Les premières compétitions féminines de football sont apparues en France vers 1910. D'abord séduits par le caractère inédit de la chose, les médias et, à travers eux, la société, ont rapidement voulu décourager cette pratique, qui s'est difficilement frayé un chemin jusqu'à aujourd'hui. Depuis, cette pratique s'est développée contre vents et marées, clandestinement parfois, dans un siècle marqué par les deux guerres mondiales et chamboulé par les évolutions sociétales… jusqu'à cette Coupe du Monde Féminine 2023, qui a vu l'élimination des Bleues en quart de finale. Durant toute cette période, les médias ont été le miroir de cette installation du football féminin dans le sport international.
Le football féminin fait ses débuts au Royaume-Uni, à la fin du XIXe siècle. Un premier match a lieu à Glasgow en 1881, dont les journaux ne retiendront que les tenues des joueuses. Lors du second match, un envahissement de terrain violent a lieu avant la fin de la rencontre. Pour les spectateurs, la pratique féminine du football était outrageante et devait être sanctionnée. Ces premiers épisodes témoignent de la violence des oppositions au développement du football féminin, comme incursion illégitime dans un monde masculin. Pour autant, son histoire n’est pas linéaire et varie selon les pays.
En France, le football féminin émerge au début du XXe siècle. C’est en 1912 que le Femina Sport est fondé par deux enseignantes d’éducation physique. Il devient le premier club de football féminin français. En 1917, alors que les hommes sont partis à la Guerre, le premier match de football féminin français est organisé. Il a fallu attendre 1920 pour qu’une sélection des meilleures joueuses françaises se forme. C’est d’ailleurs à cette date que le premier grand match international a lieu. Organisé au Deepdale Stadium à Preston au Royaume-Uni, le match opposant la France et l’Angleterre a réuni près de 25 000 spectateurs, un chiffre totalement démesuré pour l’époque.
Malheureusement, alors que la guerre est terminée et que les hommes retrouvaient peu à peu la société, la Football Association (Fédération anglaise de football) décide d’interdire en 1921 la pratique du football féminin dans un cadre officiel. Les autres pays ont fait de même et rendu l’existence du football féminin éphémère et marginale.

Au Début, un Œil Plutôt Bienveillant Posé sur le Football Féminin
Si le football féminin voit le jour en Angleterre à la fin du XXe siècle, c'est la Grande Guerre qui fait prendre de l'ampleur au phénomène, explique la chercheuse et sociologue du sport Carole Gomez : "Alors qu'elle était vue d'un mauvais œil, la pratique devient vraiment tolérée durant la Première Guerre mondiale, notamment avec les "munitionnettes" : ces femmes, employées dans les usines d’armement, prenaient la place des hommes partis au front. Un certain nombre de chefs d’entreprise avaient décidé de mettre en place des activités pour ces travailleuses, sociales et sportives, et le football en faisait partie. Il y a eu une recrudescence de la pratique à ce moment-là dans les usines britanniques." Le ballon rond s'implante alors progressivement sur tout le territoire.
De l'autre côté de la Manche, en 1918, est créée la FSFSF, Fédération des sociétés féminines sportives de France. La même année, le très célèbre club Fémina Sport, fondé dans le 14e arrondissement parisien en 1912, commence à organiser des séries de matchs de football féminin dans tout l'Hexagone. "Des escouades féminines voient le jour en 1919 à Rouen puis Reims et le pays compte une douzaine de clubs pratiquant le football féminin au début de la saison 1920-1921", écrit le journaliste Mickaël Correia dans son Histoire populaire du football (La Découverte, 2018). En 1919, cette soif de libération s’exprimant à travers le sport est étonnamment encouragée.
"S’exercer, se développer, c’est, pour la femme, un véritable affranchissement, à la fois physique et moral. […] La femme entraînée n’est nullement affaiblie et elle pourrait fournir sans danger les efforts les plus violents", commente par exemple l’éducateur renommé Georges Hébert, ancien officier de marine, dans son ouvrage Muscle et beauté plastique. Suite au lourd bilan démographique de la Première Guerre mondiale, la propagande nataliste et familiale va bon train, mais les militantes féministes la tournent en leur faveur.
En témoignent ces propos d’Alice Milliat, pionnière du sport féminin, qui sera à l’origine de la création des Jeux Olympiques féminins et présidera une "Fédération des sociétés féminines sportives" fondée en 1917 : "Si l’on considère le sport comme un moyen de perfectionnement de la race, n’est-ce pas à la femme d’abord qu’on doit le faire pratiquer ? Soyons logique : au lieu de 'rééduquer' un enfant de quinze ans malingre et chétif par un judicieux entraînement à la culture physique, ne vaut-il pas mieux prendre le mal à la racine et rendre la femme capable d’avoir des enfants solides." En 1921, l’hebdomadaire féministe La Française salue "un grand mouvement [qui] se développe pour rendre aux femmes toute la beauté, toute la force primitive, dont la civilisation prive la plupart d’entre elles".
Mais les autres titres de presse ne sont pas en reste, affirme Mickaël Correia dans son ouvrage : "Il est édifiant de suivre à ce sujet les rubriques sportives des journaux. Les exploits féminins y tiennent presque autant de place que ceux du sexe fort. Un championnat de Paris est d’ailleurs créé en 1921 et remporte un vif succès dès la saison suivante : 18 équipes […] s’y inscrivent."
Au tournant des années 1920 cependant, on note un clair infléchissement de l'enthousiasme initial pour le football féminin. "Cette période correspond à la popularisation du football masculin, et à tout ce qui tourne autour de l'éternel féminin, aux valeurs traditionnelles associées à l'image de la femme, au fait qu'on leur demande de ne pas pratiquer d'activité physique pour prendre soin de leur corps", commente Audrey Gozillon, maîtresse de conférence en Staps à l'Université de Rouen et autrice d'une thèse sur le développement du football féminin en France.
La pratique du football, après tout, ne détourne-t-elle pas la femme de son foyer ? Ainsi L'Auto, principal périodique français rendant compte de l'actualité sportive (ancêtre de L'Équipe, qui lui succédera au sortir de la Seconde Guerre mondiale), jubile lorsqu'une joueuse témoigne de ses difficultés à concilier vie sportive et vie familiale, fin 1921 : "Voyez comme le sport, qui passe pour tout envahir, n’a pris, dans leurs gentilles cervelles, que la place qu’il doit prendre… Ah ! Les adorables petites fiancées ! Ah ! Les adorables, bientôt, épouses et mamans."
Mickaël Correia rapporte dans son livre que le journaliste Maurice Pefferkorn, plume de la presse d'extrême-droite, craint même que "l’être de grâce, d’élégance et de charme qu’est la femme ne risque de perdre à la pratique des sports violents comme le football tant de qualités raffinées et de subtiles vertus. […] La rudesse de ce sport et la vigueur qu’il exige sont des qualités viriles qu’il n’est pas souhaitable de voir la femme acquérir".
Par ailleurs, le bilan démographique de la Première Guerre fait les choux gras de l'idéologie nataliste des ligues catholiques et conservatrices et de sa lutte contre toute "propagande anticonceptionnelle". Le football féminin est soudain considéré comme violent, susceptible de représenter un danger pour leur corps reproducteur : "Les études sociologiques, historiques, montrent à quel point il était important pour les gouvernements de l’époque de faire retourner les femmes au foyer, les ventres au foyer, et qu’elles ne prennent pas de risques pouvant mettre en péril l’avenir de la démographie et de la descendance, notamment en France et au Royaume-Uni, particulièrement touchés par la Première Guerre mondiale", explique Carole Gomez.
En Angleterre, en 1921, la Football Association interdit aux clubs d'accueillir des femmes ou de leur prêter des terrains. En France également, de manière officieuse, la pratique commence à être très fortement limitée : "Certains clubs refusent de mettre à la disposition des femmes leurs stades, leurs terrains, leurs équipements, bloquent les accès au vestiaire ou retirent les filets des buts… " explique Carole Gomez. Pas d'éducateurs sportifs non plus pour ces joueuses, qui prennent de l'âge sans voir venir la relève et dont le niveau s'effondre.
Chose dont se délecte Le Miroir des sports, début 1925, en s’appesantissant sur le délaissement des matchs par le public : "Le jeu ne vaut rien, […] la technique la plus fruste, la connaissance la plus primaire du football n’existent pas dans les équipes féminines. " Ces mesures restrictives, et la pression sociale, médicale et médiatique ont raison du football féminin qui disparaît progressivement du paysage à partir de 1925.
"Les efforts de la FSFSF, qui expose au stade Élisabeth les photographies des nouveau-nés des adhérentes du Fémina Sport ou qui refuse de renouveler la licence de la tumultueuse Violette Morris en 1928, n’y changent rien", écrit Mickaël Correia. En 1928, le secrétaire administratif de la Fédération française de football (FFF) déclare, sans prendre de gants : "Nous sommes totalement hostiles au football pour la femme et nous nous contentons de l’ignorer". Cinq ans plus tard, le football féminin est officiellement radié de la FSFSF. En 1933, le gouvernement de Vichy l'interdit "vigoureusement".
La Seconde Vague : un Traitement Médiatique Quasi-Inexistant
À partir de 1955, le football féminin recommence à se développer ; mais il reste toujours déconsidéré au pays des droits de l'Homme, comme le prouvent ces propos de Pierre Delaunay, secrétaire général de la Fédération française de football (1965) : "Il est hors de notre pensée d’admettre qu’elles puissent vraiment pratiquer [le foot]. […] Toute tentative organisée ne peut être, semble-t-il, que vouée à l’échec, même si elle devait être encouragée ; une fois encore, le football ne s’adresse, à notre sens, qu’à la gent masculine."
Malgré tout, la pratique footballistique s'y développe à la faveur des kermesses de soutien aux associations sportives. Les matchs d'exhibition se multiplient, et les journalistes sportifs prennent conscience que le niveau des joueuses est bon, relate encore Mickaël Correia. : "L’activisme sportif du fervent Pierre Geoffroy qui, dans les pages de L’Union, exhorte les jeunes filles de la région à monter leur propre équipe, ainsi que la qualité footballistique des Rémoises, aboutissent à la création d’un challenge régional en mars 1969 avec plus d’une douzaine de formations."
Malgré tout, les joueuses bénéficient de très peu d'espace médiatique, comme le souligne Carole Gomez en évoquant la couverture consacrée à ces Pionnières de Reims, une équipe féminine qui, à partir de 1968, a rendu le foot féminin très populaire en France : "Les médias insistaient sur le côté exceptionnel, presque 'fait divers', inattendu et rocambolesque de l’équipe. Il s'agissait de petites annonces dans de petits journaux, pas d'un traitement médiatique sérieux, avec un véritable suivi des matchs."
Un Paternalisme Assumé Chez les Journalistes
Ce qui n'a pas empêché le développement du foot féminin à l'échelle continentale, et à l'échelle hexagonale à la faveur de la mixité à l'école et du développement de la pratique sportive en son sein notamment. Dans ce contexte, la FFF, comme les autres fédérations européennes, n'a d'autre choix que de faire amende honorable : "Acculée par l’explosion du nombre de joueuses en quête de reconnaissance sportive (on dénombre près de 2 000 pratiquantes dès 1970), la FFF reconnaît officiellement le football féminin le 29 mars 1970. […] C’est néanmoins plus par peur de voir la dynamique féminine leur échapper que par réelle ambition d’animation et de soutien que les hiérarques mâles des instances fédérales intègrent les footballeuses", analyse Mickaël Correïa.
D'ailleurs, il suffit de regarder la première retransmission par l'ORTF d'un match de football féminin (France-Italie, en 1970 au Stade de Reims, en deux mi-temps de 35 minutes), pour se rendre compte que malgré la bienveillance affichée, le regard des journalistes sur les joueuses reste teinté de paternalisme. Quand leur technique est saluée, c'est pour tout de suite préciser qu'elle ne rivalise pas avec celle des hommes.
Voici un échantillon des commentaires de Michel Drhey : "C’est un spectacle qui n’est pas du tout désagréable. […] Ces demoiselles jouent avec beaucoup de sportivité, on ne discute pas les décisions de l’arbitre." D'autres journalistes spectateurs versent même dans la lesbophobie, puis le sexisme assumé, comme René Lucot, invité à donner son sentiment sur le match à la mi-temps : "Il y a une chose qui est très troublante, c’est que quand on voit ces jeunes filles sur le terrain, elles ont un peu l’air d’hommes. Mais quand on les voit de près, avec un objectif long foyer, ce sont de vraies jeunes femmes ! (…) Je vous l’assure et je le dis aux téléspectateurs, ce sont de vraies femmes, et non pas des monstres."
Les Coupes du Monde Féminines : des Débuts Difficiles
Bien qu'aujourd'hui encore, aucune des joueuses de l'équipe de France ne dispose d'un statut professionnel, en 1991, le football féminin fait officiellement son entrée dans le foot-business avec la première Coupe du monde féminine de football de la FIFA, organisée en Chine. Dans un article du Midi Libre de 2023, la joueuse Asako Takakura se souvient que lors de cette compétition, "beaucoup d'équipes [avaient] eu des difficultés pour trouver des crampons et des gants de gardienne à des tailles adaptées aux femmes". Par ailleurs, il n'y a pas de retransmission des matchs de la compétition, et ce jusqu'aux années 2000.
"Les chaînes de télévision ne diffusaient pas les compétitions impliquant des femmes investies dans des sports historiquement 'masculins' comme le football, le rugby ou la boxe. Il aura fallu attendre la Coupe du monde de 2003 pour que les matchs soient diffusés à la télévision sur la chaîne payante Eurosport qui a été précurseur en matière de diffusion du sport dit 'féminin'", explique Natacha Lapeyroux, docteure en Sciences de l’Information et de la communication et autrice d'une thèse sur les représentations télévisuelles du sport féminin. Cependant, explique-t-elle encore, le traitement médiatique laisse à désirer puisque "les footballeuses sont 'trivialisées' et infantilisées, leurs performances sportives sont dévaluées par les journalistes. L’équipe de France est décrite comme une outsider lors des championnats du monde."
En fait, explique Mickaël Correia dans son livre, "il faudra attendre une quatrième place en Coupe du monde féminine 2011 pour que le football féminin parvienne timidement à gagner le cœur des supporters comme des sportives. Suite au consternant spectacle sportif et médiatique offert par la sélection masculine en 2010 lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud, le public s’entiche pour l’équipe féminine, aussi chaleureuse que talentueuse."
Cette compétition est majoritairement retransmise sur la chaîne privée Eurosport, mais la chaîne de télévision D8 diffuse quatre matchs en clair, réalisant un record d’audience historique pour une chaîne de la TNT lors de la demi-finale opposant la France aux États-Unis. En effet, 2 430 000 téléspectateurs et téléspectatrices sont au rendez-vous devant leur poste...
L ' HISTOIRE DU FOOTBALL FÉMININ
L'Essor Récent et la Coupe du Monde 2019
En 1919 est organisé le premier championnat de France féminin de football, avec quelques dizaines de joueuses. Cent ans plus tard, en 2019, la France accueillera la coupe du monde féminine retransmise devant des millions de téléspectateurs à travers le monde.
La semaine dernière, l’Équipe titrait un article « 10 choses à savoir sur le football féminin français qui fête son cinquantenaire ». Le 29 mars 1970, en effet, la Fédération française de Football reconnaissait enfin officiellement l’existence du football féminin.

Professionnalisation : des « Figures d’Exception » ?
Prendre l’exemple des arbitres féminines permet d’éclairer les difficultés de la professionnalisation féminine dans le football français. Dès 1979, la FFF a ainsi encouragé la formation de dirigeantes et d’arbitres dans les clubs. Les femmes ont alors davantage investi l’arbitrage. Néanmoins, au cours de la saison 2015-2016, sur 26 871 arbitres, seules 699 sont des femmes (Terfous et al.).
Si nous poursuivons notre raisonnement sur le football féminin comme football populaire, nous devons noter les méthodes suivies pour intéresser les spectateurs à ce sport. À l’Olympique Lyonnais, Jean-Michel Aulas a mis en place une politique de tarification des matchs féminins très faible pour attirer du public. C’est la même stratégie qui a été mise en place pour remplir les stades lors de la Coupe du Monde de 2019. Ainsi le football féminin est plus accessible aux classes populaires et les joueuses de haut niveau sont moins éloignées socialement de leurs supporters que ne le sont les hommes.
Alors qu’en 2000, on comptait 41 351 licenciées dans les clubs français, en 2016 elles dépassent le cap des 100 000 et aujourd’hui, la FFF recense 198 340 licences féminines. En général, les jeunes femmes abandonnent le sport dans le cadre de clubs vers 14-15 ans, d’après des enquêtes menées par l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) en Europe. Or dans les équipes sénior féminines, on retrouve des joueuses débutantes ou ayant démarré après cet âge pivot.
Le Foot Pour Toutes
Axe prioritaire de développement pour la Fédération, l'accessibilité au football féminin s'est étendue sur tout le territoire. Alors qu'elle comptait un total de 81 153 licenciées en 2011, la FFF a dépassé la barre des 200 000 licenciées durant la saison 2019-2020, avec une augmentation remarquable du nombre de joueuses mais également d'éducatrices, de dirigeantes ou d'arbitres. Les clubs qui accueillent des équipes de filles sont aussi plus nombreux (plus de 3 000). C'est le fruit du plan de féminisation impulsé en 2011-2012.
Cette année-là, pour la première fois, un club français - l'Olympique Lyonnais - a remporté la Ligue des champions féminine et l'Équipe de France féminine a atteint les demi-finales de la Coupe du monde en Allemagne. Noël Le Graët, alors Président de la Fédération, a missionné Brigitte Henriques, alors Secrétaire Générale puis Vice-Présidente Déléguée de la FFF, afin de définir les contours de ce plan stratégique et de féminiser l'ensemble des familles du football. Objectifs : rendre la discipline accessible aux femmes.
Le nombre de 100 000 licenciées a été franchi début 2016 et a doublé quatre ans plus tard, grâce aux actions mises en oeuvre dans le cadre du plan Ambition 2020. Aujourd'hui, elles sont plus de 250 000.
| Chiffres clés | 2011-2012 | Aujourd'hui |
|---|---|---|
| Licences féminines | 87 863 | 251 682 (dont 202 493 joueuses) |
| Dirigeantes | 26 717 | 40 687 |
| Éducatrices et animatrices | 751 | 2 412 |
| Arbitres femmes | 679 | 1 448 |