Histoire du rugby en France : Des origines à la professionnalisation

Le rugby en France possède une histoire riche et complexe, marquée par des évolutions constantes et des moments clés qui ont façonné le sport tel que nous le connaissons aujourd'hui. Des premiers clubs à la professionnalisation, en passant par les compétitions nationales et internationales, plongeons au cœur de cette aventure passionnante.

Les premiers pas du rugby en France

En France, le premier club, Le Havre Athlétique, a été constitué en 1870. Il jouait à un jeu hybride entre le rugby et le football. Le premier véritable club de rugby français est celui des English Taylors, formé à Paris en 1877, suivi par le Paris Football Club un an plus tard.

C’est en 1890, sur la suggestion du baron Pierre de Coubertin, que trois écoles françaises de Paris lancent un tournoi scolaire. L’année suivante cinq nouvelles écoles les rejoignent.

La création de l'USFSA et la première finale

La commission de football de l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (USFSA) est formée en 1890, et en mars 1892 elle invite les clubs désireux d’entrer dans la compétition à se rapprocher du secrétariat. Seuls le Stade Français et le Racing CF répondent.

Le 20 mars 1892, la première finale de coupe française a lieu, avec le baron Pierre de Coubertin comme arbitre. Le bouclier de Brennus, le Saint-Graal du rugby français, conçu par le baron et réalisé par Charles Brennus est remis ce même jour au capitaine vainqueur, Carlos de Candamo.

L’année suivante, une équipe française fait une tournée en Angleterre. Bien que les joueurs de l’équipe française, médaillés d’or aux Jeux Olympiques de 1900 aient été sélectionnés parmi les deux meilleurs clubs parisiens, la France débute officiellement la compétition au niveau international avec le match contre les All Blacks le 1er janvier 1906.

12 fois où la France a choqué le monde !

L'avènement du professionnalisme en 1995

Il y a trente ans, le 26 août 1995, le rugby devenait officiellement professionnel. Août 1995, une déflagration éclate dans les sous-sols de l’hôtel Ambassador, boulevard Haussmann à Paris. En ce 26 août, les 21 membres du Conseil de l’international Board dynamitent plus d’un siècle d’histoire. On pouvait désormais officiellement payer quelqu’un pour jouer au rugby.

Les grands caciques dont les Français Bernard Lapasset et Marcel Martin pondent un communiqué fondamental dont chaque terme est pesé au trébuchet. : "Nous avions fait exprès de ne jamais employer le terme "professionnalisme", expliqua plus tard Bernard Lapasset, car nous voulions un nouveau rugby "open", c’est-à-dire adapté à chaque pays, selon ses spécificités." Les débats duraient depuis deux jours : "Tout le jeu consistait à faire voter les membres à l’unanimité, point par point. En plus, je ne voulais pas de vote secret. Chacun devait s’exprimer à main levée, c’était trop important. Celui qui aurait voté non aurait dû dire pourquoi."

On trouvait dans cet aréopage toutes les tendances de la planète ovale. Il y avait les modernistes radicaux (Australiens et Sud-Africains), les modernistes modérés (Néo-Zélandais), les conservateurs bon teint (Gallois, Irlandais, Écossais, Argentins), avec les Français et les Anglais en position d’arbitres centristes, avec un soupçon de nostalgie face à l’amateurisme finissant.

Mais les Sudistes avaient le vent en poupe, à l’image de Louis Luyt, le tonitruant patron de la Fédération sud-africaine. La victoire des Springboks en Coupe du monde l’avait rendu encore plus flamboyant que d’habitude. D’entrée de jeu, il balaie les propositions européennes qui voulaient qu’on paie les joueurs seulement pour le droit à l’image : "Moi, j’ai beaucoup d’argent à ma Fédération. Mes provinces aussi. Ou on laisse chacun gérer l’argent comme il veut et c’est le bordel, où je suis le patron de mes joueurs du 1er janvier au 31 décembre, de 9 heures à 17 heures, et ils seront sous mes ordres. Le marathon pouvait débuter mais la tendance donnée par le boss de Johannesburg ne s’estomperait pas, même si d’après Marcel Martin, les Européens et en particulier les Irlandais multiplient les questions les plus sensées sur les bouleversements qui se profilent.

"J’avais toujours considéré que le vote clé serait celui des Irlandais. Quand j’ai vu que Tom Kiernan et Syd Millar levaient le bras. J’ai compris que c’était gagné." Ce vote historique, Lapasset le préparait depuis deux mois au sein d’une commission spéciale, avec le Gallois Vernon Pugh (décédé en 2003), l’Écossais Fred McLeod et le Néo-Zélandais Rob Fisher.

La menace Kerry Packer

Les patrons du rugby mondial étaient sous pression car depuis trois mois une offensive s’était déclarée. Un magnat des médias australiens, nommé Kerry Packer, avait fait contacter les meilleurs joueurs pour lancer un circuit professionnel parallèle. Packer était à couteaux tirés avec Murdoch sur le marché du XIII australien. L’influent Vernon Pugh avait essayé de défendre une version modérée du professionnalisme, mais la vague était trop puissante.

Depuis le printemps, on évoquait l’existence d émissaires discrets, mais pressants venus "draguer" les meilleurs joueurs de la planète réunis par le Mondial sud-africain. En France, on parlait d’un mystérieux "Monsieur X", un émissaire de Packer qui proposait des contrats aux meilleurs joueurs, jusqu’à 1,2 million de francs pour Philippe Sella. La presse se lançait à sa poursuite et affinait progressivement son identité : "Éric B." puis Éric Blondeau, un inconnu du grand public, cadre dans une tonnellerie charentaise.

Le 29 mai, il se rendait dans l’hôtel des Bleus en Afrique du Sud, en compagnie de Ross Turnbull, ancien pilier et manager des Wallabies, cheville ouvrière du projet Packer. En bermudas et tee-shirts, les deux hommes rencontraient Philippe Saint-André et Franck Mesnel sur une terrasse, à quelques mètres de la fine fleur des journalistes français qui ne se doutaient de rien. Le premier contact était prometteur. Dans les jours qui suivaient, Blondeau envoyait des documents par fax. Pour les joueurs, c’était l’extase. Le rapport de force tournait en leur faveur. On n’avait plus vu ça depuis la création du XIII à la fin du XIXe siècle.

Même si le projet Lord en 1983 avait déjà semé la panique et obligé l’IRB à créer la Coupe du monde. Mais en 95, l’éruption est encore plus violente. Le 5 juillet, la rumeur disait que 120 joueurs français avaient signé une lettre d’intention, dont 26 des récents mondialistes (seuls les Agenais Sella, Benetton et Benazzi n’avaient pas signé). Ils s’ajoutaient à 16 internationaux anglais, 17 All Blacks, 22 Springboks et 20 Wallabies.

Chez ces derniers, deux clans s’affrontaient autour de Phil Kearns (pro Packer) et Jason Little (loyaliste). Certaines vedettes se voyaient proposer 1,4 million de francs par saison, dans un projet basé sur un système de franchises qui se seraient affrontées dans un grand tournoi mondial. C’est à ce moment-là que les Fédérations décidèrent de réagir.

La réaction des fédérations et la fin du projet Packer

"On ne pouvait pas laisser le rugby international tomber aux mains d’intérêts particuliers", expliqua Marcel Martin. "Au moment du premier rapport Pugh, les Fédérations conservatrices avaient parlé d’un moratoire d’un an. Mais je voyais bien que l’ancien système était en train de voler en éclats. Attendre un an, c’était bien trop risqué. L’enjeu était colossal. Mais Murdoch avait déjà fait ses offres aux Fédérations sudistes pour de nouvelles compétitions (lire ci-contre). Elles avaient les moyens de contre-attaquer.

Partout dans le monde, on négociait dur pour ramener les enfants prodigues au bercail. Le bulldozer Louis Luyt rencontrait son équipe nationale au golf de Sun City et haussait le ton d’entrée de jeu. Il assenait : "Le projet Packer n’a pas l’argent qu’il promet. Si vous quittez la fédé, vous ne serez plus jamais internationaux". Il pilonnait tout particulièrement le capitaine François Pienaar qui pensait aussi que Packer bluffait, au point de garder pour lui les contrats signés par ses coéquipiers, pour ne pas que Turnbull s’en serve pour trouver des partenaires.

Pienaar et tous les Springboks cèdaient donc mais obtenaient des contrats entre 1 et 2 millions de francs. La partie de poker tournait en faveur des institutions traditionnelles. En Australie, l’ARU jouait sur la corde sensible. Elle faisait parler les anciens capitaines qui suppliaient les Wallabies modernes de ne pas commettre l’irréparable. En Nouvelle-Zélande, David Kirk, capitaine des champions du monde 1987, fustigeait ses successeurs sur un ton presque dédaigneux : "Partez si vous voulez, vous êtes la négation du rugby et de l‘attitude qu’il véhicule."

Pendant ce temps, les avocats de la NZRFU séduisaient en douceur la base des joueurs néo-zélandais. Les bons joueurs provinciaux revenaient dans son giron. Les All Blacks comprenaient qu’ils étaient cernés. Josh Kronfeld et Jeff Wilson étaient les premiers à craquer pour 820 000 francs, malgré l’opposition du talonneur et capitaine Sean Fitzpatrick. Dans la foulée, les Wallabies revenaient à l’orthodoxie.

En France, Bernard Lapasset était obligé de monter à 310 000 francs la prime annuelle maximale des internationaux. "Mais je ne me souviens pas d’un chantage éhonté. Les joueurs ont été très responsables", nous confia dix ans plus tard le président de la FFR. Il y eut bien quelques tensions et quelques filouteries. Mais aujourd’hui, les protagonistes préfèrent en parler comme d’une discussion entre gentlemen. "Nous savions bien que ce principe d’une ligue mondiale fermée aurait du mal à s’imposer. C’était trop éloigné de nos traditions", commenta Saint-André.

Avec tout cet argent lâché, le concept d’amateurisme devenait plus que ridicule, carrément obscène. Le lendemain de la révolution, Lapasset tentait de donner le change en déclarant : "Pas de championnat pro en France" et invoquant le concept flou du rugby open. Dans l’hémisphère Sud, Ross Turnbull y croyait encore. Un tribunal reconnaissait la validité des contrats passés avec les joueurs provinciaux sud-africains. Il se faisait fort d’empêcher le Super 12 de commencer et de faire annuler le contrat Murdoch quand soudain, son maître Packer le fait prévenir : "On arrête tout."

C’était la dure loi des affaires. Pendant que le monde du rugby s’étripait en leur nom, Murdoch et Packer faisaient la paix, jusqu’à sabler le champagne ensemble. Le championnat treiziste de Murdoch n’était pas une franche réussite. Et ce dernier avait compris que Packer laisserait tomber son histoire de rugby professionnel s’il lui laissait le champ libre pour… la diffusion des courses hippiques sur tout le territoire australien.

Les dirigeants se dirent sans doute qu’ils n’avaient été que des pions dans une gigantesque partie de poker menteur entre deux hommes d’affaires. Manipulés dans une guerre qui les dépassait, ils avaient accepté de partir dans l’inconnu, sacrifiant le principe fondateur de leur sport et une grosse partie de leur pouvoir.

Les conséquences du professionnalisme

Le rugby venait de prendre un virage sans doute irrémédiable. La première conséquence du professionnalisme, ce fut en France en tout cas, la montée en puissance des clubs d’élite. Le nouveau contexte leur donna un nouveau statut, ils étaient désormais des entreprises privées organisées en sociétés anonymes. Ils ne pouvaient plus accepter la tutelle stricte de la FFR.

La création d’une nouvelle entité semblait inévitable pour défendre les intérêts spécifiques des clubs du sommet de la pyramide. Elle s’appela d’abord la CNRE puis, la LNR, la Ligue Nationale de rugby en 1998. Le président de la FFR, élu de tous les clubs, n’était plus le seul maître à bord. Il devait composer avec un autre "patron", le président de la Ligue, élu par un petit collège, représentant de l’aristocratie du rugby français. Puis corollaire du corollaire, un championnat resserré, vieux serpent de mer, vit le jour : Top 16, puis Top 14 à partir de 2005.

La logique du professionnalisme rendait inévitable l’apparition d’une poule unique, condition sine qua non de la valorisation et de la visibilité du championnat français. Au bout du bout, ce fut le trésor, le contrat de diffusion de Canal +, de plus en plus généreux, l’arme atomique du rugby pro français. Il est à noter que ce modèle basé sur les clubs privés est resté assez propre à la France, seule l’Angleterre peut lui être comparée, à égalité au début, à son désavantage en ce moment.

Restructuration de l'agenda mondial

L’avènement du professionnalisme a totalement restructuré l’agenda du rugby mondial avec la création de nouvelles compétitions. Au Sud, ce fut une révolution. Les fédérations gardaient la main sur le rugby d’élite, mais elles avaient besoin d’argent pour financer les contrats des joueurs employés à plein temps. Dès 1996, on vit les Sud-Africains, les Néo-Zélandais et les Australiens s’unir pour mettre sur pied deux nouveaux tournois internationaux. L’un réservé aux nations, déclinaison du Tournoi des Cinq Nations, l’autre réservé aux provinces repatinées en "franchises".

La clé de ces innovations fut la bourse de l’empire médiatique de Rupert Murdoch, News Corp. Les chaînes payantes du magnat australien avaient besoin de contenus attractifs. Dès l’été 1995, elles avaient proposé un joli pactole aux fédérations du sud pour mettre sur pied le Tri Nations (devenu le Rugby Championship avec l’ajout de l’Argentine en 2012). Le pactole concernait aussi le Super 12, championnat transnational sans relégation, une ligue fermée à rebours des habitudes nordistes, françaises en tout cas.

Le Nord aussi créa ses nouveaux championnats. La montée en puissance des clubs français et anglais rendit inévitable l’apparition d’une Coupe d’Europe. Et les Celtes contrôlés par les fédérations, mirent sur pied, une ligue fermée spécifique. La Ligue Celte ne généra pas énormément d’argent, mais elle permit aux Irlandais, Gallois et Écossais de jouer à un niveau intéressant sans la pression de la descente.

Transformation du jeu

Évidemment, le lien de cause à effet est plus subjectif. Mais l’avènement du professionnalisme a aussi coïncidé avec une profonde transformation du jeu. Le rugby aurait sans doute évolué, mais la décision de 1995 a tout accéléré. Avec des joueurs mieux préparés, surtout physiquement en termes d’endurance et de force, le jeu a changé de nature. Les espaces se sont réduits et les collisions ont pris le pas sur les évitements. Les actions longues se sont multipliées aussi, en tout cas dans un premier temps.

La puissance à l’impact est devenue l’alpha et l’omega du jeu plus que séculaire et la défense est devenue la qualité sine qua non à acquérir pour ceux qui voulaient s’approcher du haut niveau. Bien sûr, il y a eu des variantes (retour du jeu au pied par moments).

Tableau récapitulatif des étapes clés :

Date Événement
1870 Création du Havre Athlétique
1877 Fondation des English Taylors à Paris
1890 Suggestion de Pierre de Coubertin pour un tournoi scolaire
1892 Première finale de la coupe française
1906 Premier match international de la France contre les All Blacks
26 août 1995 Professionnalisation du rugby
1998 Création de la Ligue Nationale de Rugby (LNR)
2005 Passage au Top 14

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