Ce samedi, on fêtera les 40 ans du Miracle sur Glace, moment historique du hockey sur glace qui reste considéré comme un des plus grands exploits du sport américain, sinon le plus grand. Cet événement a marqué l'apogée de la rivalité entre les États-Unis et l'URSS sur le terrain sportif. Un téléfilm en a été tiré dès l’année suivante, puis plusieurs documentaires, et enfin un film hollywoodien en 2004 avec Kurt Russell dans le rôle de Herb Brooks, entraîneur à la personnalité devenue mythique.

Un Contexte Tendu
Remettons-nous dans le contexte. En cette année 1980, la bannière étoilée est en berne : les revers successifs subis par le pays sur la scène internationale ont affecté la population au plus haut point, et mis à mal le patriotisme hyperbolique de la nation entière. La guerre froide entre dans une phase nouvelle, caractérisée par un regain des tensions aux quatre coins de la planète. Au cur du conflit glacé, l'opposition entre les nations de l'Est et leurs hôtes américains, est attendue comme un test grandeur nature par les superpuissances, qui ambitionnent d'étendre leur supériorité idéologique sur le terrain sportif. Ce 22 février 1980, c'est ainsi tout un pays qui s'unit derrière ses boys, ces hockeyeurs encore amateurs, qui s'apprêtent à défier l'ogre soviétique sur la glace de Lake Placid. Plus qu'une banale rencontre de hockey, c'est la fierté, l'orgueil, l'honneur des États-Unis qui est en jeu dans cet affrontement au sommet.
Les Forces en Présence
Avant ce choc, qui sur le plan sportif n'en est d'ailleurs pas vraiment un, les Soviétiques semblent ne devoir faire qu'une bouchée des jeunes Américains. Nous ne sommes pas encore à l'heure des stars de la NHL. La Ligue n'a pas voulu libérer ses meilleurs joueurs. L'équipe américaine est formée de jeunes joueurs universitaires. Le tournoi de hockey sur glace, épreuve phare de la compétition, semble cependant, dès le départ, dévolu aux Soviétiques. En effet, depuis 1972 et une certaine série du siècle, plus personne outre-Atlantique n'ose remettre en cause le talent et le savoir-faire de l'armada rouge, qui, telle une tornade, balaie tous ses opposants dans les diverses manifestations auxquelles elle prend part. Durant la décennie 70, ils défient en outre ponctuellement des formations professionnelles, qu'ils domptent régulièrement, notamment en 1979 lorsqu'ils humilient une équipe All-Star composée des meilleurs éléments de NHL six buts à zéro.
Du côté américain, la lourde tâche de former une équipe compétitive pour ces Jeux à domicile, incombe à Herb Brooks, ancien international et coach universitaire à succès. Il connaît parfaitement les rouages du hockey amateur, et se lance dans sa quête un an et demi avant la cérémonie d'ouverture. Brooks est un perfectionniste absolu, qui possède une conception originale du hockey, et qui sait exactement ce qu'il peut et veut tirer de ses protégés.
Le mythique entraîneur Viktor Tikhonov possède dans ses rangs des joueurs hors du commun, des légendes vivantes comme Boris Mikhailov, Aleksandr Maltsev, Vladimir Petrov, Valeri Kharlamov, Vladislav Tretiak, et de jeunes étoiles en devenir, qui ont pour noms Vyacheslav Fetisov, Vladimir Krutov ou Sergei Makarov. Outre leurs prédispositions naturelles pour le jeu au-dessus de la moyenne, ces athlètes, dont le statut amateur n'est que fiction sournoise leur permettant de participer aux grands événements internationaux, se dévouent corps et âme à la pratique du hockey, évoluant pour la majorité dans le même club, le CSKA Moscou, et s'entraînant ensemble onze mois dans l'année.
Tableau comparatif des équipes
| Équipe | Composition | Entraîneur | Force |
|---|---|---|---|
| États-Unis | Jeunes universitaires | Herb Brooks | Vitesse, solidarité, rigueur |
| URSS | Légendes du hockey | Viktor Tikhonov | Expérience, talent individuel, entraînement intensif |
Le Match de Préparation et les Difficultés Initiales
Tout d’abord, le fameux match de préparation États-Unis - URSS au Madison Square Garden : retrouvez le descriptif de ces buts d’exception et les déclarations de Brooks qui expliquait alors que son équipe n’était pas capable de battre les Soviétiques. Lors d'une rencontre amicale de préparation, trois jours avant le début des Jeux Olympiques, ils ont laminé les Etats-Unis 10 à 3 au Madison Square Garden de New York. À quelques encablures du coup d'envoi du tournoi olympique, les Américains affrontent la machine de guerre soviétique, lors d'une rencontre à guichets fermés disputée au Madison Square Garden. Les boys sont étrillés sur le score sans appel de 10 à 3, dans un match au cours duquel ils ne font même pas illusion.
La prestation lors de ce match explique aussi pourquoi les États-Unis ont tourné essentiellement à quatre défenseurs et non à six pendant le tournoi olympique, fait assez méconnu et impressionnant de cette équipe.

Le Parcours Olympique
Le tournoi de hockey des Jeux est prévu pour se dérouler en deux phases : les douze équipes participantes sont réparties en deux groupes, les deux leaders de chaque côté à la fin de ce premier tour se retrouvant dans une poule finale à quatre (au cours de laquelle les points obtenus contre l'autre formation qualifiée sont conservés). Les Américains se retrouvent dans le groupe bleu, et évitent l'Union Soviétique, mais vont se trouver confronter à d'autres adversaires particulièrement redoutables.
La qualification pour le second tour est loin d'être acquise d'avance, et la première rencontre face à la Suède va tirer la sonnette d'alarme. Menés deux buts à un durant le troisième tiers, les boys ne doivent leur salut qu'à un sursaut du défenseur Bill Baker, qui égalise à vingt-sept secondes du coup de trompe final. Ce premier point glané dans la douleur va cependant mettre sur orbite un groupe de plus en plus uni, et déjà au pied du mur avant d'affronter la Tchécoslovaquie, autre grande école de hockey européenne. Emmenés par les frères Stastny, ils sont les candidats les plus sérieux à l'obtention de la médaille d'argent. Les hommes à la bannière étoilée sont ainsi qualifiés pour la ronde finale. Seule ombre au tableau, ils finissent à la seconde place du groupe, les Suédois ayant également remporté tous leurs matchs, avec une meilleure différence de buts.
Ensuite, le match États-Unis - Tchécoslovaquie, beaucoup trop méconnu. C’est probablement le match le plus plein livré par cette équipe américaine, plus encore que le match du miracle proprement dit. Il s’agissait là d’une prestation collective de haut vol, clairement pas d’un match volé par un gardien.
Le Jour du Miracle
Miracle - The Name on the Front More Important than the Name on the Back
22 février, l'heure du grand défi a sonné. Dans le vestiaire américain, Herb Brooks distille les dernières consignes à ses troupes, et tente de trouver les mots justes pour les motiver, alors qu'ils sont au pied d'un Everest vertigineux. Sa plus vive inquiétude est que son équipe ait trop d'égards envers des adversaires qu'ils magnifient, et que le cauchemar du Madison ne rejaillisse dans les têtes à un moment donné. Durant la traditionnelle causerie d'avant-match, il leur déclare ainsi : "Les grands moments naissent de grandes opportunités.
Les joueurs américains entrent sur la glace plus déterminés que jamais, mais doivent faire face à une vague déferlante rouge. Les Soviétiques privent leurs adversaires de palet, et font le siège de la cage d'un Jim Craig qui apparaît rapidement être dans un bon soir. Littéralement bombardé (dix-huit tirs lors de la première période), il multiplie les sauvetages de grande classe, mais ne peut rien lorsqu'à la neuvième minute de jeu, Vladimir Krutov dévie un lancer d'Aleksei Kasatonov, ne lui laissant pas la moindre chance. Les hommes de Brooks restent cependant concentrés, défendent en bloc et font preuve d'une solidarité à toute épreuve. Sur une récupération à la bleue, Pavelich adresse une transversale millimétrée pour Buzz Schneider, qui décoche un slapshot foudroyant dans la lucarne opposée de Tretiak.
La joie est malgré tout de courte durée, puisque dans la foulée, Sergei Makarov, d'un subtil revers, redonne l'avantage aux siens. La sirène annonçant la fin du premier tiers approche, et l'on se dit que les Américains ont déjà réussi un petit exploit en tenant ainsi tête à l'ogre soviétique durant vingt minutes. Moins de dix secondes à jouer, le défenseur Dave Christian envoie un dernier tir de son camp, sans danger apparent. Tretiak, faisant preuve d'une nonchalance inhabituelle, repousse de la botte, mais laisse un rebond surprenant. L'arrière-garde soviétique, léthargique sur l'action, ne voit pas Mark Johnson s'infiltrer, récupérer la rondelle, avant de tromper un Tretiak médusé. Le chronomètre affiche alors zéro seconde. Après délibération, et malgré les protestations de Tikhonov, les arbitres valident le but.
Au retour des vestiaires, une immense surprise attend le public et les deux formations. Tikhonov, visiblement exaspéré par l'erreur de son cerbère, a décidé de le sanctionner, et de le remplacer. À la légende vivante Tretiak succède ainsi dans entre les poteaux soviétiques Vladimir Myshkin, gardien de talent, mais ne possédant ni l'expérience, ni l'aura de son aîné. Les rouges accélèrent néanmoins le rythme, reprennent l'avantage au bout de deux minutes par l'intermédiaire de Maltsev en supériorité numérique, et étouffe peu à peu leurs rivaux, ne leur laissant que deux petits tirs en tout et pour tout lors de cette période. Portés par un Jim Craig en état de grâce, les Américains font front, et regagnent les vestiaires avec un seul but de retard au tableau d'affichage.
Portés par une foule toute acquise à leur cause, les boys jettent leurs dernières forces dans la bataille. La préparation savamment concoctée par Herb Brooks, basée sur un conditionnement physique strict et méticuleux, porte ses fruits. Les joueurs américains sont désormais capables de rivaliser durant toute une rencontre avec leur homologues soviétiques sur le plan du patinage, et ils imposent en outre à ces derniers un pressing avant qui leur pose énormément de problèmes. Ils balbutient leur hockey, commencent à déjouer, et à s'impatienter. Krutov écope bientôt d'une pénalité pour crosse haute. La pression s'accentue devant la cage de Myshkin, mais la défensive tient le choc. La supériorité numérique touche à sa fin. Sur une ultime incursion dans la zone soviétique, Mark Johnson reçoit une passe de Silk au second poteau, et égalise en trouvant l'ouverture entre les jambes de Myshkin. Trois buts partout, la patinoire de Lake Placid entre en ébullition.
Une minute plus tard, après une nouvelle parade décisive de Craig, le palet revient sur Schneider, qui adresse un tir lointain, stoppé facilement par Myshkin. Le forecheck orchestré par Harrington et Pavelich fait cependant perdre le contrôle de la rondelle à la défense. Mike Eruzione offre la victoire aux Etats-Unis (4-3). Les États-Unis sont pour la première fois du match en tête, et ils ne lâcheront plus cet avantage, Jim Craig enrayant les dernières tentatives d'une armée rouge désespérée.
Durant les derniers instants de cette rencontre électrisante et suffocante, le commentateur d'ABC Al Michaels, lâche cette phrase, passée à la postérité : "Eleven seconds, you've got ten seconds, the countdown going on right now ! Morrow, up to Silk. Five seconds left in the game. Do you believe in miracles ? YES !" (Onze secondes, il vous reste dix secondes, le compte à rebours a commencé ! Morrow, pour Silk. Il reste cinq secondes dans le match. Croyez-vous aux miracles ? OUI !). Le coup de trompe final retentit, et c'est dans une explosion d'allégresse inénarrable que les joueurs sanctifient leur triomphe, accompagnés d'un vrombissant "USA ! USA ! Les college boys, ces universitaires amateurs, viennent ainsi de réaliser un exploit sensationnel en venant à bout de la Dream Team soviétique.

L'Impact et la Portée du Miracle
Si les Américains ne remportent la médaille d'or que deux jours plus tard après une dernière victoire contre la Finlande (4-2), l'Histoire ne retient plus aujourd'hui que le scénario incroyable de cette opposition entre les deux ennemis jurés. Le magazine américain Sports Illustrated a d'ailleurs élu la victoire US comme "le plus grand moment de sport du 20e siècle" et Hollywood s'est bien entendu emparé de l'histoire. Le film "Miracle" (sorti en 2003) retrace l'aventure de l'entraîneur Herb Brooks et de ses "boys" aux JO-1980.
Quelques mois plus tard, les Américains boycotteront les Jeux de Moscou, avant que les Soviétiques ne leur rendent la pareille quatre ans plus tard, lors des Jeux de Los Angeles. Lors de leurs retrouvailles à Séoul en 1988, la "Guerre froide" touche à sa fin. Mais, dans l'histoire de l'URSS aux Jeux, les oppositions contre les "Yankees" n'ont pas été les seules à sentir le souffre.
Cette médaille d'or, outre le caractère épique inspiré par l'apothéose sportive, réchauffe le cur d'une Amérique meurtrie. Ils l'ont fait. Réaliser l'impensable. Renverser la montagne. Plonger le pays dans une douce folie. L'exploit transcendant réalisé par la bande d'Herb Brooks soulève au travers des États-Unis une vague d'enthousiasme et de frénésie incomparable.
Kevin Allen, auteur de l'ouvrage USA Hockey : a celebration of a great tradition, note : "Grâce à l'avènement de la télévision, le but d'Eruzione en 1980 déclencha une célébration nationale spontanée d'une intensité stupéfiante. Pour comprendre cette explosion de joie inouïe, difficile à évaluer par chez nous, il faut se référer au contexte : la guerre froide, les tensions croissantes avec l'Union Soviétique, les désillusions successives de l'Oncle Sam sur la scène internationale, la morosité ambiante entre ses frontières. C'est une véritable crise de confiance qui affleure au-dessus de l'Amérique à cette époque, une remise en cause de ses croyances, de ses convictions les plus profondes, de cette foi immuable en elle-même, qui lui permet de surmonter tous les obstacles. L'Amérique doute. La nation est touchée dans son âme, et le patriotisme de l'américain moyen mis à mal, chose qu'il a du mal à concevoir, et à affronter. C'est pourquoi la victoire de son équipe, composée uniquement d'amateurs, face à une formation soviétique qui cristallise tous les clichés malsains relatifs au sport communiste, dans une rencontre qui a tous les atours d'une transposition sur la glace des enjeux de la guerre froide, prend pour lui la forme d'une douceur exquise.
Ces pages démontrent que, au-delà de la surexploitation médiatique de l’évènement aux États-Unis qui peut parfois paraître soûlante aux connaisseurs du sport, ce tournoi olympique de 1980 a bien été un moment marquant et très intéressant de l’histoire du hockey sur glace. En élargissant ainsi le point de vue, on comprend aussi mieux les ressorts de l’équipe mise en place par Herb Brooks. Un sacré groupe, vraiment. Même si certains d’entre eux ont eu du mal à gérer la surmédiatisation, ce n’étaient pas des héros fantoches qui avaient foulé la glace de Lake Placid.