Football : La Bagatelle la Plus Sérieuse du Monde - Une Analyse Approfondie

Longtemps méprisé par les élites, le football, sport le plus populaire au monde, suscite un débat permanent sur sa nature. Est-il un simple « opium du peuple » ou une « bagatelle pleine de sens » ? L'approche de chaque Coupe du monde relance ces interrogations, incitant à une analyse approfondie de ce jeu sous ses aspects sociologiques et géopolitiques.

De Camus à Pasolini, plusieurs intellectuels se sont passionnés pour le ballon rond, ses rites et ses drames. Eduardo Galeano, avec Football, ombre et lumière, a écrit en 1995 un des plus beaux textes sur le sujet, mêlant poésie et humour. John King, lui, dresse un portrait violent d'un hooligan anglais dans Football Factory, un exclu ventripotent et alcoolique d'une société thatchérienne délabrée.

Un Débat Éternel

Ce match-là semble éternel. Nul arbitre ne peut en siffler la fin. C'est à croire qu'il se trouvera toujours, chez les pro et chez les anti-football, de nouveaux joueurs prêts à suppléer les coéquipiers défaillants. La Coupe du monde n'étouffera sans doute pas ce vieux conflit, mais elle devrait lui donner une tournure nouvelle.

Il fut une époque où les adversaires du ballon rond avaient pratiquement le champ libre sur le front de la contestation. Ils pouvaient théoriser sur le foot « opium du peuple », comparer les matches aux « jeux du cirque » et les supporteurs à des « hordes fascisantes », sans risquer d'être vraiment chahutés sur le fond. Le milieu du football, en France tout au moins, rechignait aux joutes intellectuelles. Les choses ont changé et le football est désormais chose sérieuse.

Le Football, un Objet d'Étude Sérieux

Des colloques lui sont consacrés et des philosophes et sociologues se penchent sur son cas, disséquant le phénomène. Dans ce domaine, la France a comblé son retard sur la Grande-Bretagne et est même en pointe avec l'Italie sur la dimension internationale de la réflexion. La publication d'une série de textes sous le titre Géopolitique du football par l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) a valeur de symbole.

Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, admet qu'il y a encore des réticences à traiter du football dans certains milieux, mais que les barrières tombent. Il souligne que c'est un phénomène mondial dont on ne peut nier l'importance, un enjeu stratégique évident. Selon M. Boniface, ce sport est « certainement le phénomène le plus universel aujourd'hui, beaucoup plus que la démocratie ou l'économie de marché. »

Il ajoute que, alors que l'ONU a 186 membres, la FIFA (Fédération internationale de football) en compte 198. Le monde est un village planétaire, et ses habitants les plus communs sont certainement Ronaldo, Platini, Gascoigne et consorts.

L'Ethnographie du Football : Le Match de Football de Christian Bromberger

Parmi les travaux sérieux qui tentent d'analyser le football, Le Match de Football de Christian Bromberger est un ouvrage incontournable. Cette étude ethnographique, menée à Marseille, Naples et Turin, explore en profondeur la passion partisane et les différents modes d'intégration liés au football.

Le livre apporte de riches descriptions d'ambiances, d'histoires de vie, de parcours partisans et de visions du monde. Il prend au sérieux les propriétés spécifiques du football, en exposant la volonté de redonner du sens à un objet paradoxalement méconnu et de rendre compte d'une passion universelle, mais singulière, par la circulation entre le lointain et le proche que permet un comparatisme raisonné.

La recherche déploie ainsi les différentes échelles de l’enquête ethnographique, aller au stade pour regarder le match et les tribunes pour mettre à jour les règles spécifiques de la participation différenciée au spectacle, distinguer des publics, identifier les différents collectifs qui s’y retrouvent et qui y agissent, repérer les réseaux et les cheminements qui ont amené au stade et au soutien à l’équipe.

On mobilise l’observation directe, le recueil d’entretiens et d’histoires de vie, la photographie ou le cinéma, les traces écrites ou dessinées ou encore les questionnaires à visée quantitative ou des carnets intimes, mais aussi les ouvrages techniques sur le football sur le jeu et sur les lois du jeu et l’observation de la ville, des lieux où on discute football ou on organise le militantisme.

Sans oublier, bien sûr, la riche littérature anthropologique et les ouvrages des autres disciplines des sciences sociales ou de la littérature, occasion de découvrir ou redécouvrir des auteurs.

Le match de football prend place dans le temps libéré des contraintes auxquelles sont soumis les individus. Le plaisir que provoquent ces émotions est démultiplié par la prise de parti pour l’une des deux équipes. Le déroulement du match devient ainsi un drame vécu de l’inconstance et de la fragilité des valeurs.

Car si l’égalité, au regard des règles du jeu, des deux compétiteurs doit aboutir à la reconnaissance du pur mérite du vainqueur, la triche de l’adversaire, l’erreur due au fait que le football se joue avec les pieds ou par un mauvais jugement de l’arbitre, met en doute ces principes censés gouverner les vies des individus et des collectifs.

Certes, les équipes ne sont pas également dotées en argent et en réputation. Toutefois, dans ce sport collectif, la discipline, la manière de jouer, la collaboration de tous et l’habileté ou l’exploit d’un joueur peuvent renverser cette inégalité et voir le « petit » triompher du « gros ».

De plus, l’issue ou l’effet d’un match n’est pas seulement présent dans « ce » match, mais dans tous ceux qui se déroulent sur d’autres terrains de football. L’excitation, plaisante ou douloureuse, vient alors de ce que le match de football illustre et rend discutable ce qu’est la destinée de l’individu dans les sociétés modernes, prise qu’elle est entre les valeurs censées orienter sa vie, comme le mérite reconnu à la suite d’une compétition entre égaux et les aléas que sont la chance, l’injustice, la tricherie et la dépendance vis-à-vis des autres destinées.

Pris dans les interactions et les interdépendances sociales, selon l’appartenance à un groupe social, à un genre ou à une génération, on comprend comment les individus peuvent voir dans les succès ou les échecs de l’équipe qu’ils soutiennent la parabole d’un destin collectif, dans le style de l’équipe l’affirmation d’une identité imaginaire ou un modèle d’organisation sociale, dans les joueurs des figures emblématiques des destinées individuelles et des formes modernes de l’héroïsme.

Le stade fait voir comment ces représentations se concrétisent dans la répartition selon les tribunes où le prix des places joue le rôle d’attraction et de répartition spatiale des modes d’engagement dans le spectacle.

Par le travail ethnographique, on pouvait trouver les signes et les pistes pour réfléchir aux relations significatives entre le nom des villes et leur situation économique et sociale, avec le moment politique, avec la réémergence des identités culturelles face au centralisme jacobin ou avec l’engagement de la jeunesse française dans la culture populaire mondiale, entre rock, foot et politique.

La logique de la partisanerie permettait, elle, de décrire la manière dont les engagements partisans produisent des emboîtements de hiérarchies entre différentes affiliations possibles qui ne renvoient pas nécessairement au lieu où on est né ou où on habite ; qu’on aime détester le club le plus proche ou qu’on n’a pas apprécié, si on était supporter des Verts ou nostalgique du grand Reims, que Marseille soit le premier club français à avoir gagné la Coupe d’Europe des Clubs ; que beaucoup se retrouvaient derrière l’équipe nationale, mais d’autres pas parce qu’ils ne s’estimaient pas représenter par « la France Black, Black, Black » à Alain Finkielkraut.

Soit du dérisoire, soit du politique.

Le livre demeure une référence pour comprendre l’attrait universel du football. Le football a acquis le statut de sport fréquentable, jusqu’au plus haut niveau de la République, mais la générosité compréhensive de l’ethnographe peut rencontrer des difficultés dans un contexte où l’expression de la virilité ou la mise en scène de la haine de l’autre n’apparaissent plus comme les éléments normaux et indépassables d’un parcours de vie.

Que pensent les membres du Drama Queer Football Club4 des Cagoles et de la rhétorique des groupes ultra ? Cherchent-iels à conquérir un territoire dans les tribunes de l’Orange Vélodrome ? Peut-on interpréter les manifestations racistes ou homophobes et les actes violents par la seule hypothèse d’une surenchère dans la facétie ?

S’il peut être méthodologiquement nécessaire et utile de comprendre qu’il existe un plaisir spécifique du football qui le rend partageable, jusqu’où peut-on refermer les pratiques qu’on estime pour le moins discutables ou dangereuses comme si on jouait une pièce ? Les auteurs de ces pratiques veulent y jouer un rôle sur la scène du stade et dire aussi des choses qu’ils pensent.

Certes, Christian Bromberger a raison quand il dit qu’il ne faut pas surcharger de signification politique les manifestations des ultras. Et il répond en partie à ces préoccupations quand il publie La Passion Football.

Football et Identités : Un Champ d'Étude Vaste

L'étude des identités liées au football révèle la complexité des mécanismes d'identification, allant au-delà de l'image simpliste du supporter "beauf". L'activité du supporter présente divers degrés d'engagement, de socialisation et de distance par rapport à son objet. Le processus d'identification fait le lien entre le domaine purement sportif et les tensions qui travaillent le corps social.

Le soutien au club de quartier, la structuration des groupes de supporters et le rôle du football dans la constitution ou l'entretien d'une identité nationale demeurent des questions encore largement inexplorées. L’ouvrage souffre également de son caractère pionnier : les références théoriques demeurent trop limitées dans ce domaine, de là les renvois très nombreux vers les travaux de Christian Bromberger et de Norbert Elias .

La disparité méthodologique des enquêtes - les unes tendant vers l’analyse quantitative "dure", tandis que d’autres mettent l’accent sur la description - ne contribue pas à clarifier les enjeux. Si un choix doit être effectué, la rigidité des approches théoriques et abstraites ne nous semble pas appropriée à la description de réalités par essence mouvantes.

Enfin, un aspect particulier du sujet, qui apparaît en creux dans la plupart des articles, aurait mérité qu’un texte entier lui soit consacré : les rapports entre football et politique. De l’Algérie à la Corse, en passant par les groupes d’ultras et les tentatives de constitution de sélections européennes, il semble que l’ensemble des éléments converge vers un constat : la très grande difficulté d’instrumentaliser le football à des fins politiques, en raison des résistances multiformes opposées par les supporters.

L’exemple du Portugal est éclairant : dans une société où l’expression politique était muselée, le football s’est structuré comme un champ pour ainsi dire vierge d’échos politiques ou sociaux.

Le Football : Entre Ludisme et Professionnalisme

L'histoire du football peut être abordée sous différents angles : économique, social, culturel, ou encore à travers l'évolution des règles et des institutions. Le développement du professionnalisme a permis au football de se singulariser et de s'autonomiser.

La Charte du football professionnel de 1973 rend obligatoire, en France, l’ouverture de centres de formation attachés aux clubs professionnels. Bien qu’ils aient mis une dizaine d’années à être véritablement opérationnels, ils représentent désormais une pièce maîtresse dans l’organisation du football français, et, plus largement, européen.

Hassen Slimani a relevé toute l’ambiguïté de la situation française. Alors que les clubs, pour des raisons d’adéquation aux impératifs économiques (privatisation, enjeux liés à la profession­nalisation), devaient progressivement rénover leurs statuts juridiques et se transformer en Sociétés Anonymes à Objet Sportif (SAOS), les centres de formation demeurent (à la fin des années 1990) sous la responsabilité des sections amateurs des clubs23.

La formation y est ainsi tiraillée entre les valeurs et les orientations singulières de l’amateurisme, porteur d’un projet éducatif et les exigences de performance et de compétition du professionnalisme.

Pour les jeunes joueurs du centre de formation, les vocables d’« amateur » et de « professionnel » apparaissent comme des catégories signifiantes, parce que sociales. Elles permettent en effet de se positionner dans leur environnement ordinaire (le « monde sportif ») et de construire des référents identitaires, de même qu’elles correspondent très précisément à des registres d’activité à leurs yeux très différents.

Dès que l’âge légal (15-16 ans) le permet, les aspirants footballeurs sont logés, nourris, éduqués sur les lieux mêmes de la formation : Le centre de formation du Paris Saint-Germain est localisé près des terrains d’entraînement. Il dispose d’un internat, d’un restaurant et d’une école professionnelle (préparant aux carrières de l’encadrement sportif25).

L’éducation sportive y est particulièrement rationalisée. L’apprentissage des techniques et des tactiques de jeu, l’augmentation de la résistance physique par l’intermédiaire d’exercices musculaires réguliers, le respect (plus ou moins strict) d’un régime diététique forment, entre autres, la charge et le lot quotidien des jeunes joueurs.

Avec la profession­nalisation s’opère donc un glissement d’une pratique sportive dominée par le ludisme, vers une routinisation standardisée de la pratique, censée épuiser cette dimension ludique.

Largement inspirée des psychologies du développement et de la motivation, des théories béhavioristes, la pédagogie sportive reconnaît en effet les liens entre ludisme et apprentissage, en vertu des aptitudes affectives, psychomotrices et cognitives des différentes classes d’âge, dégagées notamment par les travaux de Jean Piaget. En vertu de ce principe, pour les plus jeunes (amateurs) apprendre, c’est s’amuser26, alors que pour les adolescents en cours de profession­nalisation, apprendre, c’est se contraindre.

L’augmentation de la pratique sportive entraîne de plus une réduction importante du temps et de l’énergie physique consacrés aux loisirs : les activités de sociabilité extra-sportives sont d’autant réduites, les sorties nocturnes prohibées. Si l’environ­nement physique et social concourt à favoriser la réussite professionnelle des jeunes joueurs, l’« ascèse » voulue par l’institution engendre parfois un sentiment d’aliénation.

Ce que révèlent paradoxalement les entretiens auprès de la population des jeunes joueurs, c’est une rationalisation qui met l’accent sur la « passion », le « plaisir », le « goût » du jeu tout en dissimulant les pressions et les contraintes qui s’exercent sur eux.

L’une des principales qualités de ce « football de rue » est son caractère ludique, associé ici à l’idée d’innovation. Il serait non seulement naturellement amusant mais aussi plus « inventif » ou « imaginatif » que le football professionnel. De telles pratiques se présenteraient ainsi comme un mode de régénération d’un football professionnel incarnant en quelque sorte une forme de pratique pétrifiée, en vertu de son haut degré d’institutionnalisation, mais également - et paradoxalement - des impératifs de spectacle auxquels il est assujetti32.

Dans ce contexte apparemment caractérisé par les contraintes de toutes sortes, nombre de conduites relevées en situation ethnographique paraissent ressortir à un ludisme. S’il existe, en effet, du ludisme dans le contexte de la pratique sportive elle-même (le plaisir retiré de la dépense physique, qui ne résulte pas, selon la norme du sport de compétition, de la spontanéité du geste mais de l’effort lui-même), cette dimension déborde largement le cadre des activités qualifiées de sportives dans le sens le plus restreint, c’est-à-dire associées exclusivement à une motricité technico-tactique.

Conclusion

Le football, bien plus qu'un simple jeu, est un phénomène social complexe qui mérite une analyse approfondie. Entre passion, identité, enjeux économiques et politiques, il continue de fasciner et d'interroger nos sociétés contemporaines.

Les supporters de foot ont-ils une influence sur les matchs ?

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