Comment récupérer un milliard de dollars de royalties en 30 ans sur le dos de la NBA ? C'est l'incroyable pari gagné par les frères Silna. Explications.
Ils ont sans aucun doute signé le plus gros contrat de l'histoire du sport, mais personne ne connaît leur nom. Et pourtant, Ozzie et Daniel Silna viennent de recevoir un chèque de 500 millions de dollars de la part de la Ligue de basket nord-américaine (NBA). Une somme colossale qui s'ajoute aux 300 millions déjà versés par la NBA aux deux frères et destinée à mettre un terme à des versements annuels qui défient l'entendement.
En effet, à la suite d'un contrat concernant des droits télé qu'ils ont signé en 1976, les Silna ont accumulé, en un peu plus de 30 ans, environ 300 millions de dollars de la part de la NBA, dont 19 millions de royalties rien que la saison dernière. Pour comprendre cette histoire délirante, il faut remonter aux années 1970, quand le basket-ball commençait juste à se faire connaître aux États-Unis. À l'époque, pas de Michael Jordan, de Magic Johnson ou encore de Dream Team faisant rêver la planète entière. Juste des joueurs en Converse, mini-shorts et aux coiffures improbables. La "old school" dans toute sa splendeur. Sportivement et économiquement.
Deux ligues : la ABA et la NBA
En 1974, malgré la guerre du Vietnam et la démission de Nixon, l'économie américaine se porte plutôt bien grâce à ses industriels. Parmi eux, deux hommes d'affaires, Ozzie et Daniel Silna, propriétaires d'une usine de textile spécialisée dans la fabrication de polyesters, rêvent de basket-ball. Acquérir une équipe, c'est l'objectif de leur vie. Ainsi, après avoir échoué de peu dans l'acquisition des Detroit Pistons, ils jettent leur dévolu sur les Carolina Cougars, une équipe qui évolue en ABA, une des deux ligues majeures à l'époque. L'autre ligue n'est autre que la fameuse NBA, bien moins gargantuesque qu'aujourd'hui, mais qui réunit déjà les meilleurs joueurs.
Un million de dollars - une somme très importante pour l'époque - leur permet de racheter l'équipe des Cougars. Mais les Silna sont plus que de simples investisseurs, ce sont des amoureux de la balle orange. Ils ne pensent qu'à une chose : voir leur franchise jouer en NBA auprès des meilleurs. Pour cela, ils déménagent les Carolina Cougars à Saint Louis, rebaptisent l'équipe Spirits et s'efforcent de la rendre compétitive.
Se rendant rapidement compte du manque à gagner à évoluer chacune de leur côté, les deux ligues tentent de fusionner. Après plusieurs années de négociations et de tentatives de rapprochement avortées, la NBA et l'ABA réussissent à ne faire qu'une en 1976, formant ainsi une "super ligue" qui conserve le nom de la plus illustre des deux, la NBA. Mais, comme dans toute fusion, il y a des dommages collatéraux, des personnes qui partent, des déménagements, de nouvelles règles...
Pendant cette fusion, la NBA accepte d'intégrer quatre des sept franchises de l'ABA, et en laisse donc trois sur la touche. Se débarrasser des Virginia Squires, en faillite, n'a été qu'une simple formalité, mais pour faire plier les Kentucky Colonels et les Saint Louis Spirits, il a fallu sortir le chéquier. John Y. Brown, propriétaire des fast-foods KFC, cède les Colonels pour 3 millions de dollars et devient gouverneur de l'État du Kentucky dans la foulée. En revanche, les frères Silna refusent toutes les offres qu'on leur envoie. Les frangins rêvent plus que tout de voir les Spirits se confronter aux meilleures franchises et estiment que leur équipe mérite d'intégrer la NBA.

L'amour du basket
Les Saint Louis Spirits sont la plus grande fierté des frères Silna. Ils ont dépensé beaucoup d'argent et d'énergie pour construire une équipe forte le plus vite possible. L'ancien avocat général de l'ABA déclare d'ailleurs à leur sujet : "Ils étaient de grands fans, amoureux de leur franchise. Ils étaient présents à tous les matches. Ozzie me rappelait le gamin dans la cour de récréation qui était toujours choisi en dernier, mais qui pourtant aimait toujours autant le sport."
L'apogée de l'histoire des Saint Louis Spirits remonte à 1975 lorsqu'ils éliminent au premier tour des playoffs les champions en titre : les New York Nets de Julius Erving. Bob Costas, speaker de la franchise à l'époque, se rappelle cet événement : "C'était comme remporter le championnat. Je me souviens d'Ozzie et Danny courant dans le vestiaire et célébrant la victoire dans les douches avec les joueurs. J'avais l'impression de voir deux gamins aux anges. Complètement hystériques !"
Alors, quand la NBA vient annoncer aux frères Silna qu'ils sont hors circuit, c'est leur rêve de gosse qui s'effondre. Et si la Ligue est déterminée à en finir rapidement avec les Spirits, la fratrie compte bien défendre son bébé jusqu'au bout. Après des semaines de négociations acharnées, Ozzie et Daniel acceptent de dissoudre leur franchise en échange de 2,2 millions de dollars et... environ 14 % des futurs revenus télévisuels générés par les quatre franchises passées de l'ABA à la NBA : les Spurs, les Nuggets, les Nets et les Pacers. Un accord sans limite de temps !
Les frères Silna, MILLIARDAIRES en piégeant la NBA
Cette concession de la NBA, qui paraissait ridicule à l'époque compte tenu des faibles droits télé, s'est rapidement transformée en un énorme pactole pour les frères Silna.
Si les contrats télévisés de la NBA valaient 1,5 million de dollars dans les années 1970, les chaînes ABC, ESPN et TNT déboursent aujourd'hui la bagatelle de 7,4 milliards de dollars au total pour diffuser des rencontres de NBA. Et c'est compter sans les diffuseurs CBS, NBC et FOX.
D'après les documents officiels de la Ligue, le premier chèque reçu par les frères Silna en 1980-1981 était de 521 749 dollars alors que pour la saison 2010-2011 ils ont encaissé 17 450 000 dollars ! Un taux de croissance de 3 240 %... Eh oui, Michael Jordan, Magic Johnson, Kobe Bryant, Allen Iverson, LeBron James et les Dream Team des Jeux olympiques sont passés par là, faisant du basket-ball un sport majeur aux États-Unis, et de la NBA, la Ligue la plus populaire et la plus florissante au monde.
La NBA perçoit très vite le manque à gagner et les dirigeants des franchises se plaignent des pertes engendrées au niveau de leurs dividendes. La Ligue nord-américaine va alors tenter pendant des années de convaincre les frères Silna de rompre leur contrat. Un véritable bras de fer judiciaire aux allures de mission impossible s'engage alors. En effet, dans le contrat signé en 1976, une clause stipule qu'Ozzie et Daniel ont droit à leurs 14 %... à vie ! Un "détail" auquel s'accrochent les frangins.
Plus les années passent, plus la NBA engrange de l'argent, plus le refus des frères devient inébranlable : au début des années 1980, ils rejettent une première offre de 5 millions de dollars, puis une seconde à 6 millions, et dans les années 1990, ils tournent même le dos à plusieurs dizaines de millions de dollars. Une question d'orgueil dans un premier temps, devenue aussi une nécessité, puisque le plus jeune des deux, Daniel, a perdu de grosses sommes d'argent lors de l'affaire Madoff.
L'honneur en jeu
En plus de vouloir casser les pieds à la NBA pour l'honneur, les Silna n'en demeurent pas moins deux gros requins qui cherchent à faire grossir leur part du gâteau. En effet, à l'époque, Internet n'existe pas et la NBA n'est diffusée que sur le territoire américain. Du coup, Ozzie et Daniel Silna tentent aujourd'hui de grappiller un petit pourcentage à tous les étages de la diffusion du basket américain. Et ça marche ! Il y a quelques mois, un juge leur a accordé le droit de toucher de l'argent sur les revenus générés... par Internet ! Une nouvelle manne financière s'ouvre encore à eux.

À l'aube de la renégociation des droits de la NBA avec les diffuseurs (en 2015-2016), cette décision judiciaire met dans l'embarras la Ligue et ses propriétaires. D'autant plus que les franchises sur lesquelles les deux frères ont placé leurs pions marchent du feu de dieu sur les parquets. Les San Antonio Spurs ont remporté cinq titres de champion, les Denver Nuggets ont signé la star Carmelo Anthony, les New Jersey Nets, désormais localisés à New York, ont été doubles finalistes NBA et enfin les Indiana Pacers de Reggie Miller ont livré des affrontements légendaires face aux Chicago Bulls de Michael Jordan dans les années 1990. Des placements qui ont tous rapporté gros !
Ainsi, depuis plusieurs mois, la NBA multipliait les tentatives d'arrangement pour casser ce contrat à perpétuité avec les frères Silna. David Stern, actuel commissaire de la NBA et négociateur en 1976 de cette fameuse clause "à vie", avait à coeur de mettre un terme à cette affaire avant son départ à la retraite le 1er février 2014. En offrant un parachute doré mirobolant aux deux frangins, il nettoie en partie sa plus grosse bavure envers la NBA et s'acquitte de sa dette envers les propriétaires des franchises. De leur côté, avec 500 millions de dollars en poche, les Silna font leur deuil et acceptent d'enterrer la hache de guerre...
Si depuis 1976 la NBA règne sans partage sur le basketball professionnel aux États-Unis, cela n’a pas toujours été le cas. Il y a d’abord eu la concurrence de la National Basketball League (NBL) à la fin des années quarante, avant que cette ligue ne soit absorbée sans grand ménagement, disparaissant pratiquement des livres d’histoire. Au point de déloger la National Basketball Association ? Que nenni. D’ailleurs les propriétaires des franchises ABA ont un objectif majeur au moment de créer cette nouvelle ligue en 1967 : forcer la NBA a une fusion pour qu’ils puissent rentabiliser leur mise de départ. Il faut dire qu’à l’époque, notre ligue chérie est encore jeune (21 ans) et peine à trouver son rythme de croisière.
Pour se démarquer, l’ABA s’appuie sur un style plus flashy, à l’image de ses ballons tricolores qui font aujourd’hui encore sa renommée, des décennies après sa disparition. Plus libre et plus offensive que la NBA, l’ABA s’appuie sur des joueurs spectaculaires et sa ligne à 3 points - des années avant qu’elle ne soit adoptée en NBA - pour faire son trou. Alors oui, le blé et les gros marchés ne sont pas toujours de la partie, mais le fun et certaines des principales stars de l’époque - Connie Hawkins, Julius Erving, Artis Gilmore, Spencer Haywood - passent tous par la case ABA. Même Kareem Abdul-Jabbar a failli débarquer en son sein.
Cette nouvelle concurrence entraîne un jump des salaires pour les joueurs - ainsi que pour les arbitres - et les deux ligues se disputent les meilleurs prospects chaque saison lors des Drafts, avec un petit avantage pour l’ABA dont les règles sont plus permissives pour les jeunes hommes n’ayant pas réalisé l’intégralité de leur cursus universitaire. Mais cela ne suffit pas toujours pour attirer les talents ou les retenir, la faute à un manque d’argent. En cours de saison 1975-76, seules sept équipes sont toujours présentes en ABA, certaines franchises ayant mis la clef sous la porte durant l’exercice. Le déclin est évident, la survie loin d’être assurée. Un dernier sursaut a lieu lors du All-Star Game avec la mise en place d’un Slam Dunk Contest, mais la fin est proche.
Des 11 équipes d’origine, seules les Kentucky Colonels et les Indiana Pacers sont toujours de la partie sans avoir déménagé. À la fin de l’exercice, la fusion avec la NBA est actée. Quatre franchises (New York Nets, Denver Nuggets, Indiana Pacers et San Antonio Spurs) rejoignent la concurrence dans des conditions peu avantageuses, deux (Kentucky Colonels et Spirits de St.
Louis) disparaissent. Louis cesseront d’exister en échange d’un chèque de 2,2 millions de dollars, et du versement par chacune des quatre franchises absorbées d’un septième de leurs revenus générés par les droits télévisuels, soit les quatre septièmes du montant perçue par chaque franchise NBA, le tout à perpétuité. À l’époque, les droits de la ligue s’échangeaient pour à peine 1,5 million de dollars, ne laissant à peu de choses près que 70 000 dollars par an et par équipe. Une misère… Mais cela va vite changer, avec l’éclosion de joueurs tels que Magic Johnson et Larry Bird dès la fin des années 1970, et un certain Michael Jordan en 1984.
C’est ainsi que les frères Silna ont empoché près de vingt-cinq millions de dollars chaque saison en qualité de propriétaire d’une franchise qui n’a pas joué la moindre seconde de basket pendant 38 ans ! Jusqu’à ce qu’ils acceptent une offre de la NBA pour mettre fin au conflit, moyennant un beau chèque de 500 millions de dollars!
Comble de l’ironie, la NBA avait tenté de renégocier ce maudit contrat en 1982, offrant la somme de cinq millions aux frères Silna. Finalement, en 2014, année de l’accord, les frères Silna avaient récolté pas moins de 775 millions de dollars. À l’époque, s’ils l’avaient souhaité, ils auraient pu s’offrir une franchise NBA puisque la valeur moyenne était d’environ 600 millions de dollars.
Ce sont donc les frères Silna qui ont eu le dernier mot avec cette accord paraphé en 2014. Si les Spirits of St.
Louis ne sont restés qu’une étoile filante dans le firmament du basket nord-américain, ils ont permis à leurs propriétaires de devenir immensément riches. Les frères (Ozzie est mort en 2016) ont vu juste en tablant sur l’explosion des droits télévisuels, à une époque où ce média n’était pas encore totalement rentré dans les mœurs. En 2006, les anciens de ABA avaient organisé une grande fête pour célébrer le trentième anniversaire de la disparition de la ligue. Ozzie et Daniel Silna étaient bien sûr de la partie et ils avaient offert à tous les invités une casquette au logo des Spirits.
| Saison | Revenus |
|---|---|
| 1980-1981 | 521 749 $ |
| 2010-2011 | 17 450 000 $ |