Les bagarres font partie du hockey comme les dunks font partie du basket. Elles apportent au spectacle une touche… pour le moins spéciale, mais nécessaire. Certains fans viennent voir les matches presque uniquement pour voir les mecs se taper sur la glace.
Le hockey sur glace nord-américain a une spécificité : les combats entre 2 joueurs y sont tolérés. Ils sont sanctionnés, mais les joueurs ne sont pas exclus pour la rencontre. Aussi, les équipes ont des joueurs appelés "policiers", qui servent à protéger les vedettes de l'équipe ou à impressionner l'adversaire. Ces combats sont encadrés par le règlement, et tolérés jusqu'à un certain point par les arbitres.
Par exemple, les joueurs jettent simultanément leurs gants à terre pour indiquer qu'ils sont tous les deux d'accord pour se battre, sans qu'il n'y ait "d'instigateur" qui prendrait davantage de pénalités.
Mais qu’elles fassent partie intégrante de son ADN reste discutable. D’autres explications suggèrent que la pauvreté régnant dans un Canada rural, durant le 19e siècle, provoquait une frustration qui, transférée au hockey sur glace, se traduisait par de fréquentes échauffourées.
Quoi qu’il en soit, les bagarres ne sont pas uniquement un rapport de force brute. Ces combats improvisés peuvent aussi être utilisés comme outil tactique, notamment pour les équipes en passe de perdre la partie. Imaginons qu’une équipe quelconque soit à la peine au score : son enforcer démarre une baston avec un membre de l’équipe adverse, et pendant ce temps-là, l’entraîneur en profite pour encourager son équipe et lui donner des conseils. Le public, lui aussi, réagit.
Il n’y a pas seulement les fans qui suivent attentivement les bagarres, les joueurs s’y intéressent également, histoire de pouvoir chambrer dans les vestiaires. Les participants à la baston ont une théorie assez intéressante : ils pensent que les autoriser rend le jeu plus sûr.
On les appelle "enforcer" ou "tough guy", que l'on peut traduire par "policier" et "homme fort". Ceux-là sont prêts à en venir aux mains pour protéger leurs coéquipiers ou casser la dynamique de l'équipe adverse.
Au cours de sa carrière, Boogaard a fait appel au boxeur Scott LeDoux. « C'était son mentor. Scott était un bon entraîneur pour lui, car non seulement il était un excellent boxeur, mais il a également joué au hockey. Il l'a entraîné à se battre sur des patins. » En plus de cette préparation physique, l'ailier Canadien regardait des vidéos de ses adversaires avant de les affronter, pour se familiariser avec leurs déplacements et leur style de combat.
La bagarre au hockey est un art plus subtil qu'il n'y paraît, régi par un ensemble de règles informelles. Les deux combattants doivent avoir consenti au combat en jetant leur crosse et leurs gants pour ne pas s'en servir, ne pas frapper par derrière ou un homme à terre, ne pas s'en prendre à plus petit que soi et continuer d'écouter l'arbitre.
Avec plus de 150 combats en carrière, le Québécois Georges Laraque connaît sur le bout des poings ce code. Depuis qu'il a pris sa retraite sportive, l'animateur radio de BPM Sports partage son savoir-faire à la nouvelle génération : Michael Pezzetta et Arber Xhekaj des Canadiens de Montréal ou encore Matt Rempe des New York Rangers ont bénéficié de ses conseils.

Quand ce ne sont pas les hockeyeurs eux-mêmes, ce sont les coaches qui incitent à rendre les coups. Jouer les brutes est parfois vu comme un moyen de gravir les échelons.
« Je n'étais pas quelqu'un qui me battait dans la cour d'école ou en soirée, mais sur la glace j'ai pris ce rôle », témoigne Olivier Labelle, ancien joueur professionnel passé par le Championnat de France (Ligue Magnus). J'avais ce côté physique, mais le côté bagarreur s'est développé un peu par nécessité quand je suis arrivé au niveau junior au Québec. Je l'ai fait parce que je rêvais de jouer en NHL et je savais que mon talent ne suffirait pas.
Ses entraîneurs de l'époque l'ont alors poussé à muscler son jeu. « Avant ma deuxième année en juniors, mon coach m'a dit : "si tu veux être repêché pour la draft NHL, il va falloir que tu jettes les gants, tu n'as pas le choix" ». S'en sont suivis des dizaines de combats les années suivantes jusqu'à signer pro en ligue américaine (l'antichambre de la NHL).
« Là-bas, au bout de trois matches, l'assistant coach est venu me voir pour me dire qu'il aimerait que je jette plus les gants. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. J'ai fait ce que j'avais à faire pour garder ma place. »
Reconverti comme agent de joueurs, Olivier Labelle s'estime heureux d'avoir toute sa tête aujourd'hui. Seule une douleur chronique dans le bas du dos lui rappelle la rudesse du hockey des années 2000. Car les temps ont beaucoup changé. Les règles ont évolué pour protéger la santé des joueurs (les commotions cérébrales ont particulièrement touché les bagarreurs du passé).
Même s’il existe des raisons d’inclure les bagarres “clean” dans les règles, ceux qui considèrent qu’elles devraient être éradiquées avancent des raisons de sécurité principalement en lien avec les dommages que ces bagarres causent sur la santé.
Stefan Ustorf, légendaire joueur des Washington Polar Bears et aujourd’hui directeur sportif du club américain, a donné une interview il y a quelques jours pour un journal allemand dans lequel il a déclaré qu’il ressentait toujours les effets de la commotion cérebral dont il a souffert en 2012.
On ne peut pas dire pour autant qu’Ustorf souffre réellement de s’être cogné la tête trop souvent sur la glace. Ses problèmes sont plus dûs au jeu assez extrême qu’il a pratiqué ainsi qu’au fait qu’il n’a jamais vraiment pris le temps de se remettre complètement avant de retourner jouer après avoir subi un choc contre la glace.
Et c’est précisément ce qui est arrivé à Derek Boogaard, l’enforcer des Rangers. Quand il est mort, ils l’ont retrouvé dans une phase avancée d’encéphalopathie traumatique chronique ; avant ça, le joueur avait déjà déclaré plusieurs fois souffrir de symptômes de perte de mémoire et de sautes d’humeur.
En marge du risque de souffrir de séquelles, il y a au moins un cas de joueur qui est décédé des suites directes d’une baston. Comment est-ce que la NHL peut stopper ces pratiques ? Un nez en moins.
La NHL est confrontée à un grand dilemme. Les bastons sont clairement les faits remarquables de chaque match : qui ne va pas voir un match de hockey avec le secret espoir d’assister à une belle bagarre ?

En l'espace de vingt ans, le nombre de combats a été divisé par deux en NHL selon le site spécialisé HockeyFights.com. Les bagarreurs, une espèce en voie de disparition
« Dans les années 60 à 90, il y avait des "enforcers" traditionnels, dont le seul rôle était de sortir du banc et de se battre. Ils jouaient parfois seulement deux minutes par match, relate Ross Bernstein. Aujourd'hui, les joueurs ne peuvent plus être unidimensionnels. Ils sont obligés de faire autre chose, de marquer des buts ou de bloquer des tirs. Le hockey est beaucoup plus compétitif. Il y a toujours des joueurs coriaces, capables de se battre contre n'importe qui, mais ils sont plus complets.
L'accélération du jeu oblige les "hommes forts" à se réinventer. « Pour les rares dont c'est encore le rôle de jeter les gants, la bagarre n'est plus qu'un échantillon de leur entraînement. C'est comme un joueur de foot qui va s'entraîner à tirer des coups francs, explique Nicolas Cloutier. Il y a encore des bagarres, mais on est loin de l'époque où toutes les équipes avaient des "enforcers". »
Néanmoins, les passes d'armes ne sont pas près de disparaître tout à fait. « Les combats existent toujours et existeront toujours parce que les joueurs le veulent, assure Bernstein. Les joueurs savent que s'il y a un "enforcer" sur le banc adverse, ils ne vont pas jouer salement. C'est une arme de dissuasion. »
Le hockey sur glace, comme la majorité des disciplines, évolue et gagne tous les jours en rapidité et en exigence technique. Le temps qu’il reste aux enforcers pour mettre le souk est à chaque fois plus court et finira probablement par disparaître. Ce que cela peut impliquer pour le futur des bastons au hockey reste à définir. C’est pour ça que même les fans vont sur le terrain, en dernier recours. Si on est douloureusement réaliste, c’est pour ça que le hockey continue d’exister.