l’APPS (Association pour la protection des programmes sportifs) propose d’investir davantage le terrain judiciaire pour préserver les droits des diffuseurs. « On a des systèmes de blocages, qui ont montré leur efficacité ces deux dernières années avec plus de 3.000 sites bloqués, grâce à l’Arcom. Aujourd’hui, avec l’application du DSA (ndrl le règlement européen sur les services numériques), on doit obliger Telegram à se plier à la réglementation. »
Une approche coercitive qui ne convainc tout de même pas Mohammed Boumediane. Pour lui « le légal ne peut pas résoudre un problème technologique ». « C’est contre productif et on ne fera que déplacer le problème, affirme-t-il. Vous allez attaquer qui ? C’est très compliqué de remonter à toutes les têtes des réseaux. Déjà sur Telegram, vous fermez un groupe, il y a aussitôt d’autres qui sont créés par les pirates sur lesquels ils redirigent toutes leurs audiences. C’est comme le chat et la souris, sauf qu’aujourd’hui, la souris est devenue très puissante, car il ne faut pas oublier qu’il y a des énormes gains financiers derrière ces pratiques. »
« La solution réside dans les technologies simulant des bots et des comportements humains qui permettent à la fois de détecter puis arrêter les flux depuis le serveur d’origine qui irrigue tout les autres, explique le spécialiste. C’est ce qui a marché pour la Coupe du monde au Qatar. »
Pour Hervé Lemaire, la piste de la modération demeure bien une alternative pour stopper la prolifération des canaux illicites sur la messagerie cryptée. « Il suffirait aujourd’hui pour Telegram de mettre en place une équipe de modérateur disponible 24h/24h pour faire sauter les liens dans les 5-10 minutes après nos signalements, et le problème est réglé ou alors ils nous donnent un accès pour faire le travail. On le fait déjà très bien sur les autres plateformes », lance-t-il.
Afin de pouvoir bénéficier de la Ligue 1 et de la Ligue 2 et d’autres championnats européens, les consommateurs doivent débourser 40 € par mois. Une somme astronomique, bien loin des 15 € de l’ancien diffuseur Prime Video (à ajouter aux 6,99 € d’Amazon Prime). Une autre de ces solutions plus controversées est l’usage d’un VPN (Virtual Private Network). Ainsi, en simulant une localisation au Mexique, les consommateurs peuvent regarder toute la Ligue 1 gratuitement. Avec une baisse des abonnements domestiques, les fans de football sont amenés à se retrouver autre part pour voir le match de leur équipe préférée.
Alors que l’abonnement DAZN continue à faire débat, les consommateurs décident de s’orienter vers d’autres options comme l’IPTV et les liens Telegram. Il est devenu difficile d’être fan de football en France.

Tableau récapitulatif des enjeux et acteurs
| Enjeux | Acteurs | Solutions proposées |
|---|---|---|
| Fragmentation des droits TV | Diffuseurs (Canal+, RMC Sport, beIN Sports, Amazon Prime Video, DAZN) | Renforcement des dispositifs de lutte contre le piratage |
| Coût élevé des abonnements | Consommateurs | Utilisation de Telegram, IPTV, VPN |
| Prolifération des liens illégaux | Pirates, streamers illégaux | Technologies de détection et d'arrêt des flux illégaux |
| Laxisme de la modération | Telegram | Mise en place d'une équipe de modérateurs 24h/24 |
| Manque à gagner pour les ayants droit | LFP, clubs | Actions judiciaires, blocage des sites et services illégaux |