Jean-Pierre Adams : L'histoire tragique de la "Garde Noire" du football français

L’ancien international de l’équipe de France de football Jean-Pierre Adams est décédé à l’âge de 73 ans, ce lundi, au CHU de Nîmes. Victime d’une erreur médicale lors d’une anesthésie, il était tombé dans un coma profond il y a trente-neuf ans, en 1982, après une opération bénigne du genou. L’ancien international français, décédé ce lundi après 39 ans de coma, avait été la victime d’une incroyable série de négligences avant ce qui devait être une banale opération d’un tendon.

Jean-Pierre Adams est mort deux fois. La seconde ce lundi à neuf heures du matin, de mort naturelle, dans les bras de son épouse Bernadette au CHU de Nîmes. Mais l’ancien défenseur des Bleus (22 sélections) n’était qu’un corps inerte depuis près de quarante ans. Le symbole malgré lui de l’erreur médicale.

L’ancien footballeur, né en 1948 à Dakar, a notamment marqué l’histoire des Bleus par la célèbre charnière centrale défensive qu’il formait avec Marius Trésor. Ils formaient un duo de défenseurs légendaires avec Marius Trésor dont tous les passionnés des Bleus et du football se souviennent », a salué le président de la Fédération française de football Noël Le Graët. Le souvenir de cette « garde noire », comme on surnommait son duo en équipe de France avec Marius Trésor entre 1972 et 1976, s’était depuis longtemps effacé au profit d’un destin bien plus cruel.

Le 6 septembre 2021, on apprend le décès de Jean-Pierre Adams à l’âge de 73 ans. Celui qui avait cumulé 22 capes avec les Bleus et disputé près de 130 matchs avec l’OGC Nice notamment est parti, ce lundi, à l’âge de 73 ans.

38 ans dans le coma : L’histoire bouleversante de Jean-Pierre Adams"

Ascension et carrière de Jean-Pierre Adams

Jean-Pierre Adams, c’est l’histoire d’une ascension extraordinaire passée en très peu de temps du football amateur à l’équipe de France. Avant cela, il y a l’histoire triste d’un gamin déraciné, natif du Sénégal et adopté en France. Originaire du Sénégal où il est né le 10 mars 1948, Jean-Pierre Adams est arrivé en France à l’âge de huit ans.

Élevé par sa grand-mère, il l'avait suivie en France, pour un pèlerinage à Montargis. Puis elle était rentrée, seule, le gamin, inscrit en école religieuse, étant recueilli à 9 ans par un couple de cultivateurs. C'est là qu'il avait découvert le foot dans différents clubs du Loiret. Un simple jeu qu'il allait prendre au sérieux vers 18 ans à la pointe de l'attaque de l'Entente Bagneaux-Nemours, grand club amateur de Seine-et-Marne.

Adopté dans une famille d’accueil à Montargis, il manifestera très vite d’intéressantes aptitudes au football et s’imposera à la pointe de l’attaque de l’équipe amateur de Fontainebleau. Jean-Pierre Adams entame ainsi à 23 ans une carrière professionnelle qui très vite le portera vers l’équipe de France. Il devient l’un des meilleurs défenseurs du championnat.

Il se révèle en muselant Salif Keita à Geoffroy-GuichardVice-champion de France amateur (1968,1969), il se distinguera aussi en équipe de France militaire, n'échappant pas alors au regard expert de Kader Firoud, entraîneur de Nîmes Olympique. Il le lancera dans le grand bain professionnel à 21 ans (1,78m, 79kg) et en fera un milieu défensif et un défenseur central, révélé au plus haut niveau avec les Crocodiles un soir d'août 1971 à Geoffroy-Guichard où il avait écoeuré le grand Salif Keita.

Jean-Pierre Adams a connu sa première sélection en juin 1972 avec Georges Boulogne qui l’avait emmené au Brésil pour la Coupe de l’Indépendance. Il n'en faudra pas beaucoup plus, une saison, pour que cet athlète à la gouaille parisienne ne se retrouve en Bleu, contre... l'Afrique, lors d'une « mini-Coupe du monde » au Brésil le 15 juin 1972. Il avait alors remplacé Trésor à huit minutes de la fin. Jean-Pierre Adams sera ensuite titularisé 21 fois en équipe de France.

Après trois ans à Nîmes, il jouera à l’OGC Nice puis au Paris Saint-Germain. Il s’impose également dans la défense centrale des Tricolores, dans une période malheureusement peu propice aux rêves de Coupe du monde. Il a notamment été vice-champion de France en 1972 avec Nîmes, puis en 1976 avec Nice. L’OGC Nice a fait savoir qu’un hommage lui sera rendu le 19 septembre, dans son stade de l’Allianz Riviera.

Lorsque Michel Hidalgo est appelé à la tête de l’équipe de France, il fait appel à Jean-Pierre Adams à l’occasion d’un Danemark-France (1-1) au début de la saison 1976/77. Le joueur du PSG ne convainc pas le nouveau sélectionneur. Il ne sera plus jamais rappelé chez les Bleus. Après ses années parisiennes, Jean-Pierre Adams poursuit sa carrière à Mulhouse, en deuxième division, mais de multiples blessures lui font comprendre qu’il est temps de quitter le foot professionnel. On le retrouve à Châlon, en troisième division, où il n’est toujours pas épargné par les blessures.

Jean-Pierre Adams a disputé 22 rencontres officielles avec l’équipe de France, pour un temps de jeu de 1876 minutes. Il a connu 9 victoires, 6 matchs nuls et 7 défaites.

La "Garde Noire" : Un duo légendaire

En 2012, dans L'Équipe, l'ancien sélectionneur de l'équipe de France, Michel Hidalgo (1976-1984, adjoint depuis 1973), parlait avec tendresse de ce « garçon en or, tellement simple, naturel... Jean-Pierre, c'était du solide, et c'était également la joie de vivre. Le souvenir que l'on garde, c'est celui de la vraie garde noire, Marius Trésor et Jean-Pierre Adams. Ils avaient une telle complicité, on aurait dit qu'ils avaient été conçus pour être ensemble. Leur duo était extraordinaire.

Une association imaginée la première fois par le patron des Bleus Georges Boulogne le 25 juin 1972 à Salvador de Bahia (Brésil) contre l'Argentine (0-0), et baptisée par son successeur Stefan Kovacs au soir d'un beau 2-0 en Pologne, le 7 septembre 1974 : « Si ma défense a été si solide, c'est grâce à ma "Garde noire" ». Les deux hommes venaient de museler Robert Gadocha et Grzegorz Lato, attaquants d'une sélection polonaise troisième de la Coupe du monde deux mois plus tôt. Associés à dix-neuf reprises jusqu'en septembre 1976, ils allaient constituer un point fort d'une équipe pas encore au sommet.

Marius Trésor, qui n'a jamais voulu revoir son ancien coéquipier plongé dans le coma, pour garder l'image de son ami plein de vie, était sous le choc lundi. Ces dernières années, il avait évoqué pour L'Équipe le souvenir de leur amitié et de leur duo : « De tous les partenaires que j'ai eus, c'est celui avec lequel je me suis le mieux senti. Je ne me suis jamais senti aussi en sécurité qu'avec lui. On n'a jamais joué dans le même club, mais on pouvait jouer les yeux fermés. On aurait dit qu'on avait toujours joué ensemble ».

Les deux hommes aimaient aussi écouter de la musique quitte à braver le couvre-feu de 22 heures instauré par Kovacs et se faire attraper par la patrouille dans les couloirs d'un hôtel après RFA-France (2-1) à Gelsenkirchen en 1973. « Ou vous écoutez la musique ou vous préférez l'équipe de France », leur lancera le Roumain très sérieusement.

Marius Trésor: « Un roc sur le terrain »« Quel souvenir conservez-vous de Jean-Pierre Adams sur le terrain ? J'ai eu la chance de côtoyer un roc sur le terrain. C'est un garçon qui m'a permis de me bonifier. La plupart du temps, quand l'attaquant parvenait à se défaire de Jean-Pierre, à se sortir de ses griffes et arrivait vers moi, il n'était pas en possession de tous ses moyens ! Il ne restait pas grand-chose parce qu'on ne se débarrassait pas comme ça de Jean-Pierre Adams. Il n'était pas méchant mais il en imposait. Et moi, je n'avais qu'à tirer les marrons du feu. C'était un régal. Il était le stoppeur qui s'occupait de l'avant-centre et moi le libéro qui couvrait. Je n'avais pas beaucoup de travail. Et même s'il y avait beaucoup moins de matches internationaux qu'aujourd'hui, les automatismes sont venus tout de suite. On se parlait. C'était une entente parfaite.

Match après match, Marius Trésor s’impose dans le paysage sportif français. Le duo qu’il forme avec son coéquipier de l’époque Jean-Pierre Adams, surnommé « la garde noire », marquera les esprits. Son parcours a inspiré de nombreux sportifs afro-antillais, comme en témoigne Lilian Thuram, vainqueur de la Coupe du Monde 98.

Tableau des statistiques de Jean-Pierre Adams en équipe de France :

Statistique Valeur
Nombre de sélections 22
Temps de jeu total 1876 minutes
Victoires 9
Matchs nuls 6
Défaites 7

La "Garde Noire" : Jean-Pierre Adams et Marius Trésor

Le drame à l'hôpital Édouard-Herriot

Il se rend à l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon le mercredi 17 mars 1982. L’anesthésie se passe mal. Une succession d’erreurs provoque un bronchospasme. Depuis cette date, Jean-Pierre Adams est dans un coma profond. Il passe un an dans un centre de rééducation, puis est pris en charge par son épouse à son domicile, près de Nîmes. Une pièce lui a été aménagée.

Ses yeux restent ouverts, mais il ne voit pas. Il ne parle pas. Il tousse, il sent, il semble entendre puisque sa femme constate qu’il sursaute au moindre bruit. Il respire normalement. Il avale sans difficulté des aliments mixés. Son épouse Bernadette est constamment à ses côtés. Jusqu'au 17 mars 1982 à l'hôpital Edouard-Herriot de Lyon. Adams, qui venait de fêter ses trente-quatre ans, finissait sa carrière en douceur et avait décidé de se faire opérer d'un traumatisme bénin au genou.

« Tout va bien, je suis en pleine forme, explique-t-il à son épouse par téléphone. C’est à 11 heures que je vais être opéré. Pense à moi quand même, mais viens me chercher dans huit jours, et n’oublie pas alors, une paire de béquilles ! Ce sont les derniers mots de Jean-Pierre Adams, prononcés le 17 mars 1982 avant d'entrer en salle d'opération. Tout bascule. Jean-Pierre Adams subit une anesthésie. Puis plus rien. L’ancien stoppeur de l’équipe de France ne s’est pas réveillé. Coma.

Affecté par un mouvement de grève du personnel, l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon est en sous-effectif. L’anesthésiste seul ce jour-là s’occupe de huit patients, dont trois à endormir quasiment au même moment. Un assistant stagiaire multiplie les bourdes. Jean-Pierre Adams est mal intubé, le dispositif bloque le passage vers ses poumons, ce qui prive d’oxygène l’homme de 34 ans et déclenche un arrêt cardiaque.

Le long coma et l'amour indéfectible de Bernadette

Depuis 1982, sa femme Bernadette est restée continuellement au chevet de Jean-Pierre. L'épouse se confiait à l'époque: "J'essaie de ne pas penser à l'accident tous les jours, mais je n'ai pas le choix. Chaque fois que je le regarde, il est présent dans ma tête." Un exemple de dévouement et une leçon d’amour dont elle avait témoigné à plusieurs reprises.

Ainsi, son quotidien s’articulait autour de celui de son époux qui respirait, toussait, alternait phases de sommeil et phases en éveil les yeux grands ouverts mais dans l’incapacité de communiquer verbalement avec quiconque. Dans le huis-clos d’une chambre totalement dédiée à l’ancien joueur de l’équipe de France, elle a toujours vécu auprès de lui à Rodilhan, près de Nîmes. Afin de soulager son quotidien, elle prenait soin de diffuser boucle les morceaux de ses chanteurs préférés parmi lesquels figuraient Aretha Franklin, Ottis Reading ou encore Chuck Berry. Un combat éreintant de chaque instant mené seule.

Hospitalisé à Lyon dans un premier temps, il sera rapatrié en juillet 1985, cloué au lit entre la cuisine et le salon du pavillon familial de Rodilhan près de Nîmes. Depuis, sa femme Bernadette veillait sur lui, le soignait, l'apaisait, lui parlait. Chaque jour, chaque heure, prenant « l'habitude de ne plus dormir que par bribes ». Des infirmières passaient pour la toilette et les repas. Des kinés aussi pour que ses muscles ne s'atrophient pas. Le monde du foot ne l'oubliait pas, des messages de sympathie de Thierry Roland au micro de TF1 aux matchs du Variétés organisés par Jacques Vendroux pour aider sa femme et leurs deux garçons notamment avant qu'elle n'obtienne « réparation » en justice.

Bien qu’elle vivait dans l’espérance de voir son mari se réveiller un jour, Bernadette Adams craignait par-dessus tout de mourir avant le "Roc", s’inquiétant de savoir qui aurait pu poursuivre son action de charité et de dévouement. "Il est mort paisiblement dans ses bras ce matin.", a expliqué Jacques Vendroux, consultant football pour France Info et ami du footballeur et de son épouse.

Dans les années 1990, l’anesthésiste et son assistant seront condamnés à un mois de prison avec sursis et à l’équivalent de 5000 francs d'amende, soit 750 euros à l'époque. Mais la reconnaissance de l’erreur médicale ne fera pas revenir Jean-Pierre Adams, il restera un homme allongé. Il disparaît le lundi 6 septembre à l’âge de 73 ans ans après avoir lutté 39 longues années dans un coma végétatif.

Lundi, ses trois clubs professionnels ont salué sa mémoire. Le PSG a rendu hommage à « l’un de ses glorieux anciens », saluant la « joie de vivre » et le « charisme » de l’ancien défenseur central.

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